Enquête : «Le jour où un policier m’a traitée de prostituée alors que j’étais en compagnie de mon époux»

Les cas d’abus d’’autorité de la part d’agents ou de responsables des forces de sécurité sont légion. Toutefois, ce n’est pas une sinécure de faire parler des victimes. Des Sénégalais rencontrés content, pour l’essentiel, leur mésaventure sous le couvert de l’anonymat.

Posé sur un amas de rochers, Paté Sall* a le visage dégoulinant de sueur. Taciturne, il contemple les derniers rayons du soleil percer la ligne maritime. Le sportif s’arrache un temps de répit après un mouvement d’ensemble d’une dizaine de minutes sur la Corniche Ouest de Dakar. L’animation tend progressivement vers son paroxysme en ce début de soirée. Pathé demeure néanmoins indifférent à la cacophonie ambiante. Surtout quand il est interpellé sur un sujet comme l’abus de pouvoir des forces de défense et de sécurité. Il affiche une placidité non feinte et enfouit soudainement son sourire dans une mine dénuée d’agréments. Plus aucune de ses réponses n’est spontanée. Le jeune homme prend le temps d’écouter religieusement les questions pour, après un temps d’arrêt et d’hésitation, rétorquer par la négative. «Non…, je n’ai pas vécu un cas d’abus d’autorité des forces de l’ordre… Jamais !» Même pas un cas connu ou rapporté, dit-il. Ses répliques entrecoupées et manquant d’assurance laissent cependant subodorer le contraire. Difficile de tirer les vers du nez à Paté Sall. A l’image de cet étudiant, beaucoup de victimes ont feint l’oubli. Par peur de s’exposer ? Seuls quelques-uns qui ont requis l’anonymat, ont accepté de partager leur tracas. Moins médiatisée que l’affaire du docteur Cheikhouna Gaye de la pharmacie «Serigne Mouhamadou Fadilou Mbacké» versus le Commissaire Sangharé, leur anecdote s’est déroulée loin d’une caméra de surveillance. Parfois même devant des témoins impuissants, redoutant des représailles. Nombre de victimes ont été dans des situations où aucune preuve de l’excès de zèle des forces de sécurité ne pouvait être apportée. Ils finissent par passer l’éponge et ravaler leur courroux. A leur différence, le pharmacien Cheikhouna Gaye a pu exhiber une vidéo pour se défendre devant Bara Sankharé, ancien Commissaire de l’arrondissement des Parcelles Assainies, accusé d’abus de pouvoir. Le couple Goudiaby* n’a pas eu pareille fortune.

«Le jour où un policier m’a traitée de prostituée, alors que j’étais en compagnie de mon époux»

En une soirée estivale, monsieur et madame Goudiaby* bivouaquent aux abords du grand bleu. Salma* et son époux Malick* cherchaient à chasser la canicule et goûter au plaisir de la brise maritime. C’était sans compter avec l’effronterie et le zèle d’un policier. L’horloge affichait 21 heures. Salma a été effarée lorsqu’un agent de police, en civil, lui a demandé, sans détour, son carnet de santé. Elle narre, écumant encore de rage : «Deux policiers en civil sont venus vers nous. L’un d’eux s’est adressé directement à moi en me demandant ma carte. J’avais compris qu’il voulait voir ma pièce d’identité, ce que je lui ai remis. Il me l’a jeté en me disant que je comprenais très bien de quelle carte il s’agissait.» La suite a été humiliante pour elle. «Il m’a taxée de prostituée. Il m’a accusée de racolage, soutenant mordicus que j’étais avec un client. Quand mon mari a voulu intervenir, l’autre policier lui a coupé la parole. Le policier m’a brutalisée. Nous avons été, par la suite, conduits au poste de Police. Après un long échange, mon époux a finalement convaincu le chef de poste qui nous a, par la suite, relâchés.» Anta Mbengue*, elle, a échappé belle aux grilles du commissariat des Parcelles Assainies. N’eut été la promptitude de son conjoint, elle aurait été mise aux arrêts pour racolage. Sortie faire la fête avec son mari, madame Ndiaye a été prise pour une fille de joie par les agents de Police en opération de sécurisation. Installée dans le panier à salade, il a fallu que son époux justifie leur union par leur certificat de mariage. «En un temps record, il s’est rendu à la maison pour venir présenter le fameux papier aux policiers. Heureusement que nous n’étions pas loin de la maison», se rappelle encore la dame.

