Afrique du Sud – Réforme agraire : Cyril Ramaphosa peut-il réussir là où Nelson Mandela a échoué ?

Tous les présidents sud-africains postapartheid ont évité d’accélérer la redistribution des terres. Conséquence, plus d’un quart de siècle après l’abolition de la ségrégation raciale, les Blancs (8,9% de la population) détiennent encore 73% du territoire. Une injustice que le nouveau chef de la Nation arc-en-ciel a solennellement pris l’engagement de corriger en procédant « aux expropriations sans compensations».

Seul hic, tous les prédécesseurs de Cyril Ramaphosa ont fait cette promesse lors de leurs premiers discours aux Sud-africains. La nouveauté est que l’actuel chef de l’Etat fait partie de l’oligarchie noire (Black diamond) qui profite directement des inégalités qu’il dit vouloir combattre.

Les inégalités qui attendent le nouveau président

Selon l’agence nationale de statistiques d’Afrique du Sud (http://www.statssa.gov.za), ce pays situé à l’extrême sud du continent comptait 55,7 millions d’âmes en 2016. Soit 44 millions de Noirs (79,2 %), 4,4 millions de Blancs (8,8 %), 4,9 millions de coloureds (9,4 %) et 1,4 millions d’Indo-Asiatiques (2,6 %).

Paradoxalement, la minorité blanche (8,8%) possède à elle seule…73% des terres sud-africaines. Une injustice qui a la particularité d’être légale ! En effet, le Native Land Act adopté en 1913 par le Parlement pour réglementer les acquisitions de terres réservait 7 % du territoire aux populations noires. Le même texte leur interdisait d’acquérir ou de louer les terres ailleurs que dans les « scheduled native areas » qui deviendront les bantoustans avec l’instauration du système d’apartheid. En 1936, le Native Trust and Land Act porte à 13% la superficie du territoire dévolue aux Noirs qui représentaient pourtant 67 % de la population.

Résultat des courses, en 2018, 4,4 millions de Blancs détiennent encore 73% des terres du pays. Or la terre est un important facteur de production. Elle permet à ceux qui veulent faire fortune dans l’agriculture de réaliser leur rêve. Elle est aussi un refuge parce qu’elle accueille ceux qui n’ont pas pu décrocher un emploi dans l’administration ou dans l’industrie. Les gagne-petit y recourent pour obtenir de quoi satisfaire leurs besoins. La terre a également valeur de certificat de nationalité…

Les annonces en clair-obscur de Cyril Ramaphosa

Volontiers révolutionnaire dans le discours, l’ancien syndicaliste devenu président de l’Afrique du Sud le 15 février 2018 a indiqué sa volonté de mettre un terme à la confiscation des terres sud-africaines par la minorité blanche. Des terres qui ont été arrachées par la force aux Noirs Sud-Africains il y a plusieurs siècles. Devant le Parlement le 20 février, le président Cyril Ramaphosa a déclaré que : « exproprier sans compenser [les colons ou leurs héritiers] est l’une des mesures qui seront utilisées pour accélérer la redistribution de la terre aux Sud-Africains noirs ». L’annonce a été accueillie par des applaudissements nourris.

Preuve que le discours présidentiel a été bien orienté et a touché le cœur de sa cible. Le message du président Ramaphosa, notamment la partie sur la réforme agraire paraissait pourtant contradictoire. Et pour cause, après avoir évoqué une expropriation sans compensation, le chef de l’Etat s’est empressé d’ajouter : « Nous n’autoriserons pas des interventions s’apparentant à du vol […] Nous ne ferons pas les erreurs que les autres ont commises». A peine arrivé au pouvoir, il a déjà visiblement commencé la langue de bois !

Ayant acquis son immense popularité en défendant la redistribution des terres aux Noirs Sud-Africains, Julius Malema a immédiatement réagi en indiquant au président que « le temps de la réconciliation est fini. L’heure de la justice a sonné ». Avec la verve qu’on lui connait, le jeune député a tenu à préciser : « nous ne cherchons pas la vengeance […] nous voulons retrouver notre dignité ». Cette passe d’armes entre le président et le député illustre la divergence de vue qui caractérise la question foncière en Afrique du Sud. Même deux personnes acquises à la réforme agraire ne s’entendent pas sur le mode opératoire.

Une semaine après le discours du président, les parlementaires ont majoritairement voté en faveur de la modification de la constitution ; notamment l’article 25 qui exige « une indemnisation juste et équitable » en cas d’expropriation. Le parti au pouvoir, l’African national congress (ANC) a voté en faveur de cette réforme constitutionnelle. Une commission a été constituée pour s’y pencher. Elle doit rendre sa copie en août 2018.

Réaction de ceux qui profitent de l’injustice

Immédiatement après l’annonce présidentielle, les voix se sont élevées pour s’inquiéter. Pour Anne Dolhein, redistribuer les terres aux Noirs relève du « socialisme extrême de [Cyril Ramaphosa qui s’inscrit] dans les pas de Robert Mugabe ». La journaliste belge conclut son article très alarmiste en prophétisant qu’ : « Avec Ramaphosa, on s’oriente vers la mise en place d’un nouveau « Zimbabwe » sud-africain, dont les Blancs comme les Noirs auront à souffrir de manière semblable, sombrant sous l’effet d’un socialisme tyrannique ».

