Chinafrique : gagnant-gagnant ou déséquilibre donnant-donnant ?

tidiane ndiayePendant longtemps, les Chinois ont royalement ignoré les Africains, considérant l’Afrique comme « le continent qui n’existe pas ». Il a fallu attendre la période coloniale et les luttes d’indépendance pour voir un début de retour du géant asiatique sur le continent noir. Mais l’entreprise était plus idéologique qu’économique. De nos jours, la donne a changé, l’idéologie a fait place au réalisme économique. Les Chinois ont renoué avec l’Afrique pour ses matières premières et son marché. Ils se cherchent même des liens de parenté avec les peuples du continent noir

Une longue histoire commune

Avant ce « retour » fort intéressé, les premiers contacts entre la Chine et l’Afrique remontent à l’époque de la dynastie Han vers 206 avant notre ère. Mais c’est sous la dynastie des Ming (1368-1644) que de véritables périples maritimes chinois ont été entrepris sur les côtes africaines par le navigateur Zheng He. Une chose peu connue est que les Chinois détiennent la plus vieille représentation cartographique de l’Afrique, baptisée Da Ming Hun Yi Tu, ce qui veut dire la carte du grand empire Ming. Elle est datée de 1389.

Maintenant que les Chinois ont cruellement besoin du continent noir, ils affirment à qui veut l’entendre qu’ils avaient précédé les Européens en Afrique. Mais si le motif économique de leur passage était évident, ils rappellent que le but principal n’était donc pas expansionniste et n’a jamais esquissé un début de colonisation. Alors que la réalité est tout autre… Les Chinois n’oublient jamais de rappeler qu’ils avaient laissé à l’Afrique dans le passé le souvenir d’un peuple pacifique qui ne s’est jamais imposé par la force. Subtile insinuation pour dire que contrairement aux « méchants esclavagistes et colons occidentaux », la Chine n’a aucune responsabilité dans le douloureux passé des peuples noirs.

Comme le note Rémi Kauffer, « il s’en est fallu d’un cheveu que l’Afrique soit chinoise ». Les Chinois ont aussi une façon très subtile de passer sous silence leur implication avérée dans les tragédies des peuples noirs. Alors qu’une inscription trouvée à Java et datée de l’an 860 de notre ère identifiait déjà sur une liste de domestiques des « Zendjs », originaires d’Afrique orientale vendus en Chine. Les Javanais avaient envoyé plus de 30 000 esclaves noirs à la dynastie des Ming. Des siècles avant que Français, Anglais ou Portugais aient déporté un seul Africain, les Chinois en asservissaient des milliers chez eux et dans un mépris total.

L’offensive d’un géant affamé

Mais aujourd’hui que la Chine a rompu définitivement avec son isolement passé, elle réécrit l’histoire de manière sélective et use de la plus redoutable arme la plus adaptée à notre époque : la puissance économique. Le discours méprisant, voire l’indifférence d’hier envers l’Afrique, a cédé la place à un activisme aussi frénétique qu’intéressé. « Le continent qui n’existe pas » est devenu l’un des plus importants partenaires de l’empire du Milieu. Son pragmatisme va ainsi de concert avec une salvatrice amnésie. Elle s’est « jetée » sur la faible proie africaine, l’œil rivé sur ses matières premières.

Faisant preuve d’un dynamisme impressionnant, elle met en œuvre une stratégie globale pour y trouver de nouvelles zones d’expansion. Forte aujourd’hui d’une population de 1,4 milliard d’habitants, la Chine voit son économie propulsée à la deuxième place mondiale. Les besoins énergétiques de ses industries lui imposent des compromis et l’abandon de positions condescendantes vis-à-vis de certains pays en voie de développement, notamment ceux du continent noir. L’Afrique était devenue un continent en marge du circuit économique mondial, mais là où tant d’Occidentaux ne voyaient plus qu’une terre de misère, un déversoir de l’aide humanitaire, la Chine était au premier rang des repreneurs.

Elle a compris qu’elle pouvait y sécuriser ses sources d’approvisionnement. C’est ainsi que l’Afrique est de nos jours un élément nécessaire à la stratégie de croissance économique du géant asiatique. Le continent noir détient 10% des réserves mondiales de pétrole. Sa part dans l’approvisionnement de la Chine en pétrole est aujourd’hui de 35%, alors qu’il n’était que de 9% en 1995. L’Afrique détient aussi l’essentiel des minerais stratégiques (or, titane, etc.) et 70% des terres arables non encore exploitées. Il n’a pas échappé à la Chine que leur exploitation aiderait à nourrir une population mondiale qui devrait avoisiner les 9 milliards d’habitants vers l’an 2050.

