BRASSAGES CULTURELS Ziguinchor, une ville créole

(Correspondance particulière) – Historien, Mamadou Mané revisite le cosmopolitisme de Ziguinchor, une ville qui s’est construite autour d’un esprit d’entente, de solidarité , de fraternité et d’attachement. Il montre ainsi que les brassages culturels qui sont constitutifs de l’âme de Ziguinchor  ne sont pas un phénomène récent, encore moins un mouvement passager et superficiel. centre-ville_ziguinchor

Depuis ses origines baïnounks jusqu’à nos jours, en passant par l’ère portugaise et la période coloniale française, l’espace ziguinchorois s’est , au fil des siècles, révélé comme un carrefour de peuples et  de cultures.

Les origines baïnounks
L’année 1645 qui vit les Portugais y installer leur premier comptoir de commerce de la région, est souvent évoquée pour situer les origines de Ziguinchor. Mais celles-ci sont beaucoup plus lointaines et remontent aux temps anciens où les Baïnounks formaient le premier peuplement de la Casamance naturelle. Le fait nous est rapporté aussi bien par les traditions orales que par la plupart des sources écrites portugaises des XVe et XVIe siècles qui citent le sous-groupe baïnounk des Izguichos comme fondateur de la localité.

D’où Izguichor qui signifie la terre des Izguichos en langue locale et dont Ziguinchor tira son nom. Les mêmes sources parlent d’un autre sous-groupe du même peuple baïnounk, situé sur la moyenne vallée du fleuve Casamance et appelé Kassanga qui fonda le Kasa, le premier royaume de la région bien avant l’arrivée des Portugais au XVe siècle.

Le souverain du Kasa portait le titre  de Mansa (roi en mandingue), ce qui donna Kasamansa, d’où Casamance, terme générique pour désigner depuis lors l’ensemble de la région. Ainsi, contrairement à ce que rapportent certaines traditions, ce n’est  ni Casa di Mansa (la maison du Roi, en créole-portugais), ni Sinta bou Tiora (asseois-toi et pleure, toujours en créole-portugais) qui sont à l’origine des toponymes respectifs de Casamance et de Ziguinchor, même s’ils renvoient à la longue présence portugaise à Ziguinchor, de 1645 à 1886.

Les origines de la ville de Ziguinchor et de son nom sont, sans conteste, baïnounks. Au cours de cette étape marquée par la prépondérance baïnounk, Ziguinchor faisait partie de l’espace politique du royaume du Kasa cité plus haut, dont un des souverains au XVIe siècle, du nom de Mansa Tamba, s’affirmait, à partir de sa capitale Birkama, comme un fervent partisan des relations commerciales avec les Portugais qui sillonnaient une bonne partie du fleuve Casamance.

Au moment de la chute du royaume en 1830 sous les coups de boutoir des Balantes, voisins méridionaux qui finirent par s’emparer de la capitale Birkama, surgit une légende au sujet d’un autre de ses souverains dont le règne ne nous est pas bien connu. Ce dernier, présenté comme un roi sanguinaire qui opprimait son peuple et lui faisait même subir des sacrifices humains, s’appelait Massogdi Biaye, plus connu sous le nom de Ghana Sira Banna. Il mourut assassiné, le peuple, persécuté, n’en pouvant plus, dit encore la légende, de sa tyrannie meurtrière.

La disparition de Ghana Sira Banna ayant coïncidé avec le long processus de déclin de l’hégémonie des Baïnounks en Casamance, la même légende établit un lien entre les deux événements et parle d’une « malédiction » que ce roi aurait, avant de mourir, lancé contre son peuple afin que celui-ci ne puisse plus jamais retrouver sa puissance et son prestige d’antan pour s’être rendu coupable de régicide. Qu’en était-il en réalité ? C’est là un point d’histoire et/ou de légende, toujours vivace dans la mémoire collective des Casamançais, que les recherches et les études actuelles sur le monde baïnounk n’ont pas encore élucidé.

A cet égard, ce que la légende ne dit pas, c’est qu’au cours des siècles antérieurs, notamment les XVIe et XVIIe, le Kasa, en plein apogée et à l’instar de l’empire du Kaabu, son puissant voisin mandingue, tenta l’unification politique des divers sous-groupes baïnounks aux fins de renforcer son autorité sur la majeure partie de l’espace casamançais. En effet, si au sein de tous les sous-groupes prévalait une réelle unité culturelle baïnounk, il n’en était pas de même au plan politique plutôt marqué par un morcellement de l’espace, avec une mosaïque de terroirs qui, pour la plupart, étaient jaloux de leur indépendance et opposés à toute construction étatique de type centralisateur et monarchique.

