AMADOU BELAL LY Un général imam au cœur du siècle et de la République

AMADOU BELAL LY Un général imam au cœur du siècle
AMADOU BELAL LY Un général imam au cœur du siècle
AMADOU BELAL LY Un général imam au cœur du siècle

“La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires. » Le propos est prêté à Georges Clémenceau. Doivent-ils pour autant s’occuper de politique ? Amadou Bélal Ly est un militaire. Il a vécu en acteur les conflits majeurs du siècle sur le terrain et a fini sa carrière au grade suprême de général.  Cependant, l’évocation de son nom dans l’histoire du Sénégal renvoie, malgré lui, à la politique, les événements de décembre 1962 en l’occurrence. Durant cette phase cruciale de l’histoire du Sénégal, il lui est prêté un rôle clé dans le basculement du pouvoir en faveur de Senghor dont il était l’aide de camp. Pouvait-il obéir à d’autres ordres ? Furent-ils ceux de Mamadou Dia, président du Conseil et ministre de la Défense ? Portrait d’un général, imam, tirailleur, ambassadeur….

Dans la carrière du général Amadou Bélal Ly, les mots clés sont : tirailleur, Indochine,  Algérie, Léopold Sédar Senghor, crise politique de décembre 1962, maquis marxiste de Kédougou, Casamance, PAI, PAIGC, ambassadeur, imam ratib. Rien que ce glossaire est suffisamment révélateur du pedigree de l’homme durant les quatre-vingt-dix ans qu’il a vécus sur terre.

Juché sur ses 1m69, Amadou Bélal Ly est comme Napoléon, le prototype de ceux qu’on appellerait « bout d’homme ». Mais, le premier aide de camp du président Senghor ne souffrait pas du complexe de la taille attribué à l’Empereur français. En tant que tirailleur sénégalais, son parcours professionnel qui débute en pleine seconde guerre mondiale, au sein de l’armée française, s’est poursuivi en Indochine puis en Algérie, avant de connaître son apogée au sein de l’Armée nationale, dans un contexte marqué par les maladies infantiles d’une république à peine sortie de la longue nuit coloniale.

Pour mieux cerner l’homme, revisitons son royaume d’enfance. Si on se fie aux aléas de l’Etat-civil de l’époque, il est né en 1925 à Podor. En réalité, Amadou Bélal Ly a vu le jour en février 1923. L’intéressé nous l’a confirmé au cours d’un entretien en 2010 à son domicile du Point-E. « Je suis l’aîné, d’un an de Moustapha Wade, le frère aîné du président Abdoulaye Wade », nous confiait-il. Le jeune Bélèl Ly qui a perdu très tôt son père est recueilli très jeune à Kébémer par l’érudit Cheikh Ahmadou Diop, disciple de Cheikh Abdoul Khadre Dieylani. Il grandit avec les fils Wade comme camarades de jeux. Dès cette période, le courage et la bravoure dont faisait montre le gamin, lui avait déjà valu le sobriquet de « caporal », alors qu’il n’entrevoyait même pas encore le sillon qui l’a finalement conduit dans la grande muette.

 Rapports conflictuels avec Mamadou Dia

 C’est d’abord les études coraniques qu’il termina brillamment avant d’être inscrit à l’école occidentale. C’est ensuite l’école des enfants de troupes de Dakar-Bango de St-Louis, actuelle Prytanée militaire, qui l’accueille. Sur place, il croise un certain Mamadou Dia, qui fut son maître d’école pendant deux bonnes années. C’est d’ailleurs de cette époque que remontent ses premières bisbilles avec celui qui deviendra le président du Conseil de Gouvernement du Sénégal de 1957 à 1962.

Une simple prise de gueule entre un maître, le rigoureux Dia et son écolier, l’enfant de troupe Amadou Béla Ly, au tempérament de feu. Sans doute. Mais les détails croustillants – et finalement tragiques pour le Sénégal – d’un échange entre les deux hommes lors de la crise de 1962, révèle sinon une inimitié, au moins une incompatibilité d’humeur entre eux. Et c’est le général lui-même qui nous confiait en 2010, que lorsque le président Senghor l’a choisi comme aide de camp en 1960, cela n’avait pas eu l’heur de plaire au président du Conseil : « lorsque M. Dia me trouva pour la première fois posté devant le bureau présidentiel, il semblait complètement pris au dépourvu et ne put s’empêcher de m’interpeller : ‘’Toi là, qu’est-ce que tu fais ici ?’’ Evidemment, la réponse du Commandant de l’époque ne se fit pas attendre : « je suis l’aide de camp du président de la République. » S’y ajoute que lors des événements de décembre 62, un échange tendu a encore opposé les deux hommes au sujet de la réquisition des parachutistes de Rufisque commandés par le capitaine Preira pour « protéger » le président Senghor.