«J’ai été interpellé parce que je conduisais avec des…babouches»

Issa Fall* aurait mis à jour ses souvenirs dans le seul souci d’annihiler le fait qui le préoccupe encore sérieusement, s’il était doté par le ciel de ce pouvoir. L’agriculteur ne comprend toujours pas comment ses babouches ont été de taille à l’entraîner dans cet embarras. Revenant de Ndimbe, un village de la commune de Keur Momar Sarr, situé dans le département de Louga, le sieur au volant est arrêté par un gendarme en faction au croisement Rosso-Sénégal-Richard-Toll. «Je me rendais à Rosso-Sénégal. Arrivé au croisement Richard-Toll-Rosso Sénégal, un des gendarmes en poste au niveau du rond-point m’a fait un signe avec son doigt pour m’arrêter. Il m’a demandé d’ouvrir la malle arrière du véhicule. Comme elle était vide, je pensais l’affaire réglée», explique l’agriculteur. Seulement, Fall a commis un «péché» majeur, selon l’homme de tenue : celui de conduire avec des babouches. Un prétexte saisi par le gendarme pour lui retirer ses pièces. «Dès que je suis descendu de la voiture, il m’a dit qu’il avait déjà une raison de m’interpeller, parce que je conduisais avec des babouches. Ce qui était interdit, dit-il. Il a gardé le permis de conduire et la carte grise. Je lui ai quand-même expliqué que je revenais des funérailles d’un de mes proches, ce qui explique mon habillement. Il m’a fait savoir que ce n’était pas son problème, que je devais impérativement payer trois mille (3 000) francs Cfa, si je tenais à repartir avec mes papiers. Puisque je n’avais que 350 francs Cfa sur moi à ce moment, je lui ai alors demandé de me faire une attestation pour pouvoir récupérer mes pièces quand j’aurai l’argent. Il m’a fait savoir que cela allait être beaucoup plus compliqué pour moi. Il m’a remis l’attestation.» Sall ignorait qu’il venait d’enclencher un marathon sans fin pour mettre la main sur ses documents. A la suite de va-et-vient incessants et de multiples prolongations de la durée de validité de l’Attestation de conduire, il part s’en plaindre auprès du président du tribunal de Dagana. Une «erreur fatale», synonyme d’affront pour les forces de l’ordre. «Muni de l’Attestation, je suis parti voir le Commandant de la brigade de Rosso-Sénégal sur demande du président du tribunal de Dagana. Le Commandant m’a fait savoir qu’il avait une rupture de reçu. Et puisqu’il n’était pas dans les dispositions de me remettre un reçu, il ne pouvait me restituer mes pièces. Aussitôt, il m’a fait savoir que mon permis allait être envoyé au tribunal. Il a prolongé la durée de l’Attestation de treize (13) jours», renchérit l’agriculteur. Après deux allers et retours entre Rosso-Sénégal et le tribunal de Saint-Louis où ses pièces devaient être envoyées, Issa Fall est convoqué à la Brigade de gendarmerie de Rosso-Sénégal. S’estimant déjà heureux de pouvoir enfin mettre la main sur ses papiers, grande a été sa surprise lorsqu’il s’est présenté au poste de gendarmerie. «Le même gendarme qui m’avait retiré ma pièce m’a signifié mon arrestation. J’ai été retenu et placé en garde à vue durant deux jours, puis envoyé en prison. Une semaine après, j’ai été jugé. C’est au tribunal que j’ai connu le motif de mon arrestation. Il se trouvait qu’on m’accusait de transport irrégulier, alors que je voyageais avec un neveu et une voisine. Le juge m’a libéré après mon jugement. Ils ont fait preuve d’abus de pouvoir. Jusque-là, je ne peux vous dire où se trouve mon permis de conduire et la carte grise de mon véhicule», geint-il.

