Affaire Tariq Ramadan : la version d’Henda Ayari remise en cause par les enquêteurs

Portrait de Henda Ayari, auteur du livre "J'ai choisi d'être libre", aux Editions Flammarion. Cette jeune rescapée du salafisme raconte l'enfer qu'elle a vécu, dix années durant, cloîtrée sous un jilbab, avec un mari rigoriste et violent. Elle a aussi fondé l'association Libératrices, qui lutte contre la radicalisation et soutient les femmes en difficulté.

Les enquêteurs ont découvert que la plaignante se trouvait au mariage de son demi-frère le soir où l’islamologue l’aurait violée.

Deux banales photos d’un mariage printanier, dans la région de Rouen. Présente sur les images, aux côtés d’un couple de jeunes époux, une femme brune, la trentaine. Pas de doute, il s’agit bien de Henda Ayari. La scène, immortalisée dans la soirée du 26 mai 2012, offre désormais une question embarrassante aux juges chargés de l’affaire Ramadan : ces clichés, remettent-ils en cause une partie du dossier instruit contre l’islamologue suisse mis en examen pour viols depuis le 2 février ?

Ce nouveau rebondissement – « un truc de dingue », selon les mots d’Emmanuel Marsigny, l’avocat de Tariq Ramadan – fut au cœur de la première confrontation, jeudi 19 juillet, entre le prédicateur musulman et Henda Ayari, qui l’accuse de viol. Car le 26 mai 2012 avait été avancé comme une date privilégiée des faits évoqués par la plaignante lors de son audition par les juges, il y a un mois et demi.

L’ancienne salafiste, âgée de 41 ans, a été la première à porter plainte contre lui, le 20 octobre 2017. Depuis, deux autres femmes ont saisi la justice française pour dénoncer des faits similaires. Mis en examen pour « viol » et « viol sur personne vulnérable », Tariq Ramadan a reconnu des relations extraconjugales, mais toutes consenties. Il assure depuis le début n’avoir eu aucun rapport sexuel avec Henda Ayari.

Parmi les plaignantes, celle qui se décrit désormais comme une militante laïque et féministe est la seule qui accepte d’apparaître sur les plateaux télévisés, sans demander l’anonymat. La seule, aussi, à avoir publié des livres dans lesquelles elle raconte sa vie. Dans l’un des chapitres de J’ai choisi d’être libre (Flammarion, novembre 2016), elle évoquait déjà un certain « Zoubeyr ». Un pseudonyme alors utilisé pour désigner Tariq Ramadan.

« Perturbée par cette histoire de date »

Pour comprendre l’émoi suscité par les photos mises au jour récemment, un retour en arrière s’impose. Depuis sa plainte déposée il y a neuf mois à Rouen, le récit de Henda Ayari a connu des constantes, mais aussi quelques variations. Au rang des propos inchangés, le fait qu’elle a commencé à échanger des messages avec le théologien après avoir modifié sa photo de profil Facebook, au printemps 2012. Inchangée aussi, la brutalité, selon elle, de la relation sexuelle infligée par Tariq Ramadan dans une chambre d’hôtel. Mais pour ce qui est de la date et du lieu des faits, elle peine depuis le début à être précise.

Dans sa lettre au procureur, le 20 octobre 2017, elle écrit avoir été violée, « à l’Holiday Inn, en mars 2012, à Paris ». Aucune certitude cependant. « C’est très difficile de se souvenir, mais la devanture de l’Holiday Inn gare de l’Est me rappelle vaguement quelque chose », explique-t-elle aux policiers de Rouen, le 24 octobre, qui lui montrent différentes façades d’hôtels de cette chaîne à Paris. Elle situe ensuite le viol le 30 mars ou le 6 avril 2012.

