Carla Hayden, nouvelle patronne de la «Library of Congress»

CARLA HAYDENLa nomination d’une femme africaine-américaine à la tête de la plus grande bibliothèque des Etats-Unis, la prestigieuse Bibliothèque du Congrès à Washington, est une petite révolution dans le monde machiste des bibliothécaires où les femmes, nombreuses, occupent rarement des positions de premier plan. La nouvelle Librarian of Congress est une bibliothécaire professionnelle, mais sa confirmation par le Sénat n’est pas pour autant allée de soi.

Avec la confirmation par le Sénat américain de sa nomination par Barack Obama, Carla Hayden est devenue, le 13 juillet dernier, la première femme et la première personne d’origine africaine-américaine à présider à la destinée de la Bibliothèque du Congrès, à Washington.

Fondée en 1800, la Library of Congress est la plus grande bibliothèque du monde, après la British Library. Elle a été dirigée jusqu’ici uniquement par des hommes, tous des Américains blancs. Aucune femme à sa tête en deux siècles d’existence. Une misogynie que l’institution outre-Atlantique partage avec sa sœur parisienne qui fait, elle aussi, cette année, sa révolution féministe avec la récente désignation de Laurence Engel, la première femme nommée à la tête de la Bibliothèque nationale de France.

Tout comme son homologue française, la nouvelle patronne de la Library of Congress aura de nombreux défis à relever, dont la numérisation de ses millions d’ouvrages. Une mission que la première des bibliothèques américaines a trop tardé à mettre en œuvre, ce que les rapports commandés par le gouvernement n’ont eu de cesse de pointer du doigt ces dernières années, soulignant le désintérêt du prédécesseur de Carla Hayden pour le numérique. Nommé par Ronald Reagan en 1987, James Billington, 86 ans, qui vient de démissionner de son poste de Librarian of Congress, au terme de vingt-huit années de bons et loyaux services, était réputé pour son peu de goût pour l’internet et les réseaux sociaux. L’homme envoyait rarement des e-mails, préférant communiquer par fax ou téléphone !

Une « gauchiste » dangereuse

 De l’aveu des spécialistes, la numérisation entamée au cours des premières années de l’immédiat prédécesseur de la nouvelle directrice a pris beaucoup de retard, comme en témoignent les 13 000 documents numérisés de la Library of Congress contre 3 millions à la Bibliothèque nationale de France. La numérisation des 36 millions de livres, 13,7 millions de photos et 5,5 millions de cartes que compte la bibliothèque du Congrès dans ses réserves est un défi qui attend celle qui va désormais la présider.

Un défi que Carla Hayden, qui arrive auréolée du travail extraordinaire qu’elle a accompli au sein du réseau des bibliothèques de Baltimore, considérée par tous comme les bibliothèques les plus modernes des Etats-Unis, est sans doute bien placée pour relever. Elle sera la première bibliothécaire professionnelle à diriger la Library of Congress. Ses prédécesseurs étaient pour la plupart des intellectuels de renom, comme le sortant James Billington, auteur de plusieurs livres spécialisés sur la Russie.

Dans sa déclaration rendant public son choix du successeur de Billington, Barack Obama avait tenu à rappeler que « le docteur Hayden a consacré l’essentiel de sa carrière professionnelle à la modernisation des bibliothèques afin que chacun puisse participer à la culture numérique actuelle ». Et le président d’ajouter : « Son expérience dans ce domaine ne fait pas débat, ni d’ailleurs son dévouement et sa connaissance approfondie des bibliothèques américaines. »

Née en Floride en 1952, Carla Hayden est une amie de famille des Obama. C’est à Chicago où celle-ci a dirigé le réseau des bibliothèques publiques pour la jeunesse  au début des années 1990 que le président a pu mesurer pour la première fois le professionnalisme et l’engagement social de cette bibliothécaire qui voit la lecture et l’accès des citoyens aux livres comme moyens de consolider la démocratie. Responsable de la bibliothèque Enoch Pratt Free Library de Baltimore depuis 1993, elle est créditée d’avoir transformé ce temple du savoir traditionnel de la côte Est en une institution de première classe, aux ressources et infrastructures numérisées et accessibles à tous les citoyens.

L’accès libre et gratuit aux livres est un droit que le docteur Hayden a défendu haut et fort tout au long de sa carrière. Avec peut-être une vigueur renouvelée lorsqu’elle a été élue présidente de l’Association des bibliothécaires américains (ALA) en 2003. Pendant les deux années de sa présidence à la tête de cette association puissante, elle s’est opposée violemment au Patriot Act qui avait été adopté par les députés américains à la suite des attaques terroristes du 11-Septembre 2001. Elle n’a pas hésité à croiser le fer avec le procureur de l’Etat fédéral de l’époque, John Ashcroft, qui avait qualifié le débat de « hystérique ». La principale cible de la polémique publique était l’article 215 de la loi qui habilitait le département de la Justice et le FBI à fouiller dans les archives des prêts des bibliothèques.

