Bahreïn, un printemps arabe décapité Par Anne Bernas

BAHREIM PRINTEMPS ARABECe 23 août a commencé au Bahreïn le procès de 138 suspects accusés notamment d’avoir formé un groupe « terroriste » lié à l’Iran. Un coup de grâce au Printemps de la Perle, peu médiatisé dans ce petit royaume du golfe Persique. Décryptage.

Ce n’est pas le premier procès du genre, mais c’est peut-être celui qui finira d’achever tout espoir de changements au Bahreïn, petit royaume du Golfe à majorité chiite dirigé par la dynastie sunnite des Al-Khalifa depuis le XVIIIe siècle.

Mardi 23 août, s’est ouvert à Manama le procès de 138 personnes pour « terrorisme ». Elles sont accusées, entre autres, « d’espionnage pour un pays étranger » en vue de « mener des attaques à Bahreïn » ainsi que d’implication dans des émeutes. Pour Jean-Paul Burdy, historien et professeur à Sciences-Po Grenoble, l’enjeu premier de ce procès n’est autre que « d’achever la répression d’un mouvement qui a commencé en 2011 ».

Le printemps arabe de Bahreïn anéanti

A l’instar de nombreux pays arabes, le Bahreïn a aussi eu son « printemps », appelé Printemps de la Perle en référence à la place de la Perle où se rassemblaient les manifestants ; une place aujourd’hui totalement rasée. En février 2011, une grande partie de la population –  dans un pays qui compte à peine 1,3 million d’habitants – descend dans la rue pour réclamer une monarchie constitutionnelle et un Premier ministre élu.

 Parmi les manifestants, des chiites (qui représentent près de 65% de la population) et des sunnites, hommes et femmes de toutes classes sociales. Si les chiites sont majoritaires en nombre, ce sont tous les Bahreïnis qui réclament alors des changements politiques, ainsi que le respect des droits de l’homme et de meilleures conditions de vie.
Manifestations contre le pouvoir sur la place de la Perle (aujourd’hui détruite) à Manama, le 20 février 2011.AFP PHOTO/JOSEPH EID

Mais Manama ne l’entend pas de cette manière et réprime aussitôt la contestation. Et pour mater cette révolte populaire qui essaie tant bien que mal de subsister, le régime appelle militairement à l’aide son voisin saoudien. Les groupes, les mouvements, tout moyen d’opposition, sont petit à petit interdits par les autorités et leurs responsables jetés en prison, déchus de leur nationalité ou poussés à l’exil. D’une main de fer, depuis 2011, les manifestants sont réprimés, torturés, arrêtés arbitrairement, et principalement les chiites qui réclament à être moins marginalisés et moins réprimés.

Or, les premiers Bahreïnis qui sont visés par la répression, dès 2011, sont les non-chiites, « ce qui avait pour objectif, d’une part de les dissuader de s’associer aux chiites et, d’autre part, de qualifier ainsi le mouvement de “chiite” et de “complot chiite” », analyse Jean-Paul Burdy.

Une confessionnalisation instrumentalisée par Manama

Dernier signe de la décapitation de cette opposition pacifiste : la dissolution en juillet dernier du plus grand parti chiite du pays, Al-Wifaq, qui représentait près des deux tiers de l’électorat du pays. Autre fait marquant : l’ayatollah Qassem, le plus haut dignitaire chiite du pays, déchu de sa nationalité il y a quelques semaines.

« Les chiites sont clairement pris pour cible sur la base de leur religion », relatent des experts de l’ONU sur les droits humains dans un communiqué publié le 16 août. « L’intensification des arrestations, des détentions, des convocations, des interrogatoires et des accusations criminelles portées contre de nombreux membres du clergé chiite, des chanteurs, des défenseurs des droits humains et des dissidents pacifiques a un effet dissuasif sur les droits de l’homme », précisent-ils.

Affrontements entre lapolice et des manifestants protestant contre l’exécution par l’Arabie saoudite du chef religieux chiite Nimr Baqer al-Nimr, à Sitra, au sud de la capitale Manama, le 3 janvier le 3 janvier 2016MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP

Parallèlement, depuis plus de cinq ans, les organisations de droits de l’homme sont littéralement étouffées, leurs dirigeants exilés (la plupart à Londres), condamnés ou privés de leur nationalité sous couvert de la Loi sur la citoyenneté ou de la Loi sur la protection de la société contre les actes terroristes. De manière plus génréale, ce sontplus de 800 Bahreïnis qui sont devenus apatrides en 2015.

De nombreux opposants croupissent donc derrière les barreaux. Parmi eux, Nabil Rajab,51 ans, le plus « célèbre » des prisonniers d’opinion du royaume dont l’état de santé interpelle de plus en plus les organisations de droits de l’homme. Poursuivi pour insulte aux autorités et atteinte à l’Arabie saoudite, il a été d’abord condamné pour avoir dénoncé sur Twitter les « tortures » dans la prison de Jaw à Bahreïn et avoir critiqué l’intervention militaire saoudienne au Yémen. Sa prochaine audience est fixée au 5 septembre.

