Confidence … Fatou Camara journaliste-animatrice à la télé Gambienne: «Ma vie en détention … pourquoi j’ai fui la Gambie»

Fatou camaraFatou Camara devait répondre devant le tribunal, le 28 octobre dernier. Entre-temps, elle a fui «l’enfer» gambien pour se retrouver au Sénégal. La célèbre journaliste-animatrice rompt le silence et narre les conditions de son arrestation, de sa détention, de sa fuite. Retrouvée dans un endroit à Dakar que l’on tait pour des raisons de sécurité. Fatou Camara dit tout. Dans ses propos, ne transparait aucune once de rancune, ou d’amertume contre les autorités gambiennes. En exclusivité, Fatou Camara se raconte à L’Observateur.

Vous êtes au Sénégal depuis deux semaines, pourquoi avez-vous accepté de rompre le silence ?

J’ai voulu rompre le silence pour remercier toutes les personnes qui m’ont soutenu dans l’épreuve que j’ai traversée. Car dans ces moments de difficultés, j’ai vu qu’il y a énormément de personnes au Sénégal, en Gambie, en Angleterre, en Arabie Saoudite, partout des gens m’ont témoigné de leur soutien. Dans ma page Facebook, certaines personnes m’ont écrit pour me dire qu’elles ont beaucoup prié pour moi sans que je ne les connaisse. Je trouve que la contribution des Sénégalais a été déterminante et j’ai été très surprise que des Sénégalais puissent s’identifier à mon émission «Fatu Show».

Pouvez-vous nous expliquer les conditions de votre arrestation par la Police secrète gambienne ?

Avant mon arrestation, j’étais au Sénégal, mais déjà des gens m’appelaient pour me dire de ne pas rentrer en Gambie. Parce que je risquais d’être arrêtée. Et je disais toujours à ses amies là qu’il fallait que je rentre en Gambie. Quand je suis rentrée au pays, j’ai continué à faire mon boulot normalement. J’ai fait l’émission «Fatu Show» (émission de talk-show de 30 minutes, diffusée les jeudis à la Télé Gambienne, Ndlr), j’ai présenté le journal comme d’habitude. Et le dimanche 15 septembre, il y a une fille du nom de Gnima Bodian qui m’a appelée pour me dire des insanités. Je l’ai ensuite appelée pour lui dire de me laisser tranquille, car je ne la connaissais pas. Quand j’ai fini de raccrocher avec cette dame, une heure après, deux agents de la Police secrète gambienne (Nia) sont venus me cueillir à mon domicile aux environs de 22 heures.

Comment avez-vous réagi ?

J’étais déjà couchée, mais ils ont demandé à mon gardien de me réveiller. Je leur ai ensuite demandé ce qu’ils voulaient, ils m’ont priée de les suivre. Je leur ai fait savoir que c’était dimanche et que je ne peux pas, comme ça, répondre à une convocation en pleine nuit. Je leur ai dit d’attendre le lundi matin, comme ça, je pourrai déférer à leur convocation. Ils m’ont dit que c’était un ordre et que je devais les suivre. C’est comme ça que je suis allée dans les locaux de la Police secrète.

«J’ai dit aux enquêteurs que j’étais en pourparlers avec la Tfm»

Quand vous êtes arrivée dans les locaux, qu’est-ce qu’ils vous ont dit ?

Quand nous sommes arrivés dans les locaux de la Nia (Police secrété), ils ne m’ont rien dit. Je savais que c’était compliqué de sortir d’une convocation le dimanche. Personne ne m’a rien dit, sinon on m’a demandé d’éteindre mon téléphone, de leur remettre mon sac à main, ils ne m’ont même pas permis d’appeler mes enfants.

Qu’est-ce qui s’est passé le lendemain à votre réveil ?