Dans ces conditions, le processus d’unification politique ne pouvait que tourner court, contraignant le royaume du Kasa à se replier, à partir du XVIIIe siècle qui marque son long déclin, sur ses positions territoriales de base en Moyenne Casamance, autour de sa capitale Birkama, sur la rive gauche. Dès lors, s’enclencha à l’endroit du peuple baïnounk un processus qui allait le placer à la merci d’autres peuples qui, par vagues successives, s’étaient installés à demeure en Casamance bien des siècles avant l’arrivée des premiers navigateurs et marchands portugais.

Parmi ces immigrants, il y eut d’abord les Diolas, localisés pour l’essentiel en Basse Casamance sur les deux rives du fleuve dont l’embouchure sur l’Océan atlantique leur servait d’horizon à l’ouest ; puis vinrent les Mandingues sur la rive droite de la  Moyenne Casamance, en provenance du Kaabu au sud-est, tandis que les Balantes y occupaient les zones frontalières de la Guinée-Bissau actuelle au sud ; du côté de la Haute Casamance, qui abritait aussi d’anciens  terroirs baïnounks, Peuls et Mandingues, venus du Kaabu, se mettaient en place.

Ainsi, le monde baïnounk n’avait pu réaliser son unité politique sous la bannière du royaume du Kasa. Le voilà fragilisé et même affaibli, sans un Etat fort pour contenir et maîtriser les flux migratoires de populations allogènes de plus en plus nombreuses, solidement établies un peu partout dans la région devenue un melting pot de peuples d’horizons divers.

Ces derniers, en dépit des visées assimilationnistes et expansionnistes de certains d’entre eux, surent cohabiter avec les Baïnounks, intensifier les brassages et préparer le terrain au cosmopolitisme qui allait, des siècles plus tard, faire l’un des multiples charmes de Ziguinchor.

La présence portugaise
Comme indiqué plus haut,  c’est en 1645 que date la création à Ziguinchor du premier comptoir commercial des Portugais en Casamance, région où pourtant leur présence remonte au milieu du XVe siècle, au moment où leurs navigateurs et, plus tard, leurs commerçants la parcouraient, à la recherche de la cire, de l’ivoire et des esclaves. A l’époque, le site de Ziguinchor leur était bien connu. Il servait de lieu passage pour leurs transactions commerciales dans l’arrière-pays et en Gambie au nord.

D’autant que les Portugais s’étaient installés depuis déjà 1588 à Cacheu, localité qui, située au sud de Ziguinchor, était destinée à être, au siècle suivant, la  première capitale de leur future colonie de Guinée-Bissau. Le principal obstacle des Portugais en Casamance était la basse vallée du fleuve qu’ils ne pouvaient pas remonter à partir de l’embouchure atlantique.

En effet, les populations diolas y étaient hostiles à leur présence du fait, entre autres causes, de l’odieuse traite négrière qui, à la fin du XVIe siècle, en était déjà à ses ravages dans les pays guinéo-sénégambiens (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau). Hostilité salutaire, pourrait-on dire ! Car elle peut expliquer pourquoi l’île de Karabane à l’embouchure du fleuve Casamance, au contraire de Gorée, sa voisine au nord, n’avait pu être érigée en entrepôt d’esclaves. Au reste, l’émergence de Karabane comme comptoir français n’allait intervenir que dans les premières décennies du XIXe siècle, après l’abolition de la traite des Noirs.

Pour lever l’obstacle et implanter leur commerce, les Portugais firent appel au soutien du royaume du Kasa évoqué plus haut  dont les souverains, rappelons-le, étaient, contrairement aux populations de la Basse Casamance, ouverts aux relations avec les Européens. Aussi, des guerres furent-elles menées par le Kasa pour venir à bout des résistances anti-portugaises.

N’y étant pas parvenus après de multiples tentatives qui, toutes, échouèrent, le Kasa et les Portugais durent se résoudre à trouver une voie de contournement par Cacheu, via Ziguinchor par voie terrestre où les populations leur étaient beaucoup plus réceptives.

