« Confrontations » : pourquoi Merkel en veut à Macron

VIDÉO. L’approche du scrutin européen du 26 mai a porté les tensions franco-allemandes à un point d’incandescence, après une série de désaccords.

Par Luc de Barochez

À dix jours des élections européennes, les nerfs sont à vif entre Paris et Berlin. Angela Merkel n’a pas fait mystère de ces tensions dans l’interview qu’elle a donnée au quotidien Süddeutsche Zeitung du 16 mai. Elle évoque des « confrontations » avec Emmanuel Macron, des « désynchronisations », des « différences de mentalité » ainsi que des « différences de conception de [leur] rôle ». Si le couple est au bord du divorce, c’est que les causes de disputes se sont accumulées ces derniers mois, sans que ni la chancelière allemande ni le président de la République fassent l’effort de faire un pas vers l’autre. Mais le temps de la grande explication n’est pas encore arrivé.

La mise au point de la chancelière est la réponse de la bergère au berger. Dans sa conférence de presse le 25 avril à l’Élysée, le président de la République n’avait pas épargné Merkel. Soulignant ses désaccords avec elle sur le Brexit, la lutte contre le changement climatique ou les relations commerciales avec l’Amérique, Emmanuel Macron y avait vu autant de « confrontations fructueuses » avec la dirigeante allemande.

Pas le premier président français avec qui je travaille.

Le nouveau positionnement de Macron, plus rugueux et moins accommodant, n’a pas échappé à Berlin. Quant à la chancelière, qui observait avec les yeux de Chimène le chef de l’État après son élection il y a deux ans, elle a vite déchanté. À ses yeux, Jupiter est devenu à peine un demi-dieu. Il ne se distingue plus de la cohorte des présidents français avec qui elle a cohabité – Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande – depuis quatorze ans qu’elle est au pouvoir. « Le président Macron n’est pas le premier président français avec qui je travaille », lâche-t-elle dans l’interview.

Quatre facteurs récents expliquent l’accès de mauvaise humeur de Berlin vis-à-vis de Paris. Il y a d’abord la campagne électorale, puisque, en s’efforçant d’affaiblir le groupe parlementaire conservateur du Parti populaire européen (PPE) dominé par la CDU de la chancelière, Emmanuel Macron s’en prend aux intérêts de Berlin. Il y a, ensuite, l’impression dominante en Allemagne que le président de la République a mis les réformes sous le boisseau depuis la crise des Gilets jaunes, ce qui nuit à la crédibilité de la France. Il y a eu la décision de Paris, le mois dernier, de voter à Bruxelles contre l’ouverture de nouvelles négociations commerciales avec les États-Unis, ce qui a été vu en Allemagne comme une attaque directe contre les intérêts commerciaux nationaux. Il y a eu enfin les désaccords devenus manifestes au dernier sommet de Sibiu sur l’objectif d’une neutralité carbone en 2050. Tout cela n’a fait que renforcer à Berlin le sentiment diffus que le pouvoir macronien cherche à imposer ses vues en Europe plutôt qu’à élaborer de véritables compromis pratiques avec l’Allemagne, comme on a pu le voir aussi sur le projet de taxe sur les grandes multinationales du numérique ou sur la gestion du Brexit.

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Merkel candidate à Bruxelles ?

Et déjà la prochaine « confrontation fructueuse » se dessine entre la France et l’Allemagne puisque les deux pays sont en concurrence directe pour les nominations aux principaux postes dans les institutions européennes, qu’il faudra renouveler après le scrutin du 26 mai. Français et Allemands visent tous les deux la présidence de la Commission européenne ainsi que celle de la Banque centrale européenne. Dans son interview, Merkel souligne, pour la première fois, ses points de désaccord avec la tête de liste du PPE, l’Allemand Manfred Weber. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soutiendra le Français Michel Barnier à la présidence de la Commission. Beaucoup dépendra des résultats du scrutin, notamment en Allemagne et en France. Si la liste macronienne Renaissance devait arriver derrière celle du Rassemblement national de Marine Le Pen, la crédibilité d’Emmanuel Macron à Berlin en prendrait un nouveau coup. Cela pourrait empêcher le président français de réaliser son ambition de jouer les faiseurs de rois à Bruxelles.

Ou de reines, car Angela Merkel, justement, pourrait s’inviter dans le paysage. Une petite phrase qu’elle a lâchée dans son interview de jeudi a déchaîné les spéculations des médias allemands, sur le point de savoir si elle était ou non candidate à Bruxelles après les élections européennes. « Beaucoup s’inquiètent pour l’Europe, et moi aussi, explique-t-elle. Il en découle chez moi un sentiment accru de responsabilité pour m’occuper, avec d’autres, du destin de l’Europe. » Comment ce souci nouveau qu’elle exprime pour la construction européenne pourrait-il se concrétiser, elle ne le dit pas. Ce qui est clair cependant, c’est qu’elle est sur le départ à Berlin et que celle qui semble la mieux placée pour lui succéder, la nouvelle patronne de la CDU Annegret Kramp-Karrenbauer (dite « AKK »), ne sera pas une partenaire plus facile pour Emmanuel Macron. Reflétant une opinion largement répandue en Allemagne – et même en Europe –, AKK a pris Paris à rebrousse-poil sur plusieurs sujets, comme le maintien du siège du Parlement européen à Strasbourg ou la mutualisation du siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU.

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Ce n’est qu’une fois la situation clarifiée après les élections européennes que l’Allemagne et la France pourront à nouveau rapprocher leurs positions et tenter d’élaborer des compromis, comme elles le font depuis plusieurs décennies. L’expérience prouve qu’au bout du compte, elles arrivent toujours à trouver un terrain d’entente, car, comme le disait le général de Gaulle, « n’oubliez jamais que pour la France, il n’y a pas d’alternative à l’amitié avec l’Allemagne ». Mais pour cela, Emmanuel Macron devra probablement tirer les conclusions de ses échecs successifs en Europe depuis le début de son quinquennat. Il lui faudra trouver une méthode nouvelle afin que sa confrontation avec Berlin, plutôt stérile pour le moment, devienne réellement « fructueuse ».

lepoint.fr

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