Affaire Sarkozy: de nouvelles accusations venues de Libye

[EXCLUSIF] Dénonçant la “calomnie”, l’ancien président se trouve accusé par l’intermédiaire Ziad Takieddine, et les déclarations de ce dernier sont confirmées par un ex-dignitaire libyen, selon les informations de L’Express.

Après différentes déclarations, quelques crises de nerf et moult changements d’avocats, Ziad Takieddine avait fini par rester sur ses positions. C’était fin 2016. Que dit alors l’homme d’affaires franco-libanais, intermédiaire en armements et autres business, aux policiers qui l’interrogent pour la énième fois, puis aux juges Serge Tournaire, Aude Burresi et Clément Herbo?

Il revient sur l’historique de sa relation avec Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, auprès de qui il aurait été introduit par Philippe Seguin -un homme “très intègre”, dit l’intermédiaire à propos de l’ancien président de l’Assemblée nationale, décédé depuis. Il raconte comment il s’est retrouvé en Libye dans des réunions avec Claude Guéant et Abdallah Senoussi, l’un des responsables du renseignement libyen, beau-frère de Kadhafi et l’un des organisateurs de l’attentat contre l’avion DC-10 d’UTA, au-dessus du Niger, en 1989. Abdallah Senoussi a pour cela été condamné par contumace à la perpétuité par la cour d’assises spéciale de Paris en 1989. Le volubile Takieddine détaille également les rencontres auxquelles il a été convié, à Tripoli, en présence du colonel Kadhafi et Nicolas Sarkozy (alors encore ministre de l’Intérieur).

 Le coût de la campagne a été évoqué, selon Takieddine

Mais le plus important, c’est cela: selon le rapport remis aux juges en septembre 2017 par les enquêteurs de l’OCLCIFF (de la direction centrale de la police judiciaire), qui se lirait presque comme un polar où se mêlent les rouages du pouvoir, de l’argent corrupteur et de quelques sales coulisses de la vie politique, “M. Takieddine rencontrait ensuite M. Senoussi pour débriefer de la visite. A cette occasion, ce dernier lui posait la question du coût d’une campagne présidentielle en France. Dès son retour à Paris, M. Takieddine, qui avait été intrigué d’une telle interrogation de la part de M. Senoussi, interrogeait Claude Guéant afin de savoir si Nicolas Sarkozy avait demandé à M. Kadhafi un quelconque financement de sa campagne. M. Guéant répondait: ‘Je ne pense pas mais s’il l’a fait, il s’agit peut-être d’une aide, comme tout le monde fait’, sous-entendant que chacun était libre de contribuer à la campagne du futur candidat.”

Selon lui, la question du coût de la campagne avait donc été clairement évoquée entre l’entourage de Nicolas Sarkozy, voire par Sarkozy lui-même, et les autorités libyennes. A tel point que Takieddine se serait entendu répondre par le sulfureux Senoussi, à l’occasion d’un nouveau déplacement sur place, “qu’il voulait avoir ces informations, notamment le montant, parce que Monsieur Sarkozy avait indiqué au colonel Kadhafi qu’une campagne coûtait beaucoup plus, sans évoquer de montant”, selon le fameux rapport de la police judiciaire, qui continue: “Ziad Takieddine déclarait avoir convoyé par la suite, à la demande de M. Senoussi, plusieurs valises contenant des espèces pour un montant global de 5 millions d’euros”.

 L’intermédiaire assure avoir effectué trois voyages. Le premier en novembre 2006. Abdallah Senoussi lui aurait remis, en présence de son frère Homayda, “une valise contenant 1,5 million d’euros en lui demandant de la remettre à Claude Guéant”. Un deuxième voyage avait lieu “une dizaine de jours plus tard”, où Takieddine remettait une valise contenant cette fois-ci 2 millions d’euros à Claude Guéant. Le troisième et dernier voyage avait lieu fin janvier 2007, en pleine campagne pour l’élection présidentielle qui aboutit àla victoire de Nicolas Sarkozy: encore 1.5 million d’euros atterrissent “dans les appartements du ministre de l’Intérieur”, en présence de Sarkozy et de Guéant.

