Comment la CIA a délocalisé ses centres de torture

polandARTICLE + CARTEAu moins cinq pays ont hébergé les prisons secrètes utilisées pour interroger les suspects après les attentats du 11 septembre 2001.
L’accablant rapport du Sénat américain publié mardi sur la torture pratiquée par la CIA livre une mine d’informations sur ce qui s’est passé dans les prisons secrètes installées dans plusieurs pays après les attentats du 11 septembre 2001 pour interroger les suspects présumés de «haute valeur» par les Etats-Unis. Le rapport ne lève en revanche que partiellement le voile sur la localisation de ces fameux «black sites», où 119 détenus ont été interrogés et torturés entre 2002 et 2008, avant que Barack Obama n’en ordonne la fermeture. La plupart des suspects passés par ces centres ont été transférés à Guantanamo en 2006.

Dans le rapport (dont un résumé de 525 pages est consultable en pdf), les noms des pays ont été censurés, à la demande de la CIA, pour être remplacés par des lettres. Les sites eux-mêmes, au moins au nombre de huit, sont désignés par un code couleur : cobalt, violet, bleu, orange, noir, gris, marron et vert. Cependant, il est possible d’établir une correspondance entre les couleurs et les pays correspondants, grâce à d’autres informations mentionnées dans le rapport et aux éléments obtenus dans le passé lors d’enquêtes menées notamment par le Conseil européen et par des ONG comme Amnesty International.

On identifie ainsi cinq pays ayant abrité un ou plusieurs sites secrets de la CIA : la Thaïlande, l’Afghanistan, la Roumanie, la Pologne et la Lituanie. Les suspects jugés importants par la CIA y ont été interrogés, et torturés, avant d’être transférés à Guantanamo en 2006.

L’objectif de ces sites était d’avoir le champ libre sur le traitement des suspects. Le Congrès américain ayant ratifié la convention des Nations unies sur la torture, il s’agissait de mettre les prisonniers hors d’atteinte des tribunaux américains. Dans ces sites contrôlés exclusivement par la CIA, la torture était la norme : coups, privation de sommeil, waterboarding (simulation de noyade), bains glacés, «alimentation rectale», enfermement dans des boîtes de la taille d’un cercueil, etc.

UN «DONJON» EN AFGHANISTAN
L’un de ces premiers centre est le «site Cobalt», ouvert en septembre 2002 en Afghanistan. Les détenus, nous apprend le rapport du Sénat, étaient «maintenus dans le noir complet et enchaînés dans des cellules isolées avec juste un seau pour faire leurs besoins». De la musique était constamment passée à un volume très fort, selon une technique de torture également appliquée à Guantanamo. Quatre des vingt cellules étaient munies de barres au plafond. Les détenus y étaient menottés, de sorte que, dans cette position, il leur était impossible de dormir. Un détail qui en dit long: le site Cobalt était surnommé «le donjon» par l’interrogateur en chef.

Extrait du rapport du Sénat

Plus loin, le rapport cite une note adressée par le responsable du centre de détention Vert (en Thaïlande) à sa hiérarchie : «Le personnel fera tout son possible pour que le sujet ne soit pas définitivement blessé physiquement ou moralement mais on ne peut pas exclure ce risque.» Après l’une des séances de torture, «plusieurs agents sur place ont été profondément affectés, certains au point de pleurer et de suffoquer», note le rapport.

Au centre de détention Bleu (vraisemblablement en Pologne), les détenus étaient soumis à des mauvais traitements tels que «privation de sommeil, nudité, manipulations alimentaires, coups».

C’est notamment une enquête du Washington Post, parue en novembre 2005, qui a révélé aux Américains et au reste du monde l’existence de ces prisons. Le quotidien confirmait l’existence de prisons secrètes en Afghanistan, mais mettait aussi en cause «plusieurs pays d’Europe de l’Ouest», sans préciser lesquels. A la suite de ces révélations, l’Union européenne a mandaté une enquête. Publié en 2007, le rapport du Conseil de l’Europe accusait nommément la Pologne et la Roumanie d’avoir abrité, entre 2003 et 2005, des centres de détention secrets, entièrement contrôlés par la CIA. Il s’agissait de la base aérienne de Szymany, en Pologne, et de celle de Stare-Kiejkuty, en Roumanie. Un site en Lituanie est également soupçonné à Antaviliai, à 20 kilomètres de Vilnius. L’Ukraine et la Bulgarie ont aussi été évoquées. D’autres pays, dont la Suède, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni, sont fortement suspectés d’avoir laissé enlever sur leur sol des terroristes présumés. Car dès le 4 octobre 2001, un accord conclu entre les Etats-Unis et leurs alliés de l’Otan, au nom de la nouvelle «guerre contre le terrorisme»a autorisé des avions affrétés par la CIA, qui transportaient des prisonniers, à survoler et atterrir en Europe. Environ 800 de ces vols ont eu lieu, via des aéroports européens, entre 2001 et 2005, selon Amnesty International. Il est également probable que deux avions de la CIA aient fait escale à Brest et à Paris, les 31 mars 2002 et 20 juillet 2005.

«DES MILLIONS DE DOLLARS EN CASH»
Le rapport explique que la CIA a eu beaucoup de difficultés à trouver des pays «hôtes» pour les centres d’interrogatoire, surtout à partir du moment où les révélations sur les «black sites» ont commencé à sortir dans les médias. «Pour encourager les gouvernements à accueillir clandestinement des centres de détention, ou pour entretenir l’existence des sites déjà en place, la CIA a payé des millions de dollars en cash à ces gouvernements», accuse le rapport, sans préciser quels sont les pays concernés. «Les autorités politiques des pays hôtes étaient généralement informées de l’existence» de ces sites.

Ce fut le cas de la Pologne. Les autorités ont toujours nié toute implication, jusqu’à ce que, ce mardi, interrogé sur le rapport, l’ex-président polonais Aleksander Kwasniewski reconnaisse qu’il avait donné son aval à une «coopération renforcée dans le domaine du renseignement». Il prétend qu’au départ la Pologne ignorait les faits de torture. Une fois informées, les autorités auraient demandé que le site

Cordélia BONAL

Libération

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