«C’est un dégât collatéral. Ça arrive souvent»

L’informaticien Aliou Ndiaye a été moins chanceux. Si les nerfs de Issa Fall ont été mis à rude épreuve, Ndiaye, lui, a été violenté physiquement. En cette fin de journée du mois de ramadan de 2011, l’informaticien a vécu la pire journée de sa vie. Ce jour-là, l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis était secouée par un énième mouvement d’humeur des étudiants. Pour contourner les échauffourées, monsieur Ndiaye, alors prestataire dans cette institution, emprunte une des issues secondaires. Il tombe nez-à-nez sur les forces de l’ordre. «Je les ai salués. Ils m’ont demandé de leur présenter ma carte d’étudiant. J’ai répondu que je n’en disposais pas. Je leur ai fait savoir que j’étais prestataire à l’Ugb. J’ai montré ma pièce d’identité nationale. Un des gendarmes a demandé à ses collègues de m’embarquer en me disant de ne pas me f… de lui.» Ne voulant rien comprendre, les gendarmes le jettent dans le lot des frondeurs. «Ils m’ont mis dans le lot des étudiants. Ils ont déversé de l’eau dans nos chaussures et nous ont tabassés avec leurs matraques. C’était un mois de Ramadan de surcroit. Ils nous ont, par la suite, installés derrière leur camion. Le chauffeur a accéléré pour nous faire inhaler une nuée de dioxyde de carbone. Je me suis, par la suite, rapproché du chef de l’escadron. Je lui ai précisé que je n’étais pas étudiant. Mais son élément, pour se protéger, lui a dit que je lui avais opposé une résistance. J’ai été libéré après avoir subi toute cette souffrance. Aucune excuse ne s’en est suivie. Le chef d’escadron m’a juste lancé ceci : ‘’C’est un dégât collatéral, cela arrive souvent.’’ C’est un moment de ma vie que je n’oublierai jamais», a ajouté Aliou Ndiaye.

«J’ai refusé de rendre service au policier et il m’a collé une contravention»

Abdou Boye, lui aussi, est marqué à jamais par sa mésaventure avec les forces de l’ordre. Et pourtant l’unique tort du caméraman de la 2STv à Saint-Louis a été de vouloir immortaliser un épisode de la série de bras de fer entre les syndicalistes du Centre régional des œuvres universitaires et sociales (Crous) et le directeur d’alors, Birame Ndeck Ndiaye. Ce jour-là, la convocation du Secrétaire général de la section de l’Université Gaston Berger (l’Ugb) de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (Cnts), Birima Ndiaye, avait engendré un attroupement à l’Etat-major de la Gendarmerie. «J’étais devant la Brigade de la gendarmerie en train de prendre des images de l’attroupement. Le Capitaine est sorti. Quand il m’a vu en train de filmer, il est venu vers moi, m’intimant l’ordre d’arrêter de prendre des images, injures à la bouche.» Irrité, le caméraman renvoie au Capitaine ses grossièretés. «Je l’ai moi aussi injurié, car j’estimais qu’il pouvait m’interdire d’une autre manière de prendre des plans. Il m’a par la suite giflé. Trois de ses hommes sont venus m’interpeller de force pour m’introduire dans les locaux de la Gendarmerie. A l’intérieur, il a continué à m’insulter», a-t-il expliqué. Abdou Boye n’a dû son salut qu’à une prompte intervention de ses confrères qui ont intercédé en sa faveur auprès des autorités de la Gendarmerie et celle territoriale. «Les journalistes et les notables de Saint-Louis ont intercédé en ma faveur. J’ai été finalement relâché à la suite d’une intervention du préfet et du gouverneur d’alors. Le Capitaine a dit à tout le monde que j’avais fait montre d’un manque de respect notoire. Alors que ce n’était pas le cas. Il m’a insulté de mère. Cela m’a fait beaucoup mal, dans la mesure où je n’étais là que pour faire mon travail», a laissé entendre Abdou Boye. «Ce énième abus d’autorité de la part de policiers n’est qu’une infime goutte dans l’océan de leurs ‘’excès’’», souffle Babacar Sarr*. L’homme sait de quoi il parle, puisque son refus de rendre service au policier lui a valu une contravention. L’agent de police, à qui il a opposé son véto, fouille et réussit à le lui faire payer. Sarr a, au final, récolté un papillon. «J’aurais pu accepter de lui rendre le service, mais la manière dont il s’est adressé à moi m’a déplu. Il m’a demandé de déposer un de ses amis qui était à ce moment avec lui. Sur un ton injonctif. J’ai refusé. Il a demandé les papiers de mon véhicule, mon permis de conduire et m’a signalé que l’assurance était épuisée. C’est comme cela que j’ai récolté une contravention», a expliqué le commerçant, dont l’irritation renaît dès que ses amis, pour le chambrer, évoquent cette anecdote.

AIDA COUMBA DIOP

*Les noms ont été changés