Entendue par les juges, le 24 mai, la quadragénaire dit être « assez perturbée par cette histoire de date ». En cherchant dans ses affaires, elle a, assure-t-elle, retrouvé un agenda de 2012 et des notes manuscrites, avec un rendez-vous fixé, le 26 mai 2012, à l’Hôtel Crowne Plaza, place de la République, à Paris. A l’époque, elle avait noté les horaires d’un train partant de Rouen à 20 h 08 et arrivant en gare de Saint-Lazare à 21 h 40. « Pour être franche, je ne me souvenais absolument pas que c’était au Crowne Plaza », reconnaît-elle toutefois. Aux magistrats, elle fournit des talons de chèque. Selon elle, ils auraient servi à payer des billets de train pour se rendre de Rouen à Paris, ce jour-là. L’agenda comme les chèques ont été versés au dossier.

Henda Ayari ajoute même quelques détails que ne lui demandaient pas les juges. « Il pleuvait des cordes et j’étais trempée, mon brushing tombe à l’eau », explique-t-elle ainsi, confirmant un détail déjà évoqué dans son livre. Tariq Ramadan, lui, assure ne l’avoir rencontrée qu’« une seule fois », tout en niant le moindre rapport sexuel. Lui aussi a du mal à se rappeler de la date de leur rencontre, mais il est catégorique devant les juges : ce n’était pas le 26 mai 2012.

Ce que Tariq Ramadan a dit devant les juges

Dans cette bataille de la crédibilité, parole contre parole, où chaque détail compte, les évolutions de la version de la plaignante sont autant de brèches dans lesquelles s’engouffre la défense. « On change d’hôtel, on change de date, bientôt on changera aussi d’auteur des faits », ironise Me Emmanuel Marsigny, son avocat, début juin, après la nouvelle version de Henda Ayari. Sur le plateau de France Inter, il enfonce le clou : « Nous avons communiqué à la justice les relevés de Météo France. Il n’y a pas une goutte de pluie à Paris, quels que soient les arrondissements, le 26 mai 2012. »

Henda Ayari : « Chaque femme doit trouver le courage de prendre la parole comme j’ai osé le faire »

Le 3 juillet, l’audition du fils aîné de Henda Ayari par les policiers de la brigade criminelle de Paris vient apporter un nouvel élément. En conflit avec sa mère, la décrivant comme une « mythomane », le jeune homme assure qu’elle était présente au mariage de son demi-frère, le 26 mai 2012, dans la banlieue de Rouen. Six jours plus tard, le 9 juillet, les policiers de la brigade criminelle de Paris entendent le demi-frère, qui confirme que Henda Ayari était bien présente à son mariage ce jour-là, de 20 heures à 3 heures du matin environ. Il transmet deux photos aux enquêteurs, où il pose avec sa femme et sa demi-sœur. Le 16 juillet, la mairie de Rouen confirme la date du mariage. Exit donc, la piste du 26 mai 2012.

« Pour moi, la concernant, il n’y a plus de dossier », a réagi Me Marsigny, jeudi, après deux heures passées devant les juges, avec son client et la partie adverse.

« C’est une confrontation qui a principalement consisté à confronter Mme Ayari non pas à celui qu’elle accuse, mais à ses propres contradictions, dénonce-t-il. Maintenant, on ne sait plus ni quand ni où. Les deux tentatives qu’elle a faites ont été balayées, et la dernière d’une manière extrêmement violente. »

L’avocat de Henda Ayari, Me Francis Szpiner, qui défend aussi la troisième plaignante, rappelle que, « depuis le début de l’affaire, [sa] cliente est incapable de se souvenir de la date du viol ». Il évoque le « syndrome du bon élève (…) qui veut aider la justice, veut bien faire et reconstitue quand il ne sait pas ». L’enquête des policiers, souligne-t-il, a aussi permis de révéler que M. Ramadan avait bien réservé une chambre à l’Hôtel Crowne Plaza, pour le 26 mai 2012, avant d’annuler la réservation trois semaines avant. Ce qui pourrait expliquer les notes de Mme Ayari dans son agenda et conforter sa version selon laquelle le théologien lui avait bien initialement fixé ce rendez-vous.

