Aïssa Maïga : ‘‘Le jour où je dénonce la condition des actrices noires’’

Depuis longtemps, j’ai ce projet d’écrire un livre sur la ségrégation des actrices noires en France. J’ai besoin de témoignages pour raconter leur quotidien désespérant.

Le 23 janvier 2018, il est 13 h 09, j’envoie à vingt-cinq actrices, un message que je conserve encore dans mon téléphone : « J’aimerais faire un recueil qui regrouperait nos expériences de comédiennes noires en France. Est-ce que tu te sentirais d’écrire, de décrire un ou plusieurs moments vécus ? Casting, rencontre, scénario, tournage. […] Ce qui te revient en mémoire. J’aimerais proposer ça à une maison d’édition. » Est-ce que ces filles vont accepter de s’exposer et pointer ce qui ne va pas quand elles travaillent ? Beaucoup me répondent dans la seconde ! Toutes expriment un besoin de prendre la parole. Toutes sont indignées, en colère. Alors, oui, certaines ont peur et je vais perdre certaines camarades en route, mais nous sommes seize à avoir la certitude de devoir raconter notre histoire.

Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente

En un mois, nous écrivons nos témoignages. Un acte militant inspiré par la marche des féministes américaines après l’élection de Trump. Nadège Beausson-Diagne évoque les injures entendues pendant ses castings, de : « Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente » à « Vous auriez mérité d’être blanche ! » Sonia Rolland parle de son audition avec un Blanc qui n’a pas hésité à lui dire qu’elle était moins d’Afrique que ses filles. Ou encore Shirley Souagnon, qui est fatiguée d’entendre des phrases comme « Les Noirs ne savent pas jouer » ou « Il faudra en faire plus que les autres ». De mon côté, je me souviens de mon oncle Alpha, certain que je réussirais car « les gens passionnés peuvent déplacer des montagnes ». Alors j’y crois. Envers et contre tout. Mais après le tournage d’une comédie, je suis éliminée de l’affiche. La raison serait marketing : l’acteur est célèbre, je ne le suis pas, donc je fais moins vendre. Bon.

Pour certaines, la flamme s’éteint. La faute à des propositions peu flatteuses, à des regards racistes, à un miroir devenu difficile à supporter. Car quand on est une femme noire de plus de 50 ans, comment peut-on encore évoluer ? « Noire n’est pas mon métier » nous apporte un sentiment d’appartenance. De la force et une confiance. Le livre sort le 3 mai, juste avant le début du Festival de Cannes. Il faut y aller ! Sur les marches, je me sens à ma place. Le livre se vend, la presse répond présente.

J’espère qu’il y aura une suite à cette aventure, que les acteurs noirs prendront la parole. Pourquoi ne sont-ils que clowns ou voyous ? L’imaginaire des producteurs transpire de clichés empreints de l’image du bon nègre et du Banania ! Ça doit changer. Je pense que la France est prête.

Née le 25 mai 1975 à Dakar, au Sénégal, Aïssa Maïga est révélée en 2005 dans « Les poupées russes » de Cédric Klapisch. Deux ans plus tard, elle décroche une nomination aux César pour sa prestation dans « Bamako » d’Abderrahmane Sissako. Elle a joué dans le premier long-métrage de l’acteur anglo-nigérian Chiwetel Ejiofor (« Amistad », « Dirty Pretty Things », « Twelve Years a Slave »), qui sera l’adaptation de l’autobiographie de William Kamkwamba « The Boy Who Harnessed The Wind ».

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