Quand je me suis réveillée, on ne m’a rien dit. On m’a laissée tranquille dans une pièce et c’est vers 18 heures qu’ils ont commencé à me demander des nouvelles de la fille Gnima Bodian. Je leur ai dit que je ne la connaissais pas, sinon que je l’ai invitée dans mon émission «Fatu Show» et elle n’a parlé que dix petites minutes. Le lendemain mardi, on m’a demandé de leur remettre mon passeport et le mot de passe de ma page Facebook. Ils m’ont laissée rentrer chez moi le mardi à 18 heures. Quand je suis arrivée chez moi, j’ai eu juste le temps de prendre mon bain et de prier que des agents de la Nia sont revenus chez moi pour me dire de les suivre encore. Alors que cela faisait à peine deux heures que j’étais revenue chez moi.

Est-ce que cette fois-ci les questions ont varié ?

Lors de cet interrogatoire, ils m’ont demandé si j’avais signé un contrat avec une organisation extérieure ? Je leur ai répondu sincèrement que j’avais l’intention de délocaliser l’émission «Fatu Show» au Sénégal. Car, j’avais fini de faire le tour des sponsors en Gambie, il fallait que j’aille au Sénégal me chercher d’autres sponsors. C’est dans ce cadre que j’ai décidé de travailler avec la Télé Futurs Médias (Tfm) pour diffuser «Fatu Show» au Sénégal, mais l’émission va continuer en Gambie. Je leur ai dit que je n’ai pas encore signé de contrat avec la Tfm, j’étais en pourparlers avec des responsables de la Télé. C’est ainsi que je leur ai remis le numéro de téléphone de Ndiaga Ndour (Directeur technique de la Télé Futurs Médias, Ndlr), s’ils avaient encore des doutes. Je leur ai dit l’ensemble des personnes que j’ai rencontrées au Sénégal. Ils m’ont questionnée sur ce que j’étais parti faire à la Tfm, à Prince Arts. J’ai dit que j’ai vu Ngoné Ndour, parce que j’avais envie de faire «Sen Petit Gallé» en Gambie. Je leur ai dit que j’ai rencontré un journaliste sénégalais dont je préfère taire le nom. Ils m’ont dit que je ne devais pas le rencontrer, car il déteste Yahya Jammeh. Je leur ai répondu que dans tous les pays, j’avais des amis journalistes avec qui j’aimais prendre un café.

fatou-camaraArrivez-vous à vous expliquer le refus des autorités gambiennes à vous laisser faire votre émission «Fatu Show» à la Tfm ?

Je pense que des gens ont travaillé l’oreille de certaines personnalités gambiennes pour leur raconter du n’importe quoi sur mon compte. Et sur le coup, j’ai pensé que ces autorités gambiennes se sont laissé influencer par des racontars.

Etiez-vous dans de bonnes conditions de détention ?

J’étais bien traitée, la plupart des policiers qui travaille à la Nia m’ont dit qu’ils adoraient mon émission. Ce qui me dérangeait, c’est le fait de partager les toilettes avec de nombreuses personnes et l’état des toilettes laissait à désirer. C’était difficile. Je passais mon temps à prier et à demander à Dieu de me sortir de cette situation, parce que j’étais coupée du reste du monde, on m’avait interdit tout contact avec l’extérieur.

«Pourquoi j’ai craqué …le juge m’a dit que je risque 15 ans de prison»

Avez-vous eu peur pour votre vie ?

Quand vous traversez des épreuves pareilles, Dieu vous donne du courage pour les affronter. Souvent, quand j’étais découragée, je pensais à ces femmes qui ont fait la prison et je me disais que si elles ont pu supporter certaines conditions, je dois en être capable aussi. Dieu sait pourquoi j’ai été retenue et comme j’avais la conscience tranquille, je me disais que j’allais sortir de cette mauvaise passe. Cette détention d’un mois m’a rapproché de Dieu.

En un moment donné, malgré cette croyance en Dieu, est-ce que vous n’avez pas craqué ?

La seule fois où il m’est arrivé de craquer, c’est quand j’ai pensé à mes enfants, notamment le plus petit, Ibrahima, qui a 7 ans. Omar qui a 10 ans et Harouna 12 ans ont grandi chez un de mes cousins aux Etats-Unis, ils ont l’habitude de s’éloigner de moi. Mais mon fils cadet ne se sépare jamais de moi, il est toujours collé à mes basques. Alors quand j’ai pensé à lui, ça m’a fait pleurer. Il m’arrivait de m’interroger aussi sur la faute que j’aurais commise pour mériter cette détention. Car, c’est la première fois que j’étais emprisonnée. Et cela m’a choquée.

