« Charlie Hebdo » : Le Maroc a raté le rendez-vous de Paris

4556842_7_d6ab_marche-republicaine-organisee-a-paris-en_9cb05424076a96c372a36c697db032e9Le motif officiel invoqué tient à « la présence de caricatures blasphématoires représentant le prophète, prière et salut sur lui ». Je ne crois pas ce choix « intelligent » comme le soutiennent certains, qui y voient un choix de « cohérence et de continuité » avec les positions politiques et diplomatiques du Maroc au sujet du blasphème.
L’embarras dans lequel cette position aurait plongé les dirigeants arabes présents serait même à l’avantage du Maroc. Ce qui reste à démontrer ( … ) Mon sentiment demeure que les autorités marocaines auraient pu se distinguer autrement que par la politique de la chaise vide. C’est pourquoi je vois au contraire dans ce choix une erreur d’appréciation voire un manque de discernement.
À cela quatre motifs :
– Paris était le 11 janvier 2015 non pas la capitale de la seule France (avec laquelle nous avons certes eu des divergences) mais bien la capitale du monde qui a dit non au terrorisme islamiste. Le Maroc a, en ce domaine, quelques arguments et positions diplomatiques de premières lignes à faire valoir. Dernier en date, son engagement résolu aux côtés de la coalition contre le terrorisme au Proche-Orient qui atteste d’un positionnement audacieux par lequel le Maroc se pose en acteur international dans la lutte contre le terrorisme. De ce point de vue, sa présence à la marche eût conforté des positions qui à l’évidence débordent le caractère contingent de la crise que traverse la relation franco- marocaine.
– Participer à la marche de Paris n’emporte aucune caution des actes susceptibles d’être commis par 3 millions de manifestants, fussent-ils attentatoires à l’islam. Le Maroc a déjà pris position sur ces sujets pour n’avoir rien à démontrer.

Liberté d’expression et liberté de croyance

En Occident, on considère que la liberté d’expression ne saurait être limitée par la liberté de croyance. Quand le tolérable dans les pays occidentaux s’arrête au seuil de l’antisémitisme, du révisionnisme ou de l’incitation à la haine. Chez nous le blasphème existe et est tenu pour un délit. La liberté doit s’exercer dans « le respect des religions et des convictions ».
Pour être plus juste, le blasphème est à notre religion ce que l’incitation à la violence à l’égard, non pas d’une religion, mais des personnes qui la pratiquent, est en Occident aux « religions séculières ». Dans un cas, c’est le citoyen que protègent la démocratie et non sa croyance ; dans le nôtre c’est les deux, du moins dans les intentions.
C’est là que se situe le malentendu entre l’Occident et les pays musulmans, mais bien souvent aussi à l’intérieur des sociétés occidentales, entre musulmans et non-musulmans. Aussi, c’est autour de ce débat qu’une parole forte, informée et claire aurait pris toute sa valeur et sa portée qu’un simple communiqué.
– Participer à la marche ne signifiait nullement souscrire au mot d’ordre « Je suis Charlie », au sens strict du terme. Autrement dit, se retrouver prisonnier d’une conception laïciste (et très française) de la liberté d’expression qui ne connaît de limites que celles fixées par la loi.
La tradition laïciste (et non pas laïque) qu’incarne la ligne éditoriale de Charlie Hebdo a son histoire propre. On peut apprécier, fustiger ou y être indifférent. Mais on ne peut en aucune manière la tenir pour étalon de la démocratie. En un mot, on peut être attaché à la liberté d’expression sans ériger Charlie Hebdo en modèle du genre.
Frilosité et conservatisme

– Enfin, et surtout, et c’est là l’enjeu majeur : être présent à Paris aurait été l’occasion de faire valoir à l’adresse du monde, la conception ouverte et tolérante de l’islam que défend le Maroc et qui est devenu un axe essentiel de sa politique étrangère.
Benyamin Nétanyahou, le Premier ministre israélien, s’est adressé à ses coreligionnaires dans une synagogue à Paris. J’aurais bien vu Mohamed VI délivrer un message fort et simple aux millions de musulmans et de non-musulmans qui ont vécu ou suivi cet événement majeur.
Au lieu de saisir ce rendez-vous, le Maroc a préféré se replier sur une position frileuse et conservatrice qui tranche avec l’audace qu’il a montré sur des sujets du même ordre. D’une certaine manière, on s’est donné bonne conscience au lieu de chercher à peser sur des consciences en quête de pédagogie tant les configurations sont complexes.
Ce faisant, on a assurément perdu une occasion de conforter notre rôle et nos ambitions sur la scène internationale. À moins que la raison diplomatique ait ses raisons que la raison commune ignore. Auquel cas, il lui appartient de se montrer plus convaincante.

Le Monde

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