Cheikh Seck, syndicaliste : «On préfère recruter des parents, des garçons ou filles de salle plutôt que des personnels qualifiés»

dc34d8e1654e30e0c995c47a6d1fc636Secrétaire général de l’Association nationale des infirmiers et infirmières d’Etat du Sénégal (Aniides), Cheikh Seck revient ici sur les raisons qui expliquent le manque criard de personnels dans les structures de santé. Dans un entretien qu’il a accordé mardi à Seneweb, en marge d’un atelier de plaidoyer pour la résolution du problème des ressources humaines dans le secteur de la santé au Sénégal, M. Seck, par ailleurs président de l’Association sénégalaise des kinésithérapeutes rééducateurs (Askir), a pointé un doigt accusateur vers les autorités qui, selon lui, n’ont pas fait ce qu’elles avaient à faire. Entretien.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, le déficit des ressources humaines dans le secteur de la Santé, alors qu’il est dit qu’il y a des agents formés qui chôment aujourd’hui encore?

Les ressources humaines, c’est d’abord une politique de planification. C’est aussi des normes. L’Etat s’engage à recruter au moins 5 000 agents pour ces 5 prochaines années, à hauteur de 1000 agents par an. Mais il n’a pas dit sur ces 5 000 agents comment la répartition par rapport aux catégories professionnelles a été faite. Cela n’a jamais été définie. Donc, dans le cadre du recrutement, cela pose problème. Parce qu’il nous faut, en matière de gestion du personnel, s’appuyer sur la base d’un profil de poste. Aujourd’hui, je suis dans un hôpital de niveau 3 qui a par exemple 20 services. Des services chirurgicaux, de médecine générale, d’analyses ou de laboratoire, appelés services d’aide aux diagnostics, comme la radio et autres. En service de chirurgie, par exemple, on doit avoir au moins 3 à 4 chirurgiens. Et on doit avoir 3 équipes d’infirmiers. Chaque équipe doit être dirigée par un infirmier d’Etat en plus des autres. Mais tel n’est pas le cas. Aujourd’hui, même le ministre de la santé ne prend pas en compte cette rationalisation du personnel. Quand ils recrutent aujourd’hui, ils le font sur la base de leurs propres besoins.

C’est-à-dire ?
Si je parle de leurs propres besoins, c’est des relations parfois qui sont purement politiques. Parce que, aujourd’hui dans le recrutement de cette année, on nous dit qu’on va recruter 1 000 agents. Sur les 1000 agents, il n’y a pas mal de corps du secteur de la santé comme les kinésithérapeutes que je suis qui n’y font pas partie. Cela fait presque plus de 6 ou 10 ans qu’on n’a pas recruté plus de 2 kinés. Je vous parle pas de 5 régions qui, aujourd’hui, n’ont même pas de kinésithérapeutes. Nous ne faisons même pas 100, alors qu’il y en a plus d’une dizaine qui sont actuellement au chômage. On nous dit que sur les 1 000 agents recrutés, la moitié c’est des sages-femmes. Comme si on cherchait, aujourd’hui, à faire plaisir à des structures qui ne s’occupent que de la planification. Ça veut dire les organismes américains qui sont là. C’est vrai, on peut faire en sorte que les gens accouchent, on parle de la santé maternelle et infantile tout en oubliant que l’infirmier d’Etat lui-même joue pratiquement le même rôle que le sage-femme dans son poste de santé. Parce qu’on ne peut pas avoir partout des sages-femmes.
Si vous allez dans 3 structures de santé : l’Hôpital Aristide Le Dantec, l’Hôpital de Fann et l’Hôpital général de Grand Yoff, vous constaterez ce que je vous dit. A l’hôpital général de Grand Yoff, sur presque 700 agents, il n’y a que 45 infirmiers d’Etat alors qu’il y a plus d’une soixantaine de médecins. C’est comme une armée mexicaine où il y a plus de généraux que d’hommes de troupe. Vous ne pouvez pas gagner une guerre.

Et pourquoi cette comparaison ?
Parce que c’est le même constat à l’hôpital Le Dantec où parfois on préfère recruter des parents, des garçons ou filles de salle plutôt que des personnels qualifiés. Vous allez dans ces structures vous voyez tellement de gens qui portent les blouses blanches, vous posez la question, on vous dit toujours que ce sont des infirmiers d’Etat, alors que tel n’est pas le cas. A Le Dantec, lorsque je faisais mon enquête, il n’y avait que 45 infirmiers d’Etat sur presque 1 000 agents. Aujourd’hui, seul l’hôpital principal est proche des normes qui sont à 180 infirmiers d’Etat sur presque 1 000 agents.
Vous allez dans les zones périphériques opérationnelles, il y a pas mal de postes de santé qui ont été construits par les populations, mais que l’Etat n’accompagne pas parce qu’on ne trouve pas d’infirmier d’Etat, dit-on. Alors qu’il y a près de 2 000 infirmiers d’Etat qui sont au chômage. Pourquoi, aujourd’hui, le déficit en personnel dans les hôpitaux et dans les postes de santé n’est pas comblé par le ministère de la Santé ? Aujourd’hui, on met dans les recrutements, ce qui n’est pas normal, des filles et garçons de salle, sur les 1 000 agents. Le reste est composé de personnel administratif. On n’en a pas besoin, parce que dans le système aujourd’hui, des personnes comme nous (nous sommes une centaines à avoir fait des formations dans ce domaine) on nous laisse en rade, on ne nous donne même pas des postes de responsabilité dans le cadre du travail, mais on préfère prendre des gens qui ne sont même pas du système et qu’on recrute à la place, alors qu’on manque de médecins et d’infirmiers.

Pourtant l’Etat s’est engagé à recruter 5 000 agents pour le secteur de la santé d’ici à 2017. Cela va régler le problème, non ?

Aujourd’hui, les 5 000 qu’on nous donne, c’est insuffisant. On n’a pas besoin du recrutement de filles de salle. On n’a pas besoin de recruter des aides-infirmiers. Ces postes-là, on pouvait les utiliser pour recruter des kinés, des infirmiers, des techniciens en anesthésie. Aujourd’hui, ce qui se passe, c’est qu’il n’y a pas de tableau des emplois et des effectifs au niveau du ministère de la santé. Parce que ce tableau vous permet de faire une cartographie et de savoir par exemple, dans un hôpital bien défini combien il y a-t-il de services. Et dans chaque service combien il devrait y avoir de spécialités. A partir de là, tu peux avoir une idée du déficit. Tu sauras, par exemple, que tu devrais avoir 1 000 agents. Et que sur ces 1000 agents, il en manque, par exemple, 5 infirmiers, 5 sages-femmes. Mais ce n’est pas ce qui se passe. On recrute du personnel en fonction du besoin lié au vœu d’une personne. Par exemple, si tel a un parent qu’il veut faire recruter, il crée le poste. Alors que c’est le poste qui devait être créé et on définit le profit de ce poste. A partir de là ,on recrute. Aujourd’hui, c’est la même chose qu’on note au niveau des directions. On nomme des directeurs d’hôpitaux. Il y a pas mal de directeurs d’hôpitaux qui sont nommés aujourd’hui et qui n’ont pas le profil, ni le diplôme requis par rapport à ça.

Par SenewebNews

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