De Ziguinchor, les Portugais remontaient le fleuve pour le sillonner dans sa moyenne et haute vallée où ils se sentaient davantage en sécurité, le Kasa, leur protecteur, y exerçant alors son autorité politique.

A partir du XVIIe siècle, le commerce portugais n’était plus hégémonique en Casamance. Il subissait en effet la concurrence de plus en plus serrée des marchands anglais, hollandais et surtout français qui, à leur tour, convoitaient les richesses de la région dont la position charnière entre le nord et sud de l’espace guinéo-sénégambien présentait à leurs yeux un intérêt stratégique et commercial évident.

C’est dans ce contexte que le Français André Bruë, Directeur de la Compagnie du Sénégal basée à Saint-Louis, y mena une mission exploratoire qui lui fit découvrir la voie terrestre reliant Bintang en Gambie au nord à Cacheu au sud, via Ziguinchor.

Voie parmi les plus importantes du commerce interrégional guinéo-sénégambien, jusqu’alors fréquentée seulement par les marchands africains et leurs partenaires portugais ; voie qui mettait aussi en valeur la position stratégique de Ziguinchor comme carrefour des circuits terrestres et fluviaux animant ce commerce interrégional.

Grande découverte donc que cette voie terrestre pour le commerce français qui s’empressa de l’exploiter dans le cadre de sa stratégie d’expansion dans la région. Mais grosse préoccupation pour les Portugais qui y voyaient une sérieuse menace à leur présence en Casamance.

D’où la consolidation de leur position à Cacheu où ils s’étaient repliés et qui, en 1641, devint, comme rapporté plus haut, leur premier et principal centre administratif en Guinée-Bissau ; d’où, quatre ans plus tard, à partir de Cacheu toujours qui en assurait la tutelle administrative, leur présence permanente et renforcée à Ziguinchor où, en plus d’un comptoir de commerce, ils construisirent un poste fortifié.

Voilà Ziguinchor sous influence portugaise, mais toujours attachée à ses origines baïnounks avec lesquelles les nouveaux immigrants allaient composer. Plusieurs faits, dont les traces sont visibles encore aujourd’hui, témoignent de la présence portugaise plus que bicentenaire à Ziguinchor et ses environs.

Cacheu en était le foyer moteur où les marchands portugais avaient auparavant réussi à s’acclimater et à s’adapter durablement aux réalités socioculturelles locales. Il en résulta une descendance métisse à l’origine de communautés luso-africaines dont Ziguinchor était le  plus important établissement en Casamance.

Et la langue qui en était issue, le créole-portugais, avait à l’époque atteint une expansion telle que, pendant des décennies, elle était en concurrence avec le mandingue comme langue véhiculaire des milieux commerciaux de la majeure partie de l’espace guinéo-sénégambien.

De fait, c’étaient les Luso-Africains, beaucoup plus que les Portugais de souche davantage occupés à la gestion administrative des localités placées sous leur tutelle, qui s’étaient affirmés comme les véritables vecteurs de l’influence culturelle portugaise en Casamance en général, à Ziguinchor en  particulier.

Qu’en était-il des Luso-Africains partis de Cacheu pour Ziguinchor où, entre autres appellations, ils étaient désignés, comme leur langue, du terme de Créole-Portugais ? L’une des premières familles créole-portugaises à s’installer était celle  des Carvalho de Alvarenga. Elle y était devenue très influente grâce à l’appui des autorités portugaises de Cacheu qui l’avaient associée, non seulement à la gestion administrative, mais aussi aux activités commerciales de la localité.

Et pour bien s’enraciner, les Carvalho de Alvarenga, ensemble avec les autres familles créole-portugaises, s’attachèrent l’hospitalité des Baïnounks dont l’ancienneté de la lusophilie fut pour beaucoup dans le rapprochement entre les deux communautés.

Celles-ci finirent par nouer d’intenses brassages, conférant à Ziguinchor son visage de ville créole qui lui était resté  jusqu’aux  années 1960. Le fait portugais, notamment  son versant créole, africanisé pourrait-on mieux dire, montre à quel point il est constitutif du moule culturel ayant servi de socle au cosmopolitisme de Ziguinchor où les autochtones baïnounks, sans trop perdre de leur identité, se virent, pour la première fois de leur histoire, entrer en contact durable avec des Européens et leurs descendants métis. Et c’était comme en prélude à l’arrivée d’autres peuples et cultures dont je parlerai plus loin.