Le président du Conseil qui était en même temps ministre en charge de la Défense s’insurgeait contre cet ordre venu du Palais de la République dont Amadou Bélal Ly était considéré comme l’instigateur. La réquisition non datée – pour des  raisons stratégiques, aurait été délivrée le 14 décembre et écrite de la main de l’aide de camp du chef de l’Etat. Aux ordres et récriminations du président Dia pour cette « inconduite », Amadou Bélal Ly réduit le ministre de la Défense à son enseignant de l’école des enfants de troupe. « Je ne suis plus votre élève », envoya-t-il à la figure de celui qui était désormais devenu l’ennemi de son mentor.

 Homme-clé des événements de décembre 1962

  Le document dont l’existence a été tardivement révélée, donnait ordre au chef des parachutistes « d’occuper le palais et protéger Senghor s’ils n’avaient pas de leurs nouvelles. » Ceux qui soutiennent mordicus que Dia n’a jamais fait de coup d’Etat, considèrent cette note écrite comme une pièce à conviction  et exigent la révision du procès de mai 1963 de Mamadou Dia et de ses co-inculpés. Certains observateurs le décrivent comme l’homme-clé de la crise de 62, en amenant l’armée à finalement prendre fait et cause pour le président de la République. Amadou Bélal Ly ne s’en cache pas en brandissant fièrement la lettre de félicitations que lui a adressée le président Senghor, au sortir du dénouement de la crise.

C’est à ce titre qu’il combattit férocement des maquisards du Parti africain de l’indépendance (PAI), formés et entrainés par Moscou avant d’être déployés dans le département de Kédougou. C’était en 1965. Le président Senghor prit l’option de le nommer préfet militaire de Kédougou. « J’ai créé la trouille chez eux au bout de deux ans de maquis en en prenant 150, un à un », confiait-il récemment à la revue institutionnelle « Armée-Nation ».

Des décennies plus tard, c’est aussi au nom de cette même conviction qu’il commença, dans les années quatre-vingt-dix, une carrière politique en adhérant, ironie du sort, à ce parti présidé par Majhmout Diop.
L’homme s’est aussi illustré dans le règlement de plusieurs autres crises majeures au Sénégal et dans la Sous-région. Hormis l’épisode des maquisards de Kédougou, le président Senghor a refait appel à lui pour redevenir son aide de camp. A l’époque, la sécurité du chef de l’Etat était plus qu’impérieuse suite aux troubles de mai 68 qui ont fait chanceler le pouvoir senghorien. Amadou Bélal Ly décline pourtant l’offre. C’est seulement au terme d’une médiation du général Jean-Alfred Diallo, alors chef d’Etat-major de l’Armée qu’il se résolut à accepter la charge. Quel culot !

Un militaire refuser dans le contexte africain de l’époque (séries de complots et coups d’Etat ndlr) une volonté du prince. Il n’y a qu’Amadou Bélal Ly pour faire montre d’ une telle témérité. Il n’est pas à ce « fait d’arme » près. Ceux qui l’ont côtoyé au palais de l’ex-avenue Roume, racontent comment un soir après avoir regagné sa résidence de la maison militaire, un élément de la garde présidentielle l’informa d’une sortie inopinée du président. Il accourût avant de se lancer dans une battue au terme de laquelle il localisa Léopold Sédar Senghor chez Jean Collin. Il l’y trouva attablé autour d’un dîner qu’il interrompit de manière autoritaire malgré les protestations  du chef de l’Etat qu’il ramena de force au Palais de la République : « j’ai en charge votre sécurité Monsieur le président », trancha-t-il. L’ancien aide de camp raconte lui-même comment il a enfermé pendant dix jours le président de la République dans un endroit tenu secret, y compris à son épouse Colette malgré ses admonestations. C’était après les événements de décembre 62.

Dans ses relations avec les hommes, il est décrit par ses frères d’armes comme quelqu’un de « très rigoureux avec une gestion démocratique des hommes », témoigne le général Lamine Cissé, ancien chef d’Etat-major et ex-ministre de l’Intérieur, qui a eu à travailler sous ses ordres.