“De la discrétion” demandée

C’est en tout cas ce qu’affirme Ziad Takieddine en 2016. Il explique aussi que Senoussi lui avait demandé de la “discrétion concernant ces acheminements vis-à-vis des autres dignitaires libyens”. D’autres filières de financement parallèles s’étaient-elles mises en place? En tout cas, les enquêteurs assurent avoir retrouvé la liste des voyages de Takieddine en Libye, prouvant qu’il avait bien effectué des visites à Tripoli aux dates qu’il indique.

Pourquoi les déclarations de Takieddine, qui s’auto-incrimine et récolte avec ses déclarations une nouvelle mise en examen pour “complicité de corruption et de trafic d’influence actifs et passifs” commis par des personnes “exerçant une activité publique” ainsi que “complicité de détournement de fonds publics par un agent public” sont-elles intéressantes? Parce que ses dires sont confirmés par Abdallah Senoussi. A deux reprises. La première fois que l’ancien terroriste à la solde du colonel Kadhafi revient sur le financement éventuel de la campagne de Sarkozy, c’est en septembre 2012, devant les juges de la Cour pénale internationale et dans le secret de la maison d’arrêt d’Al-Hadba, en Libye. Bien avant les dires de Takieddine.

Mais finalement, sans le savoir, les deux disent la même chose. “La somme de 5 millions d’euros a été versée pour la campagne du président français Nicolas Sarkozy en 2006-2007. J’ai personnellement supervisé le transfert de cette somme via un intermédiaire français, en la personne du directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Sarkozy était alors ministre de l’Intérieur. Il y avait aussi un second intermédiaire, le nommé Takieddine, un Français d’origine libanaise installé en France. A ce propos, je dois préciser que Sarkozy m’a, en personne, demandé d’éviter que Saïf Kadhafi ou Béchir Saleh ne soient mis au courant. Et jusqu’à livraison de la somme, rien n’a filtré. Mais je confirme que cette somme a bien été réceptionnée par Sarkozy”.

Soupçons de financement libyen: qui a voulu tuer Saleh, l’ex-bras droit de Kadhafi?

Cité dans l’affaire qui vaut à Sarkozy sa mise en examen, Bachir Saleh a échappé de peu fin février à une tentative d’assassinat. A qui aurait profité le crime? L’Express examine les hypothèses.

L’agression date du 23 février 2018. Elle a pour décor une avenue de Sandtown, quartier chic de Johannesburg. Ce vendredi-là, en début de soirée, un commando mitraille la voiture de Bachir Saleh, l’ancien-directeur de cabinet du défunt Guide libyen Muammar Kadhafi, établi en Afrique du Sud depuis 2012. En provenance de l’aéroport international OR-Tambo, la cible rentrait d’une discrète escapade au Zimbabwe voisin. Atteint de deux balles -une à l’abdomen, l’autre au thorax-, Saleh, 71 ans, est transféré puis opéré au Netcare Milpark Hospital. Il s’en sortira.

La fiche Interpol de Bashir Al Shrkawi, ou Bachir Saleh.

La fiche Interpol de Bashir Al Shrkawi, ou Bachir Saleh.

Tout indique que le “Noir de Kadhafi” -ainsi le surnomme-t-on en Afrique- a quitté depuis lors sa retraite sud-africaine. Chargés à l’évidence de la protection de ce patient VIP, les cerbères qui campaient dans la cafétéria de la clinique Milpark ont disparu. Selon un ami de Saleh, ce dernier aurait été exfiltré aux alentours du 9 mars vers les Emirats Arabes Unis et serait depuis lors en convalescence à Dubaï ou à Abou Dhabi, comme Le Point l’a annoncé. Un nouvel exil que son avocat français, Eric Moutet, ne peut confirmer ni démentir: depuis la fusillade, il n’a plus aucun contact avec ce singulier client.