Il y a ainsi un important patrimoine créole-portugais, porté par un substrat socioculturel baïnounk, que l’historiographie de la ville ne saurait occulter. Il rappelle certes un passé colonial. Mais notre mémoire collective se doit de l’assumer, ayant à le faire également pour la période coloniale française qui succéda à l’ère portugaise à Ziguinchor.

Car les peuples, n’ayant pas vocation à vivre en vase clos, surtout en nos terres guinéo-sénégambiennes aux brassages culturels si dynamiques, doivent, pour commémorer utilement leur passé, savoir en reconnaître aussi bien les hauts que les bas, souvent faits de périodes d’apogée et de déclin,  de permanences et de ruptures, de réussites et d’incidents de parcours, d’ombre et de lumière, et en tirer tous les enseignements. Là réside parfois leur grandeur ! Là réside toujours leur force pour relever les défis du présent et mieux se préparer à ceux du futur !

La période coloniale française
Voir la France s’installer durablement en Casamance et s’y rendre commercialement hégémonique était un des objectifs déclarés des milieux d’affaires français établis à Saint-Louis et à Gorée. Ceux-ci, attirés comme tout le monde par les richesses de la région, ambitionnaient, au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle, d’y éclipser les Portugais.

D’où la mission exploratoire de la Compagnie du Sénégal que j’évoquais plus haut et qui marqua le départ d’une offensive commerciale des Français en Casamance. Mais n’ayant pas bénéficié de l’appui militaire et administratif attendu alors du Gouverneur du Sénégal, les commerçants français n’avaient pu venir à bout de leurs concurrents anglais, portugais et africains (notamment les marchands mandingues) auxquels il disputait la maîtrise de l’espace économique de la région.
Il fallut attendre les premières décennies du XIXe siècle, au moment où la colonisation européenne, avec les conquêtes territoriales qu’elle impliquait, se préparait à s’exercer sur la quasi-totalité du continent africain, pour voir les autorités françaises de Saint-Louis consentir cette fois à apporter le soutien nécessaire à une plus forte présence en Casamance.

Aussi, une autre mission exploratoire décidée, au nom du Gouverneur du Sénégal, par Dagorne, Commandant de Gorée, y fut-elle envoyée en 1837. Mission concluante pour les autorités françaises, puisque, la même année, non sans de farouches résistances opposées par les populations, furent érigés, avec la protection militaire requise, deux centres administratifs qui allaient compter parmi les places fortes du commerce français dans la région : l’île de Karabane sur l’embouchure du fleuve et Sédhiou avec son poste fortifié, en Moyenne Casamance, en amont du même fleuve. Ziguinchor, située entre les deux, était comme prise en tenaille, l’étau français se resserrant de plus en plus.

C’est dans ces circonstances qu’une figure créole-portugaise marquante de Cacheu, du nom de Honorio Pereira Baretto, entra en scène pour lutter contre toute mainmise française sur Ziguinchor où il disposait de solides attaches familiales. En effet, né à Cacheu en 1813, Honorio Pereira Barreto, de par sa mère originaire de Ziguinchor et appartenant à la famille des Carvalho de Alvarenga, symbolisait la communauté de destin des deux villes aux relations historiques anciennes. Après des études au Portugal et de retour dans sa ville natale à l’âge de 20 ans, il ne tarda pas en être nommé le premier Gouverneur issu de la communauté créole-portugaise du pays.

Fort de tels atouts, il mena, pendant des années, des actions énergiques dans l’espoir de contrer l’influence commerciale française et de maintenir la ville natale de sa mère dans le giron portugais.
A cette fin, Honorio Pereira Barreto acheta, à ses propres frais, nombre de terres et de sites stratégiques dans Ziguinchor même, ainsi que dans ses environs sur les deux rives du fleuve et les immatricula au nom de l’Etat portugais ; il fit des tournées dans une bonne partie de la région pour convaincre les populations de tourner le dos au commerce français et de continuer à défendre les intérêts portugais ; il saisissait l’occasion pour, par une sorte de patriotisme de terroir, faire valoir sa qualité de fidju da terra ( fils du pays  en créole-portugais), expression passée à la postérité, notamment à Ziguinchor où elle est toujours en usage dans les milieux créolophones. Tout cela en vain, car peu avant sa mort survenue en 1859, lâché par son administration centrale à Lisbonne qui semblait se délester de Ziguinchor au profit de Cacheu, Honorio Pereira Barreto ne pouvait, malgré l’appui de la communauté créole-portugaise, que constater, amer et démoralisé,  l’échec de son combat contre la pénétration française.