Au bout d’un mois de détention, vous êtes libérée. Comment ça s’est passé ?

En fait, au bout d’un mois de détention, des policiers m’ont avoué qu’ils n’avaient rien trouvé. Mais, il fallait faire une petite formalité en allant au tribunal et que ce sera une simple formalité. Quand je suis arrivée au tribunal, on m’a accusée de ternir l’image du Président Yahya Jammeh. Même si je le pouvais, je ne le ferai pas, car j’ai travaillé pour Yahya Jammeh et je le respecte beaucoup. Le Président Jammeh m’a beaucoup aidée dans ma vie, donc je trouve ingrat de dire du mal de lui. Le juge du tribunal m’a dit que je risquais 15 ans de prison et que je devais payer une caution de 120 millions de FCfa. Ils m’ont libérée pour me dire que je bénéficiais d’une liberté provisoire. J’étais sidérée des accusations qu’on me collait. Je n’arrivais pas à dormir. C’est mon ancien mari qui a cautionné pour moi une villa d’une centaine de millions de FCfa. Malgré ça, je devais me présenter le 28 octobre dernier au tribunal. Vous m’imaginez avec mon jeune âge gagner un procès contre l’Etat gambien ! Je n’ai pas volé, je n’ai tué personne et on me dit que je risque 15 ans de ma vie, vous imaginez !

Cela a pesé dans votre choix de quitter la Gambie ?

Personnellement, si ça ne dépendait que de moi, je n’allais jamais quitter la Gambie. Car, je crois en Dieu et je sais que tout ce qui m’arrive relève de Sa volonté. Ma mère et mes frères qui vivent à Atlanta (Etats-Unis) m’ont mis tellement la pression que j’ai fini par me décider à quitter la Gambie. Et puis, mes enfants commençaient à tomber malades. Un de mes enfants m’a dit qu’il a entendu parler de mon arrestation dans leur établissement. Quand vraiment l’affaire a commencé à affecter mes enfants, j’ai décidé de quitter mon pays, la Gambie.

Est-ce que vous gardez une dent contre les autorités gambiennes qui vous ont détenue un mois durant en prison ?

Je n’ai pas de l’amertume contre personne. Je sais qu’en Gambie, les gens m’aiment bien. Je sais que ceux qui m’ont causé du tort sont peut-être en train de regretter leur geste.

Rêvez-vous de retourner un jour en Gambie ?

Fatou Camara, journaliste et Yaya JammehJe rêve de retourner dans mon pays, j’ai tout laissé derrière moi en Gambie : ma maison, ma voiture, mes biens, bien sûr que j’espère un jour y retourner.

Etes-vous en sécurité au Sénégal ?

Je ne sors pas beaucoup et je ne compte pas rester éperdument au Sénégal, je compte quitter ce pays. Mais, je reviendrai de temps en temps au Sénégal. Mais je voudrais bien que ces choses se règlent, parce que j’aime la Gambie.

«Je n’ai aucune rancune contre Yahya Jammeh»

Vous avez été directrice de la communication de Yahya Jammeh huit mois durant, est-ce que vous ne lui gardez pas rancune après ce que vous avez enduré ?

J’ai travaillé pour Yahya Jammeh dans un domaine très sensible : la communication. Je sais tout ce qu’il m’a apporté dans ma carrière de jeune journaliste. Raison pour laquelle, je ne lui souhaite que réussite et paix dans ses entreprises. Je ne dirai jamais du mal de Yahya Jammeh, je n’ai aucune rancune contre lui. Mais, je lui conseillerai de faire attention aux gens qui l’entourent et qui ne sont mus que par leurs intérêts.

Quelle leçon tirez-vous de tout ça ?

J’ai appris beaucoup de choses à travers cette épreuve et cela a renforcé ma foi en Dieu. Cette arrestation est tombée sur moi à un moment de ma vie et je n’y peux rien. Je ne savais pas aussi que les gens pouvaient être si mauvais au point de priver des personnes de liberté pour des futilités.

L’Observateur

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