 Un carnet consignait en 2007 les millions libyens de Nicolas Sarkozy

Un mois après les faits, le mystère demeure. S’il s’agit bien d’une tentative de liquidation, qui a voulu faire taire à jamais celui qui présida le puissant Libyan Africa Investment Portfolio (LAIP), fonds souverain doté selon les sources de 5 à 8 milliards de dollars? On peut à ce stade esquisser trois hypothèses.

L’ancien ministre du pétrole libyen Choukri Ghanem, retrouvé noyé dans le Danube en avril 2012, a laissé derrière lui un carnet de notes actuellement exploité par la justice. L’ancien dirigeant y a détaillé, le 29 avril 2007, une série de trois versements destinés à la campagne présidentielle de l’ancien chef de l’État.

La piste franco-libyenne

Le scénario le plus romanesque, mais pas nécessairement le plus crédible ; même s’il va de soi que la mise en examen mercredi soir de Nicolas Sarkozy risque de l’alimenter. Pour les adeptes de cette version, Bachir Saleh aurait ainsi payé sa connaissance intime des liens entre le clan Kadhafi et la tribu Sarkozy ; à commencer par les modalités de l’éventuel financement par Tripoli de la campagne présidentielle de 2007. Un précédent fatal tend à étayer une telle construction: la mort plus que suspecte de Choukri Ghanem, ancien Premier ministre puis ministre du Pétrole de la Jamahiriya, dont le cadavre fut repêché à Vienne, dans les eaux du Danube, en avril 2012. Dans ses carnets, dont le site Mediapart a révélé la teneur, apparaît la chronique des largesses dont aurait été gratifié l’ex-maire de Neuilly-sur-Seine. Il y est notamment question de la remise, par Saleh lui-même, d’1,5 million d’euros. “Kadhafi a dit qu’il avait financé Sarkozy, lâche ce dernier au détour d’un entretien accordé auMonde en septembre 2017. Sarkozy a dit qu’il n’avait pas été financé. Je crois plus Kadhafi que Sarkozy.” Autre indice: à en croire certains membres de son entourage, le rescapé de Sandtown, qui avait jusqu’alors opposé son “droit au silence” aux questions des juges français, aurait fait savoir récemment qu’il était enfin disposé à fournir des informations ; et se sentait depuis lors menacé.

AFP PHOTO / THOMAS SAMSON

D’emblée, la police locale privilégie la thèse de l’attaque crapuleuse. Mais voilà: les assaillants s’éclipsent sans avoir rien dérobé. D’où le scepticisme affiché par plusieurs proches du miraculé, dont Mustapha al-Zaïdi, délégué général du Mouvement national populaire libyen, qui invite sur RFI les autorités à mener une enquête approfondie. Pas sûr qu’il soit entendu: “Aucun dossier n’a été ouvert”, avait précisé dix jours après l’attaque la police du Gauteng, la province où se situe Johannesburg. Ce qui laisse supposer qu’il n’y a pas eu de dépôt de plainte. Étrange.

Selon nos informations, Abdallah Senoussi a confirmé ses premières déclarations devant des magistrats libyens, dans le cadre d’une commission rogatoire adressée par les juges français, ce qui fonde semble-t-il au moins en partie la mise en examen de Nicolas Sarkozy mercredi soir. La coopération judiciaire avec Tripoli a pu fonctionner, permettant à plusieurs hauts dignitaires du régime kadhafiste d’être entendus pour le compte de la justice française. L’ancien chef des services secrets libyens réaffirme ce qu’il avait assuré devant la CPI en 2012.