L’hostilité du Gouverneur de Cacheu ainsi surmontée, les Français se mirent, sans tarder, à tirer profit de leurs atouts commerciaux, parmi lesquels la variété et la qualité de leurs marchandises très prisées des populations et vendues, de surcroît, à des prix compétitifs par rapport à ceux de leurs concurrents portugais. Autre atout du commerce français et non des moindres : l’île de Karabane et Sédhiou où il était solidement établi. De sorte que dès 1874, s’installa à Ziguinchor le premier commerçant français, du nom de François Chambaz.  Un contexte aussi favorable à ses intérêts commerciaux dans la région ne pouvait qu’inciter la France à entamer, une décennie plus tard, des négociations avec le Portugal pour l’acquisition de la ville créole. En conséquence, par une convention de cession signée, le 12 mai 1886, entre Paris et Lisbonne, Ziguinchor passa sous tutelle coloniale française.

Voyons à présent l’impact de la présence française sur la dynamique cosmopolite enclenchée à Ziguinchor depuis la période portugaise. La dynamique s’était amplifiée, enracinée et rendue irréversible sous les effets combinés de l’essor économique et de la croissance démographique de la ville. D’autant que les nouvelles autorités y voyaient un moyen d’accélérer le déclin de la communauté créole-portugaise qui, bien des années après le changement de tutelle coloniale, continuait à s’opposer plus ou moins ouvertement à la présence française. C’est ainsi que, pour répondre à la vocation de métropole régionale que lui destinaient les autorités coloniales au regard de sa position stratégique de futur port fluviomaritime et de grand centre commercial, Ziguinchor devait changer de physionomie et ne plus rester le gros bourg qu’elle était jusqu’alors et qui s’étirait le long des berges du fleuve, sous-équipé et mal loti. D’où les aménagements mis en oeuvre pour en accélérer l’urbanisation.

Celle-ci était devenue d’autant plus nécessaire et urgente que les Français avaient déjà pris la décision, en à peine une décennie de présence, de transférer de Sédhiou à Ziguinchor le chef-lieu de ce qu’ils appelaient le Cercle de Casamance englobant, au sein de la Colonie du Sénégal, l’ensemble de la région naturelle. Le transfert s’était fait progressivement, entre 1903, année où fut entamée la construction du premier bâtiment administratif de la ville (l’actuel siège du Conseil Régional), et 1909, année où le Commandant Supérieur du Cercle emménagea dans ses nouveaux locaux (l’actuel siège du Gouverneur de la région). Entre les deux dates, Ziguinchor fut érigée en Commune mixte en 1907 et eut sa Chambre de commerce l’année suivante. Des années auparavant, en 1892, la CFAO (Compagnie Française de l’Afrique Occidentale), une maison de commerce française de Marseille, parmi les plus importantes au Sénégal, s’installa dans la ville, suivie de Maurel et Prom, une maison de commerce de Bordeaux.

Tous ces faits témoignaient de l’essor économique de Ziguinchor où affluaient divers groupes ethniques de la région et d’ailleurs, à la recherche d’emplois salariés et de nouveaux horizons, la ville coloniale s’offrant à eux comme un cadre de recomposition sociale rendant encore plus intenses et irréversibles les brassages. Les premiers aménagements eurent lieu dans les vieux quartiers de la communauté baïnounk situés au bord du fleuve que les autorités déplacèrent un peu à l’intérieur des terres, sur les anciens sites de Boudody, de Kobitène et même de Djibélor un peu plus loin à l’ouest.

L’espace ainsi libre de toute habitation fut érigé en quartier des affaires, véritable centre administratif et commercial de la ville, communément appelé depuis lors l’Escale où, à la fois comme résidence et lieu de travail, vivaient en majorité les représentants français du commerce et de l’administration publique. Quant aux auxiliaires africains de ces derniers, un nouveau quartier, loti en 1901 à l’est-sud-est de l’Escale, leur fut réservé qui prit le nom wolof de Santiaba. Quelques années plus tard, dans le cadre de l’extension du périmètre d’habitation de la ville, c’était au tour d’un autre quartier de voir le jour sur un site au nom local de Boucotte.