Nouvelle demande de mise en liberté

Les failles dans le récit de Henda Ayari pourraient-elles porter préjudice aux autres femmes qui accusent Tariq Ramadan ? « Il n’y a pas un seul dossier, il y en a trois, parce qu’il y a trois plaignantes, souligne Me Eric Morain, l’avocat de Christelle (prénom d’emprunt). Chacune a son histoire, son tempérament, ses avocats et des stratégies différentes. Ces dossiers avancent chacun à leur rythme, et aucun ne donne le tempo à l’autre. » Sa cliente, qui a porté plainte le 26 octobre 2017, n’a varié ni sur la date ni sur le lieu du viol dont elle accuse Tariq Ramadan, le 9 octobre 2009 dans un hôtel de Lyon. Déjà confrontée à l’islamologue début février, elle aurait dû être entendue de nouveau, mercredi 18 juillet, en sa présence. Elle a finalement décliné quelques jours avant, pour raisons de santé.

Après la confrontation de jeudi, Me Emmanuel Marsigny a déposé une nouvelle demande de mise en liberté pour son client, en prison depuis début février. « Je ne comprendrais pas qu’il puisse encore être maintenu en détention au regard de ces développements », assure-t-il.

Accusations de viols et d’agressions sexuelles : les multiples « affaires Tariq Ramadan »

L’islamologue controversé Tariq Ramadan est incarcéré depuis le mois de février à la suite de plaintes pour viols. Résumé des affaires qui le visent.

Tariq Ramadan, médiatique théoricien de l’islam, a échappé, mardi 5 juin, à une troisième mise en examen à la suite d’une plainte déposée par une jeune femme, Mounia R., qui l’accusait de viols. Visé par cinq plaintes pour viol en France, aux Etats-Unis et en Suisse, il est incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis depuis le mois de février 2018. Retour sur les principales accusations qui le visent.

  • Henda Ayari dépose plainte pour viol contre Tariq Ramadan

Dans le sillage des révélations sur les agissements de Harvey Weinstein, au cœur de l’avènement du mouvement #metoo, Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante féministe et laïque, dépose plainte le 20 octobre 2017 à l’encontre de l’islamologue controversé Tariq Ramadan. Viol, agressions sexuelles, violences volontaires, harcèlement, intimidation : les chefs d’accusation contre le théologien suisse sont nombreux. Le lendemain, l’islamologue controversé annonce sa volonté de porter plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Aussitôt, la jeune femme est victime d’une intense campagne de dénigrement et de haine sur les réseaux sociaux.

Le 29 mai, Franceinfo révèle que la jeune femme a revu sa version des faits, modifiant la date et le lieu du viol présumé. Réentendue à la fin du mois de mai par les trois juges d’instruction en charge de l’affaire, elle décrit toujours un viol dans des conditions terribles. Mais si sa plainte initiale décrivait un viol survenu en avril 2012 dans un hôtel situé non loin de la gare de l’Est, à Paris, sa nouvelle déclaration situe l’agression dans un hôtel place de la République, à Paris, le 26 mai 2012.

  • La plainte de « Christelle », handicapée

  • Le 27 octobre, une semaine après la plainte de Mme Ayari, une seconde femme accuse Tariq Ramadan de viol en portant plainte auprès du procureur de la République de Paris. La plaignante, handicapée, désignée par la presse sous le pseudonyme de « Christelle », rapporte des relations non consenties d’une extrême violence. « Plus je hurlais et plus il tapait. Il m’a traînée par les cheveux dans toute la chambre pour m’amener dans la baignoire de la salle de bain pour m’uriner dessus », rapporte-t-elle au Monde en octobre.

    A la suite de ces deux plaintes, Tariq Ramadan est mis en examen pour « viol » et « viol sur personne vulnérable » le 2 février, date à laquelle il est incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis. Il avait été mis en congé de l’université d’Oxford le 7 novembre, à la suite notamment de ces deux premières plaintes pour viol.

    • En Suisse : révélation sur les relations présumées de Tariq Ramadan avec des élèves mineures

    Le 4 novembre, la Tribune de Genève publie une longue enquête sur les agissements de Tariq Ramadan alors qu’il enseignait le français dans un collège suisse. Selon ce journal, il aurait tenté de séduire sans succès l’une de ses élèves de 14 ans et serait parvenu à ses fins avec trois autres jeunes filles âgées de 15 à 18 ans, entre les années 1980 et 1990. Les faits, aujourd’hui prescrits, ne peuvent plus faire l’objet de plaintes.

