Bettencourt : la Légion suspecte entre Woerth et de Maistre

700076-000_par7962523L’ex-ministre du Budget est soupçonné d’avoir distingué l’ancien gestionnaire de fortune de l’héritière de L’Oréal en échange de l’embauche de sa femme.
C’est le procès du mélange des genres. A peine un mois après leur passage à la barre dans le volet «abus de faiblesse» de l’affaire Bettencourt, Eric Woerth et Patrice de Maistre sont de retour devant le tribunal correctionnel de Bordeaux. Cette fois, l’ancien ministre du Budget et l’ex-gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt sont poursuivis pour «trafic d’influence». Le premier est soupçonné d’avoir permis au second d’obtenir la Légion d’honneur en échange de l’embauche de sa femme.

Une affaire qui résume à merveille la porosité entre les sphères publique et privée propre au quinquennat de Nicolas Sarkozy. Ce dernier n’est pas encore arrivé à l’Elysée quand Woerth et de Maistre se croisent pour la première fois, à l’automne 2006, dans les salons de l’hôtel Bristol à Paris. Le patron de Clymène, société chargée de gérer les avoirs de Liliane Bettencourt, cherche alors à aider financièrement le candidat Sarkozy à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’il sollicite Eric Woerth : le député et maire de Chantilly (Oise), également trésorier de l’UMP, pilote le Premier Cercle, discrète structure destinée à rassembler les plus gros donateurs du parti de droite. Le courant passe très bien entre les deux hommes, qui se reverront à deux reprises début 2007, en tête à tête cette fois. Ils font connaissance, évoquent leur parcours respectif et leur passion commune pour les chevaux. Puis, rapidement, la discussion s’arrête sur la femme du trésorier, Florence Woerth, gestionnaire de fortune pour une grosse banque d’affaires. Son mari explique qu’elle s’y ennuie et cherche à réorienter sa carrière. «Il m’a demandé de recevoir sa femme, racontera Patrice de Maistre aux juges. Et ce pour essayer de la conseiller sur sa carrière.»

Ors. Ravi de pouvoir rendre service à son nouvel ami, Patrice de Maistre accepte donc de recevoir Florence Woerth en mars 2007. A l’époque, Clymène cherche justement à recruter quelqu’un pour gérer les dividendes de L’Oréal. Une petite dizaine de candidats ont été reçus, mais aucun n’a encore fait l’affaire. La «fiche de poste» ne semble pas vraiment correspondre au profil de Florence Woerth mais, aux yeux de Patrice de Maistre, la femme du futur ministre du Budget a un avantage indéniable : un accès direct à l’appareil d’Etat et aux ors de la République. Trois mois plus tard, donc, en juin 2007, lors d’un déjeuner, il lui propose de rejoindre Clymène. Elle sera embauchée dans la foulée en tant que «directrice recherches et investissements» pour 200 000 euros par an, contre les 140 000 prévus initialement. Une embauche qui nécessite une «absolue discrétion», insiste le patron de Clymène dans une note d’août 2007.

«Patrice de Maistre a permis l’embauche de Florence Woerth en dehors de la procédure qui avait été mise en place par la société Clymène, soulignent les juges dans leur ordonnance de renvoi. Florence Woerth ne correspondait pas au profil recherché et elle a été embauchée avec une rémunération beaucoup plus importante que celle initialement prévue.» Lors du procès, de Maistre aura sans doute du mal à justifier cette fleur. Au cours d’une conversation avec Liliane Bettencourt, enregistrée clandestinement en avril 2010, il la résumait en ces termes : «J’avoue que quand je l’ai fait, son mari était ministre des Finances, il m’a demandé de le faire […]. Je l’ai fait pour lui faire plaisir.» L’a-t-il fait aussi en échange de la Légion d’honneur ? C’est le deuxième volet de l’infraction supposée, sa contrepartie.

Breloque. Patrice de Maistre appartient en effet à la première promotion des décorés de l’ère Sarkozy. Le 23 janvier 2008, c’est Eric Woerth lui-même, devenu entre-temps ministre du Budget, qui lui remet sa breloque. Lors de l’enquête judiciaire, ce dernier a d’abord nié être intervenu, admettant seulement avoir «appuyé» une demande déjà en cours. Une version rapidement démentie par un document exhumé des archives. Un courrier daté du 12 mars 2007, adressé par Eric Woerth à Nicolas Sarkozy sur un papier à en-tête «Ensemble tout devient possible», et auquel était joint un CV de Patrice de Maistre. «Monsieur le ministre, cher Nicolas, écrit Woerth. Mon attention a été appelée par monsieur Patrice de Maistre […]. Il a bien voulu me faire part de son souhait d’être décoré de la Légion d’honneur. […] Je vous serais reconnaissant de bien vouloir accorder à cette requête une attention particulière.» Puis, au bas de la lettre, en manuscrit à l’encre bleue : «Ce serait bien d’accéder à cette demande. Je t’en reparle.» Interrogé par les policiers, le chef de la section des Distinctions honorifiques confirmera que cette lettre est considérée comme l’«intervention initiale et unique» à la nomination de Patrice de Maistre au grade de chevalier de la Légion d’honneur.

Existe-t-il un lien entre cette nomination et l’embauche de Florence Woerth chez Clymène ? C’est la principale question à laquelle vont tenter de répondre les juges. Pénalement, le trafic d’influence est une infraction difficile à matérialiser, car il faut démontrer formellement le lien de causalité entre les deux faits. Un lien «parfaitement établi», selon les juges d’instruction.

Emmanuel FANSTEN Envoyé spécial à Bordeaux

Libération

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