On le voit, l’essor commercial de la ville avait entraîné sa croissance démographique. La population passa alors, en 1908, de cinq cents habitants, dont une cinquantaine d’Européens, à six mille en 1914, pour atteindre les dix mille habitants à la fin de la Première Guerre mondiale. Et pour y encourager l’arrivée de nouveaux habitants et la renforcer dans ses fonctions de métropole, l’administration française avait procédé au désenclavement de Ziguinchor par un nouveau réseau routier qui, complétant l’ancien réseau fluvial de la région, reliait la ville, via Bignona et Marsassoum,  à Sédhiou, l’ex-chef-lieu en Moyenne Casamance. Une route la reliait aussi à Kamobeul, à l’ouest en Basse Casamance, en attendant son prolongement jusqu’à Oussouye, un autre poste fortifié des Français dans la zone de Karabane, à l’embouchure.

Aspects du cosmopolitisme de Ziguinchor

Alors que Santiaba était le quartier des populations venues du nord (Wolofs, Toucouleurs et Sérères principalement) et de leurs hôtes créole-portugais, le gros des habitants de Boucotte était originaire de la Casamance même, parmi lesquels Diolas, Mandingues, Balantes, Peuls de la Haute Casamance auxquels s’étaient joints Manjaks, Mancagnes, Papels venus de la Guinée-Bissau et Peuls en provenance du Fouta Djallon, en Guinée-Conakry.

A Boucotte comme à Santiaba, et plus tard dans d’autres nouveaux quartiers, les populations vivaient leur diversité ethnique et linguistique avec entente et harmonie, enracinement et ouverture, faisant de Ziguinchor, encore aujourd’hui, une terre d’accueil et un haut lieu des convergences culturelles au sein de la nation sénégalaise. Au point qu’à Santiaba, Catholiques et Musulmans se partageaient le même cimetière qui existe de nos jours, illustrant à merveille le sens de l’hospitalité ainsi que le cachet si particulier du cosmopolitisme ziguinchorois.

C’est dire à quel point Ziguinchor, plus que la plupart de nos grands centres urbains, s’est, au fil du temps, affirmée comme un cadre convivial de brassages entre divers peuples et cultures tant du Sénégal que d’autres pays de la sous-région, notamment des pays limitrophes. On ne peut trouver meilleure symbiose culturelle !  Le Ziguinchorois en effet, c’est le citoyen qui a conscience d’être à la confluence de plusieurs cultures, parlant au moins deux des langues nationales du pays ; c’est celui qui a le pluralisme culturel chevillé au corps, tout en étant attaché à sa culture d’origine ; c’est celui pour qui le dialogue des cultures et des religions n’est pas qu’un slogan, mais bien une réalité vécue au quotidien et assumée, Musulmans, Chrétiens et Gens des religions traditionnelles devant et pouvant vivre leur foi en paix et en toute fraternité dans la cité.

En un mot, être Ziguinchorois, c’est incarner cette nation sénégalaise qui ne cesse de se renforcer et de s’enrichir de ses diversités de tous ordres. De fait, c’est cet esprit ziguinchorois qui, vers la fin des années 1930, encouragea un groupe de jeunes casamançais, parmi lesquels Assane Seck, futur professeur d’université et Ministre d’Etat,  à fonder une association judicieusement dénommée la Fraternelle, dont le cinquantenaire a été célébré en septembre1989.

La naissance de la Fraternelle comme regroupement d’élèves et d’étudiants de toute provenance marqua alors un grand tournant dans l’évolution du mouvement associatif en Casamance. Car, dans son sillage, d’autres associations, telles que l’Amitié et la Stella, virent le jour à Ziguinchor, y menant, pendant les grandes vacances scolaires, des activités artistiques de revalorisation et de promotion du riche patrimoine culturel de la ville et sa région. Depuis, s’est établie une tradition d’animation culturelle qui a achevé de faire de Ziguinchor au cosmopolitisme si enraciné, si vivant; l’un des lieux de loisirs de vacances les plus courus de la jeunesse sénégalaise.

A suivre

Mamadou Mané
Historien

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