Le principal parti de l’opposition sud-africaine, l’Alliance démocratique qui a voté contre la modification de l’article 25 de la Constitution s’explique par communiqué. « L’approche actuelle du gouvernement de l’ANC considère l’État comme gardien bienveillant de toutes les terres, avec la possibilité pour des fermiers noirs privés de posséder des terres. Ceci, nous le soutenons, n’est pas une véritable réforme agraire», peut-on lire sur le communiqué.

L’Association bancaire d’Afrique du sud (BASA) a indiqué par la voix de son président que « les banques souhaitaient promouvoir la réforme agraire en fournissant des financements et en aidant les bénéficiaires à acquérir les compétences et l’équipement dont ils ont besoin, mais la question de la terre doit être abordée différemment». Il fallait s’attendre à cette levée de boucliers.

Les petits calculs de Ramaphosa

Une analyse du contexte dans lequel Cyril Ramaphosa est arrivé à la tête de l’Afrique du sud permet de comprendre sa posture et son discours. En effet, l’actuel chef de l’Etat a pris la tête du pays après la démission du controversé Jacob Zuma. En 10 ans, ce dernier avait multiplié les frasques. Viol, corruption, détournement de deniers publics, collusion avec la famille Gupta etc., la liste des accusations formulées contre Jacob Zuma est longue.

Sous son magister, la corruption est devenue endémique. Au moment où il démissionne de la tête du pays, 27% de Sud-africains sont au chômage. Les fermetures d’entreprises sont fréquentes. La violence et la criminalité sont montées d’un cran. Pour la première fois dans l’histoire de l’Afrique du sud, des Noirs chassent et tuent d’autres Africains en les accusant de venir grignoter leurs ressources en nette diminution. Bref, le pays va mal.

L’inconduite de l’ex-président a eu de profondes répercussions sur le parti historique, l’ANC accusé de défendre les intérêts des riches au détriment des masses populaires. Aux élections générales de 2014, l’ANC a réalisé sa plus mauvaise performance: 62,15%. Contre 22,23% pour la coalition formée par l’Alliance démocratique et le parti des Démocrates indépendants. Julius Malema et ses Combattants de la liberté économique ont obtenu 6,35%. Un score certes modeste, mais assez significatif pour le jeune parti qui avait axé sa campagne sur la nationalisation des principaux moyens de production et la redistribution des richesses, notamment des terres, sans compensation financière des actuels détenteurs ou propriétaires.

Depuis les élections de 2014 jusqu’à sa démission en 2018, Jacob Zuma, président de la République et président de l’ANC a eu le temps de faire baisser la cote de popularité de son parti dans l’opinion. Les dérives comportementales et managériales de l’ex-président à scandale ont très souvent été associées à l’absence de rigueur et à la vénalité qui gangrènerait le parti au pouvoir. Julius Malema en a d’ailleurs fait son fonds de commerce. Il oppose la richesse des cadres de l’ANC à la misère galopante dans les bidonvilles sud-africains pour rallier les démunis à son combat.

Cyril Ramaphosa hérite donc d’un parti et d’un pays à la croisée des chemins. Pour ne pas mordre la poussière lors des élections de l’année prochaine, le nouveau dirigeant sud-africain est obligé d’être sensibles aux préoccupations des masses populaires qui sont autant de voix à capitaliser dans l’urne en temps opportun. Ce n’est donc pas un hasard s’il a commencé son mandat en évoquant un sujet aussi clivant et préoccupant comme la réforme agraire.

Mais au moment de passer de la parole à l’acte, le président va sans doute décevoir les partisans de la nationalisation sans compensation. On voit mal un président-homme d’affaires comme M. Ramaphosa s’attaquer frontalement à l’oligarchie qui est sa vraie classe sociale. Car il faut rappeler que l’ancien militant syndicaliste a changé de classe.

Il est aujourd’hui le patron du groupe Shanduka. Avec une fortune estimée à 675 millions de dollars par le magazine spécialisé Forbes, il opère dans la finance, les télécommunications, la restauration et les mines. A défaut de mettre le projet de reforme agraire sous éteignoir, le nouveau président préférera un texte qui tente de ménager la chèvre et le chou.

Réforme agraire, un simple argument de campagne

S’il fallait juger les présidents sud-africains postapartheid uniquement à partir de la redistribution des terres, l’on dirait qu’ils ont tous échoué. Nelson Mandela et son parti avait déjà pris l’engagement lors de l’arrivée de l’ex-célèbre prisonnier à la tête du pays en 1994 que 30% des terres arables détenues par les fermiers blancs devaient être transférés au Noirs en 20 ans, c’est-à-dire en 2014. A échéance, à peine 8% étaient transférés. Or le pays avait connu trois présidents, tous de l’ANC.

En juillet 2017, lors du congrès de ce parti qui se tenait à Nasrec, la question foncière avait été soulevée. Faute de consensus entre militants sur la meilleure procédure à adopter pour redistribuer les terres, le sujet a été abandonné. Un an après, à l’approche des élections générales, le même parti a voté pour la réforme agraire.

L’on constate que la réforme agraire est agitée à la veille et pendant les élections au sein de l’ANC ou sur l’ensemble du territoire national. Les promesses aussi alléchantes les unes que les autres sont faites au peuple pour obtenir des voix. Une fois la fièvre électorale baissée, le sujet est rangé au magasin des accessoires pour attendre le prochain suffrage. On dirait un simple sujet de campagne.

Investig’Action – OLIVIER NDENKOP

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