En outre, le continent noir connaît depuis le début du XXIe siècle une croissance économique annuelle en moyenne supérieure à 5%, ce qui influe grandement sur le reclassement géopolitique mondial en cours. Ses atouts ne se résument pas seulement à ses performances en matière de croissance. Ils sont aussi au cœur des préoccupations sécuritaires des grandes puissances, de la recherche d’appuis dans les organisations internationales et de la compétition pour l’accès aux ressources minérales et aux hydrocarbures. Pour arriver à ses fins, l’empire du Milieu applique en Afrique une stratégie précise et calculée au détail près pour bouter l’adversaire occidental hors de cet espace. À la différence des sociétés occidentales, les entreprises chinoises bénéficient d’un soutien financier colossal.

Des subventions et une main-d’œuvre bon marché placent ses entreprises en position privilégiée. Leurs entreprises proposent des prix de 30 à 50% inférieurs aux offres occidentales. Elles ne travaillent jamais seules et se forment en véritables conglomérats pour offrir aux pays africains des offres complètes ou dites « packages ». Ce type d’offre permet de mettre en place des infrastructures complètes, cohérentes entre elles du début de l’extraction à son exportation vers la Chine.

La prédation économique par « deal non regardant »

Pour atteindre ses objectifs, l’engagement de la Chine en Afrique se fait sans état d’âme, par un immoral « deal non regardant ». Kenneth Roth, directeur de Human Right Watch, le résume en ces termes : « La politique étrangère de la Chine est délibérément agnostique. Reflétant la manière dont elle voudrait elle-même être traitée. Pékin adhère à une politique de non-ingérence, qui lui permet de commercer et d’investir sans se soucier de savoir si son partenaire est un démocrate ou un tyran. »

La Chine offre aux dirigeants africains, particulièrement aux régimes autoritaires en place, un moyen inespéré pour se débarrasser du manteau de Nessus, que représentent les conditionnalités imposées par les Occidentaux. La Chine invoque toujours un principe de solidarité et présente sa coopération avec les pays africains comme une forme de partenariat entre nations en retard et historiquement dominées. Cela lui permet de financer plusieurs régimes ne satisfaisant pas aux conditions internationales d’octroi de prêts et où corruption et violations des droits de l’homme atteignent des proportions jamais connues ailleurs.

Mais cela est parfaitement cohérent avec le fonctionnement de la Chinafrique. L’empire du Milieu abrite déjà chez lui des problèmes de bonne gouvernance et entretient des élites corrompues et oppressives. Ces réalités présentent une étrange similitude avec celles que l’on recueille si souvent sur les dirigeants africains et leur entourage. Non seulement les Chinois en sont familiers, mais n’ont pas mis de temps pour exporter leurs propres méthodes de corruption, sans doute plus perfectionnées, en Afrique. Cependant, la présence chinoise sur le terrain est néfaste pour les entreprises africaines, qui se voient exclues des marchés en raison du dumping forcené des firmes asiatiques.

Quant au « local content », c’est-à-dire l’embauche et la sous-traitance locale, tous les grands projets d’infrastructures sur le continent se font essentiellement avec de la main-d’œuvre chinoise, dans des pays où le chômage peut pourtant toucher près de 70% de la population active. Alors que l’Afrique a besoin de stratégies qui permettent de briser le cycle de la pauvreté.

Au demeurant le principe du « gagnant-gagnant » tant vanté par les Chinois, n’est en réalité qu’un subtile « Made in China » exclusif. Aussi, le continent noir gagnerait à considérer la Chine comme un partenaire à l’égal des autres. Il doit harmoniser ses différentes coopérations, aussi bien avec les pays européens, les autres pays émergents qu’avec les États-Unis afin de maximiser les résultats de toutes ces synergies. Ce n’est qu’à ce prix qu’il obligera la Chine à prendre conscience que sa pérennisation ne pourra être assurée que par l’amélioration des conditions de son implantation.

NB : Tidiane N’Diaye est anthropologue et écrivain. Économiste, cadre chargé d’études au sein de l’Insee pour la zone Caraïbe, Tidiane N’Diaye est aussi l’auteur d’ouvrages sur les civilisations négro-africaines et les diasporas. Il a également été à l’origine de nombreuses études sur les départements français d’outre-mer. Il est auteur en 2013 de l’ouvrage Le Jaune et le Noir, dans lequel il revient sur les relations entre le continent africain et la Chine.

Que rapporte la Chinafrique au continent noir ?
Devenue la première puissance étrangère dans les investissements en Afrique, la Chine semble gagner ses galons d’interlocuteur économique privilégié de l’Afrique. Quel est l’impact réel de la présence chinoise en Afrique ? Fin 2011, près de 2 000 entreprises chinoises étaient installées sur le continent noir et 29 instituts Confucius étaient alors implantés dans vingt pays. De son côté, la Chine s’était engagée, par l’intermédiaire de son ancien président Hu Jintao lors du forum Chine-Afrique en 2011, à former 40 000 Africains et à attribuer des bourses à 18 000 étudiants du continent. Selon les dernières estimations, entre 500 000 et 800 000 Chinois travailleraient en Afrique. Parmi les dix pays les plus attractifs pour les investissements chinois, on trouve la RD-Congo qui a reçu depuis 2005 7,8 milliards de dollars selon une étude de la fondation Heritage, un think-tank américain.

Tidiane N’Diaye

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*