Ses anciens élèves à l’école militaire : Mathieu Kérékou, Seyni Kountché, Ali Saibou, Lansana Konté
Des qualités qui font que le chef de l’Etat a plus que besoin de sa présence à ses côtés. Mais très vite, le contexte national et sous régional est marqué par des tensions. On a l’habitude de rappeler que le Sénégal est un ilôt démocratique, parce que notamment,  le pays n’a jamais connu de coup d’Etat militaire. Pourtant, le cheminement de la jeune République n’a jamais été un long fleuve tranquille pendant les 20 premières années qui ont suivi son accession à la souveraineté internationale.

Ces vicissitudes de l’histoire ont permis à Almadou Bélal Ly de prouver son courage, voire son efficacité en matière de stratégie militaire. Bisbilles entre le Sénégal et la Guinée de Conakry. Senghor et Sékou Touré s’envoient des noms d’oiseaux par l’intermédiaire de leurs radiodiffusions nationales respectives. Escarmouches à la frontière sénégalo-gambienne ou le régime de Banjul, à peine débarrassée du colon britannique, commence à faire le dos rond. Mais c’est surtout la situation au sud du Sénégal qui remet encore en selle le soldat Ly.

La guerre que mène le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) face au colon portugais a de sérieuses répercussions sur la région méridionale du Sénégal. En effet, du fait de sa situation géographique, la Casamance est fréquemment troublée par des incursions, soit de nationalistes de Guinée-Bissau qui se réfugient en territoire sénégalais, soit de troupes portugaises exerçant le droit de suite contre les guérilleros nationalistes qui s’y replient. Des villages du Sud comme Samine font l’objet de bombardements mortels. Après plusieurs plaintes contre le Portugal devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le Sénégal prit l’option d’une administration militaire de la région.

C’est ainsi qu’en décembre 1970, le lieutenant-colonel Amadou Bélal Ly est nommé gouverneur militaire de la Casamance, en remplacement de l’administrateur civil Mbaye Diouf. Le renfort de troupes à la frontière sous son commandement permit de sécuriser les populations et leurs biens ; la qualité du travail abattu sur le terrain donnât une grande popularité au gouverneur Ly. Les habitants de Ziguinchor ont d’ailleurs spontanément baptisé un rond-point de la ville à son nom. « Des fils et mêmes des filles de Casamance portent son nom », renseigne Kader Ly, 60 ans, fils du général.

Le premier aide de camp du président Senghor s’était engagé très jeune dans l’armée en intégrant l’école des enfants de troupe de Dakar-Bango. Dans cette garnison militaire, il a côtoyé plusieurs personnalités qui constitueront plus tard l’élite militaire et politique de l’Afrique. Il connut ainsi comme promotionnaire un certain Jean-Bédel Bokassa avec qui il fera les guerres d’Indochine et d’Algérie. Les chemins des deux tirailleurs se rencontreront encore plus tard puisque le général (er) Ly sera accrédité au milieu des années 70 comme ambassadeur auprès de Sa Majesté Bokassa 1er, Empereur de Centre-Afrique.

A ce titre il est témoin du massacre des écoliers de Bangui qui ont précipité la chute de son ex-frère d’armes. Au Prytanée militaire de Saint-Louis, le général Amadou Bélal Ly a aussi activement participé à l’instruction de plusieurs cadres supérieurs africains. Les plus illustres sont tous devenus généraux, et par le truchement des putschs militaires ambiants, sont devenus présidents de la République des chefs d’Etat dans leurs pays respectifs. Il s’agit notamment Mathieu Kérékou au Dahomey (devenu Bénin), Seyni Kunche et Ali Saïbou, au Niger ou encore Lansana Konté, en Guinée.

Au terme d’une riche carrière militaire, administrative et diplomatique, pendant laquelle il a été au cœur du front pour la défense de la République, Amadou Bélal Ly s’est lancé dans le militantisme politique. Et ô surprise, c’est au PAI dont il a férocement combattu les éléments dans le maquis de Kédougou, qu’il adhéra.  Pour le reste, il se retira dans la spiritualité dans laquelle il a en réalité baigné depuis l’enfance en occupant l’imamat de la mosquée du Point E à Dakar.

Cheikh Lamane DIOP Sudonline

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