«CE QUI EST EN JEU, C’EST NOTRE DEVELOPPEMENT ET NOTRE MODELE DE SOCIETE»

Entretien avec Ndeye Codou Fall, directrice des éditions Ejo.

Portée sur les fonts baptismaux le 8 juillet dernier, la maison d’édition Ejo se veut un cadre de renforcement de l’environnement lettré en langues nationales. Après la sortie de sa première publication, « Bàmmeelu Kocc Barma», de l’auteur de « Murambi », Boubacar Boris Diop, Ejo procède aujourd’hui, mercredi 12 septembre, au lancement de « Puukare », un recueil de poèmes en wolof produit par Thierno Seydou Sall. Composée de Boubacar Boris Diop, Ousseynou Bèye, Olivia Mame Diarra Guèye et Thierno Guèye, l’équipe de Edjo placée sous la direction de Ndèye Ciodou Fall édite dans toutes les langues nationales même si les premiers ouvrages publiés sont en Wolof. Consciente des « très fortes » attentes à leur endroit et de la nécessité d’avoir pour crédo la « qualité et la rigueur », Ndèye Codou Fall est d’avis que, « ce qui est en jeu dans la question des langues nationales, c’est notre développement et notre modèle de société ».

Que signifie Ejo ?
Ejo, c’est un mot rwandais qui signifie à la fois hier et demain, le passé et le présent. Et nous qui nous réclamons de Cheikh Anta Diop, nous l’avons trouvé fascinant puisque ce grand penseur s’est toujours efforcé de connaitre notre passé, d’en être fier pour pouvoir faire face aux défis de demain. Et si une maison d’édition sénégalaise choisit un tel nom, c’est pour souligner la dimension panafricaine de notre combat.
Qu’est-ce-qui a motivé la création de cette maison d’édition ?
La maison d’édition Ejo est née pour participer au renforcement d’un environnement lettré en langues nationales. De plus en plus des personnes sont formées en Wolof, en Pulaar, en Joola, mais ne trouvent pas grand chose à lire. En milieu rural par exemple, l’alphabétisation fonctionnelle se bornait à enseigner, à compter, à montrer comment allaiter son enfant, éviter le paludisme, etc. C’est excellent, mais cela ne suffit pas, comme l’ont d’ailleurs compris d’autres éditeurs avant nous. Il faut faire rêver à travers la création littéraire, c’est une façon de participer à la promotion des langues nationales comme je l’ai dit tantôt.
A vous entendre parler, vous éditez dans toutes les langues nationales ?
C’est vrai que nos deux premiers ouvrages sont en wolof mais nous avons en projet des ouvrages dans d’autres langues. Nous comptons ainsi publier les versions pulaar, déjà disponibles, de « Puukare » et « Kër dof » de Thierno Seydou Sall. Une autre offre nous a été faite.
Pourquoi votre première publication a-t-elle porté sur «Bàmmeelu Kocc Barma» ?
Ce roman est paru à l’occasion de l’anniversaire du naufrage du Joola. Il nous a semblé normal de nous signaler par un livre centré sur un événement national traumatisant. La trame romanesque elle-même est un hommage à ceux qui, du fameux « Groupe de Grenoble » à la linguiste Aram Fall Diop, ont joué un rôle déterminant dans la lutte pour les langues nationales.
« Puukare » de Thierno Seydou Sall est aussi en Wolof. Est-ce à dire que c’est la demande qui est ainsi ?
On peut le dire ainsi, même s’il faut attendre d’avoir assez d’expérience pour juger. Vous savez qu’Ejo est une maison d’édition ambitieuse mais encore jeune. Nous nous concentrons en ce moment sur le livre de Thierno. Ensuite, on verra.
D’autres maisons d’édition en langues nationales sont sur le marché. Que comptez faire pour inciter les auteurs à venir vers vous ?
C’est vrai qu’il y a déjà des maisons d’édition en langues nationales mais il faut aussi dire qu’il y a beaucoup de gens qui écrivent en Wolof, en Pulaar ou bien en Joola, mais qui peinent à trouver une maison d’édition de qualité. Nous leur offrons cette possibilité mais aussi la garantie que leurs ouvrages seront vite disponibles dans toutes les librairies du Sénégal et à l’international. Vous savez, on nous demande souvent : où trouver telle publication dans nos langues ? Notre combat est de faire en sorte que cette question soit de plus en plus absurde. Tout livre dans nos langues doit être disponible partout, au même titre que ceux en français.
Est-ce facile d’écrire en langues nationales ?
Oui, on dit souvent que les langues nationales sont difficiles à transcrire. Il est vrai que nous avons été formés au français mais comme dit Serigne Moussa Ka, « bépp làkk rafetna », toutes les langues se valent et il n’y a pas de raison de faire des efforts dans les langues d’autrui sans pour autant respecter les nôtres. Mais cela ne veut pas dire qu’on exclut les autres langues, loin de là, car maitriser plusieurs langues, c’est bénéfique pour chacun de nous. J’ai entendu une fois Souleymane Bachir Diagne dire, en citant le Prophète, que « plus un être humain parle de langues, plus de personnes il est ».
Comment se porte l’édition au Sénégal ?
L’édition en langues nationales donne une certaine impression de vitalité. Elle a toutefois de nombreuses difficultés et doit donc être soutenue pour la promotion et la diffusion des ouvrages. Récemment, le 07 juin 2018, à l’UCAD, lorsque nous présentions notre premier ouvrage, le professeur Buuba Diop rappelait le propos de Cheikh Anta Diop, à savoir, « qu’on n’a jamais vu un pays se développer avec une langue étrangère ». L’auteur de « Nations nègres et Culture » disait également que « la démocratie est un leurre si elle doit fonctionner dans une langue comprise par moins de 15% de la population ». Ce qui est donc en jeu dans la question des langues nationales, c’est notre développement et notre modèle de société.

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