Quelle est la valeur d’un tel témoignage? Ziad Takieddine ne s’était pas gêné pour raconter qu’au cours d’un de ses voyages à Tripoli, après la rencontre avec le Guide libyen une réunion s’était tenue le soir à l’hôtel de Nicolas Sarkozy, en sa présence et celles de Claude Guéant et d’Abdallah Senoussi. “La discussion n’a porté que sur les relations entre la France et la Libye. A ce moment-là, Senoussi a parlé de sa condamnation en France dans l’affaire du DC10 d’UTA. Nicolas Sarkozy a indiqué qu’une fois président, il s’engageait à l’amnistier”.

Le 6 mars dernier, les pièces du dossier de condamnation d’Abdallah Senoussi en 1989 ont été versées au dossier des juges chargés du dossier Sarkozy. Le jugement de la cour d’assises, qui le condamnait pour l’explosion de l’avion DC10 et la mort de ses 170 passagers, la demande d’arrestation et d’extradition émise par la France en mars 2012, lorsque Paris apprend que Senoussi a été interpellé en Mauritanie, alors qu’il voyageait avec de faux papiers maliens, les demandes d’Interpol visant à émettre une notice orange visant le dignitaire recherché -c’est-à-dire destinée à alerter sur le fait que la personne en question représente un danger imminent et sérieux à la sécurité du public. On lit dans ces pièces, que L’Express a pu consulter, que la prescription des crimes d’Abdallah Senoussi, qui faisait l’objet d’un mandat d’arrêt français depuis 1991 et d’un mandat européen depuis 2005, n’interviendra que le 10 mars 2019.

Aucune trace de demande de levée du mandat d’arrêt

La promesse faite par Nicolas Sarkozy d’amnistier Abdallah Senoussi, le beau-frère de Kadhafi, aurait-elle été faite en échange d’un éventuel financement? Selon Takieddine, Claude Guéant aurait assuré lors d’un rendez-vous chez lui à Paris avec le fils de Kadhafi, Saif al-Islam, qu’il “avait entamé les démarches auprès des magistrats pour s’assurer de la levée du mandat d’arrêt contre Senoussi”. Si cette démarche des autorités françaises a été accomplie, les documents remis aux juges d’instructions le 6 mars n’en portent en tout cas pas trace.

Les enquêteurs semblent tenter de reconstituer un gigantesque puzzle, accumulant probablement plus de témoignages que d’éléments matériels. Le cash utilisé dans la campagne présidentielle de 2007 provenait-il des caisses libyennes? Le mystère ne semble pas totalement levé sur l’origine des fonds. Nicolas Sarkozy a-t-il personnellement touché de l’argent du régime Kadhafi? Des témoins convergent pour répondre “oui”, mais à part Takieddine et Senoussi, tous ont des versions différentes autant sur les dates que sur les montants.

Assurant vivre depuis 2011 -date des premières accusations provenant de Tripoli- “l’enfer de la calomnie”, Nicolas Sarkozy a désormais beau jeu de jeter la pierre aux témoins, Takieddine en tête, qui a changé plusieurs fois de version, ou aux anciens kadhafistes, qui ont moult raisons de vouloir se venger de celui qui a joué un rôle central dans la destruction du régime. “Les faits dont on me suspecte sont graves, j’en ai conscience. Mais si comme je ne cesse de le proclamer avec la plus totale constance et la plus grande énergie, si c’est une manipulation du dictateur Kadhafi ou de sa bande, ou de de ses affidés, dont Takieddine fait à l’évidence partie, alors je demande aux magistrats que vous êtes de mesurer la profondeur, la gravité, la violence de l’injustice qui me serait faite”, a-t-il déclaré aux juges, à lire le texte de sa déclaration publiée par Le Figaro. Présumé innocent jusqu’à la fin de l’instruction, Sarkozy peut voir tomber certaines des charges qui lui sont reprochées, ou éventuellement d’autres lui être reprochées par les juges. La bagarre ne fait que commencer.

lexpress.fr

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