« En combattant le Patriot Act, avait déclaré celle qui était alors la patronne des bibliothécaires américains, nous défendons les droits des usagers. La plupart des hommes et femmes qui viennent s’inscrire dans nos bibliothèques publiques, le font parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller acheter des livres dans les librairies ou de les commander sur Amazon. C’est le devoir des bibliothécaires de protéger le plein droit de tous d’accéder librement à l’information et à la connaissance, sans craindre des répercussions. » Elle avait rappelé que la dernière fois que l’Etat voulait contrôler l’accès à l’information, c’était à l’époque de McCarthy quand le FBI pouvait légalement fouiller dans les archives des bibliothèques pour connaître les habitudes des usagers suspects. Les bibliothécaires qui s’étaient opposés à ces pratiques faisaient l’objet, à leur tour, d’enquêtes policières.

L’autre fait d’armes de Carla Hayden est d’avoir ouvert aux manifestants les portes

La mort de Freddie Gray, un jeune afro-américain ici représenté sur un mur de Baltimore, avait enflammé la ville en avril dernier.Chip Somodevilla/Getty Images/AFP

des bibliothèques Enoch Pratt de Baltimore pendant les émeutes qui ont secoué la ville en 2015 suite à la mort du jeune Noir Freddie Gray lors d’une interpellation musclée. Elle avait transformé la bibliothèque en un abri où les manifestants, poursuivis par la police, pouvaient se réfugier, se faire soigner, se sustenter en eau et en nourriture, tout en discutant avec leurs semblables. Si cette démarche peu conventionnelle de la bibliothécaire avait rapproché la bibliothèque de Baltimore de ses usagers, elle a failli coûter à Hayden sa nomination à la tête de la Bibliothèque du Congrès. L’accusant d’être une « gauchiste » dangereuse, en plus d’être la candidate d’un président « canard boiteux », les républicains radicaux ont tenté de bloquer son élection, misant sur les vacances d’été du Sénat à partir du 14 juillet pour remettre l’échéance aux calendes grecques.

« Bibliothécaire coiffé de dreadlocks »

Or, il se trouve que Carla Hayden a des admirateurs au sein d’un Sénat dominé par les républicains, comme en témoigne sa confirmation avec 74 voix pour et 18 contre. Si quelques-uns des ténors du Grand Old Party – Marc Kirk, Ted Cruz, Marco Rubio et Tom Cotton – comptent parmi ceux qui ont voté contre elle, d’autres n’ont pas hésité à glisser leur bulletin en sa faveur, car ils étaient convaincus que seule une professionnelle d’envergure comme Hayden pouvait moderniser une Library of Congress en perte de vitesse et la faire rentrer de plain-pied dans l’âge du numérique.

La nouvelle Librarian of Congress disposera-t-elle des moyens de son ambition, notamment sous une administration Trump, si jamais les républicains remportaient l’élection présidentielle ? Rien n’est moins sûr. Cette incertitude n’a pas empêché Carla Hayden de déclarer à la presse combien elle était contente de se retrouver à la tête de la plus ancienne institution culturelle fédérale de son pays. En tant qu’Africaine-Américaine mais surtout en tant que femme. Une révolution dont l’imaginaire américain s’est saisi, comme en témoigne l’arrivée sur le marché récemment d’une poupée représentant une bibliothécaire femme. La poupée incarne une Américaine blanche, mais la nouvelle patronne de la Library of Congressne désespère pas de voir arriver dans les magasins de jouets dans un proche avenir une poupée représentant un bibliothécaire masculin coiffé de dreadlocks, comme celui que les usagers des bibliothèques publiques américains côtoient tous les jours.


La Library of Congress, une véritable institution

Salle de lecture principale de la Bibliothèque du Congrès, à Washington.Getty Images/Ryan McGinnis

Située au cœur de Washington D.C., la Bibliothèque du Congress est intimement liée à l’histoire des Etats-Unis. Elle a été mise en place en même temps que la Maison Blanche et le Congrès, même si la Jefferson Building, le principal bâtiment qui abrite aujourd’hui l’essentiel de ses collections, a été inauguré seulement en 1897.

C’est à l’initiative du deuxième président des Etats-Unis, John Adams, que cet établissement a été créé en 1800. Son fond de réserve s’est enrichi avec la collection personnelle d’un autre « père fondateur », à savoir Thomas Jefferson, qui fut, lui aussi, président. Répartie aujourd’hui sur 3 différents bâtiments, la bibliothèque fait partie de l’une des plus vieilles institutions fédérales américaines. Aujourd’hui, elle est mondialement réputée pour ses livres rares, dont l’un des derniers exemplaires de la Bible de Gutenberg, l’édition originale de L’Encyclopédie de Diderot et un exemplaire de la première carte de Géographie de Ptolémée publiée en 1475 à Venise.

En 2016, la Library of Congress se targuait de posséder 158 millions d’articles, dont 36 millions de livres et autres imprimés disposés sur 1,350 km de rayons. Avec un budget annuel de 600 millions de dollars et ses 3 500 employés, la bibliothèque a les moyens nécessaires pour répondre aux besoins du public qui la fréquente essentiellement pour des recherches. Le service de prêt est ouvert uniquement aux membres du Congrès des Etats-Unis, aux officiels du gouvernement et aux membres de la Cour suprême et leurs assistants. La bibliothèque sert aussi de service de documentation aux parlementaires : en 2013, elle a répondu favorablement à près de 650 000 demandes de documentation.

Connue pour la magnificence de sa salle de lecture principale dans le bâtiment Thomas Jefferson, la Bibliothèque du Congrès est une destination incontournable des touristes visitant Washington. Ils étaient 1,7 million à s’y rendre en 2015.

RFI
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