« La répression a atteint son but »

« S’il fallait faire le bilan, note Jean-Paul Burdy, on peut considérer que la répression a pratiquement décapité toute expression politique publique. » Aujourd’hui, seuls quelques groupes de jeunes chiites radicalisés des banlieues de Manama s’affrontent quasi quotidiennement avec la police, mais ils n’ont plus de champ d’expression politique publique possible. Très peu d’informations sur ce qui se déroule au Bahreïn sortent du territoire. Et l’historien de considérer qu’en cette fin d’été 2016, « la répression a atteint son but. »

Le procès entamé ce 23 août pourrait donc être l’épilogue de ce Printemps de la Perle. Depuis cinq ans, le régime organise ainsi régulièrement des procès, avec à chaque fois le même motif de « complot au profit d’une puissance étrangère, l’Iran ». Pourtant, nulle preuve existe d’une quelconque implication effective de Téhéran au Bahreïn même.

D’ailleurs, chronologiquement, s’il y a eu une intervention militaire au Bahreïn, c’est celle de l’Arabie saoudite en 2011. Et tout laisse à penser que la monarchie sunnite des Al-Khalifa est soutenue à bout de bras par les Saoud. « Depuis 2011, le Bahreïn pourrait être qualifié de protectorat de l’Arabie saoudite », affirme Jean-Paul Burdy. En 2012, il y a eu, entre autres, des manifestations quasi officielles au Bahreïn demandant le rattachement du royaume à l’Arabie saoudite, signe de la très forte dépendance de Manama à Riyad. Depuis 1986, l’île de Bahreïn est aussi reliée à l’Arabie saoudite par la Chaussée du roi Fadh, un ouvrage d’un montant de plus de 1,2 milliard de dollars financé à 100% par Riyad.

L’Iran, le bouc émissaire idéal ?

Or, depuis des décennies, mais surtout depuis 2011, le Bahreïn n’a de cesse d’accuser l’Iran d’être derrière les manifestations et donc de s’ingérer dans les affaires du royaume. « Quand certains disent que l’opposition est à la solde de l’Iran, nous demandons : la pauvreté, c’est à cause de l’Iran ? Le chômage, c’est à cause de l’Iran ? La crise du logement, c’est à cause de l’Iran ? », s’interrogeait l’opposant bahreïni Radhi Mussawi sur RFI en avril dernier.

Hamed ben Issa al-Khalifa, roi de Bahreïn, photographié avec sa délégation en 2013 à Pékin.AFP PHOTO / POOL / Feng Li

Et Téhéran de ne pas se laisser faire par Manama. « La République islamique d’Iran n’intervient en aucune manière dans les affaires de Bahreïn et ne le fera pas (…) Mais si la sagesse politique existe dans ce pays, ils ne doivent pas laisser le conflit politique se transformer en guerre interne », a ainsi déclaré le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei le 6 juillet dernier.

« A chaque fois, Téhéran gesticule, et il en va de même depuis la révolution de 1979 et la tentative de mainmise de l’Iran sur Bahreïn de 1981 », analyse Jean-Paul Burdy. L’Iran a toujours considéré avoir des intérêts au Bahreïn, ne serait-ce que la protection des chiites, en majorité d’origine persane, puisque présents sur l’île depuis le XVIIe siècle lorsque le territoire est conquis par le Shah Abbas Ier de l’Empire perse des Safavides en 1602.

Il y a donc autour du Bahreïn une espèce de bras de fer entre Riyad et Téhéran. Le régime des mollahs allant jusqu’à demander maintes fois la restitution de ce que Téhéran considère comme sa « quatorzième province ».

Mais pourtant, la politique iranienne vis-à-vis de Manama a toujours consisté à soutenir verbalement seulement les revendications démocratiques des chiites du Bahreïn et leur liberté religieuse. Tout au moins en apparence. « Même au plus fort du Printemps de la Perle, on n’a pas vu la trace d’un Iranien sur place », avance l’historien. Et si l’affrontement verbal s’exacerbe avec la répression, « les déclarations radicales de Téhéran ou du Hezbollah libanais n’ont pas d’impact concret sur le terrain ».

Les autorités de Manama auraient trouvé en l’Iran le bouc émissaire idéal pour restreindre la liberté d’expression, la liberté d’association et de réunion pacifique et la liberté de religion ou de conviction dans le royaume ? La question reste ouverte.

Bahreïn, une révolution oubliée

Comme dans une certaine mesure le sultanat d’Oman, le Bahreïn a été « un angle mort des printemps arabes ». Selon Jean-Paul Burdy, si le Printemps de la Perle a été très peu couvert c’est, d’une part, parce que c’est un très petit pays par rapport à l’Egypte, la Syrie, etc, et, d’autre part, parce que les deux puissances occidentales tutélaires du Bahreïn, Royaume-Uni et Etats-Unis, ont de gros intérêts stratégiques dans le pays, dont militaires. La Ve flotte américaine mouille en effet dans le petit royaume d’à peine 765 kilomètres carrés.

Par ailleurs, si le« printemps » du Bahreïn a été très peu couvert par la presse arabe c’est parce que, justement, il a une forte dimension chiite et que les pays arabes sont en général plutôt sunnites. Ils ont donc vu d’un très mauvais œil ce Printemps de la Perle. La chaine de télévision Al Jazeera a en effet mis des mois et des mois à traiter du Bahreïn, alors que le Qatar n’est situé qu’à 40 kilomètres du royaume des Al-Khalifa.

Alors, assiste-t-on aux dernières heures du printemps bahreïni ? Ces derniers mois montrent en tout cas que les autorités arrivent à l’achèvement de cette opération de répression. « On peut estimer qu’à terme il ne restera plus d’opposants libres au Bahreïn », conclut l’historien.

 RFI

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