    Interrogé par La Tribune de Genève, un ancien collègue de Tariq Ramadan, le chimiste Michel Roch, rapporte : « A Genève, le fait que Tariq Ramadan n’avait pas l’éthique professionnelle qu’il prétendait avoir devenait un secret de Polichinelle à l’époque. Ma femme, professeure de latin, et moi-même, avons recueilli entre 1989 et 1992 les confidences de six élèves de Tariq Ramadan. Elles avaient entre 14 et 18 ans, ont toutes été manipulées, voire plus. Je leur avais dit de porter plainte et de le signaler, mais elles ne voulaient pas le faire. »

    • Plainte de Mounia R. pour viols : Tariq Ramadan échappe à une mise en examen

    Le 7 mars, une troisième femme, Mounia R., porte plainte pour viols contre Tariq Ramadan à Paris. Affirmant avoir été sous l’emprise et la menace de l’islamologue, elle dit avoir subi des actes sexuels particulièrement violents entre février 2013 et juin 2014. Escort-girl par le passé, elle est l’une des jeunes femmes rémunérées pour avoir eu des relations sexuelles avec Dominique Strauss-Khan dans l’affaire du Carlton de Lille. Tariq Ramadan se serait servi de ces éléments pour faire pression sur la plaignante et la menacer, selon Europe 1, qui a consulté les messages envoyés par l’islamologue à la jeune femme.

    Interrogé le 5 juin par les trois juges d’instruction en charge de son dossier, Tariq Ramadan a reconnu avoir eu des « relations sexuelles consenties » avec la troisième plaignante, Mounia R. La défense de l’islamologue a versé au dossier plus de 300 vidéos et plus de 1 000 photos témoignant d’une relation consentie entre M. Ramadan et la jeune femme. « Il a longuement expliqué aux magistrats […] qu’il y avait eu des jeux sexuels, qu’il y avait eu des relations sexuelles également mais qu’elles ont toutes été toujours librement consenties », a déclaré Me Emmanuel Marsigny, l’avocat de M. Ramadan. Les juges ont décidé de ne pas le mettre en examen dans ce volet de l’affaire.

    • Aux Etats-Unis : une plainte pour des faits qui se seraient déroulés en 2013

    Une quatrième plainte déposée contre Tariq Ramadan provient, cette fois, de l’autre côté de l’Atlantique. Enregistrée au mois de février à Washington par une plaignante américaine d’une trentaine d’années, elle a été révélée début mars par le quotidien Libération. Les faits se seraient produits dans la nuit du 30 au 31 août 2013. Alors qu’il participait au 50e congrès de la société islamique d’Amérique du Nord, Tariq Ramadan aurait invité la jeune femme dans sa chambre d’hôtel avant de l’agresser sexuellement. L’enquête, toujours en cours, a été confiée à un inspecteur qui décidera, à la suite de son investigation, de recommander une inculpation. Contacté par Libération, le parquet de Paris a indiqué ne pas avoir d’éléments sur cette affaire.

    • Une autre plainte en Suisse pour viol

    Une cinquième plainte a été déposée à l’endroit de M. Ramadan en Suisse le 12 avril, auprès du ministère public du canton de Genève. Les faits, un « viol avec cruauté » selon la plainte, se seraient déroulés dans un hôtel de Genève en 2008. La Tribune de Genève, qui a enquêté sur cette affaire, rapporte le témoignage de la victime présumée, alors âgée d’une quarantaine d’années. Elle raconte au quotidien helvète avoir été violée et retenue pendant des heures contre son gré dans la chambre d’hôtel de M. Ramadan, où il l’avait invitée à prendre un café. « J’ai eu peur de mourir. J’étais terrifiée et paralysée », confie la plaignante. Son témoignage va prochainement être versé au dossier français.

    lemonde.fr

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