Coupe du Monde 2022 : les droits des ouvriers immigrés toujours bafoués au Qatar

Coupe du Monde 2022 : les droits des ouvriers immigrés toujours bafoués au Qatar

© Marwan Naamani, AFP | En 2014, des travailleurs immigrés sur le chantier d’un stade en construction pour la Coupe du Monde de 2022.

Texte par Sébastian SEIBT 

Dernière modification : 31/03/2016

Les conditions de vie des travailleurs immigrés sur le chantier du stade de Doha – l’un des plus importants pour la Coupe du Monde 2022 – sont désastreuses dénoncent Amnesty International dans un nouveau rapport.

Le Qatar avait promis de lancer une enquête et d’améliorer la situation des travailleurs immigrés sur les chantiers de la Coupe du monde 2022. C’était en 2013, et le quotidien britannique The Guardian venait de publier une enquête chocqui révélait les conditions inhumaines dans lesquelles étaient employés des milliers d’ouvriers du bâtiment, essentiellement népalais. Trois ans plus tard, la situation n’a guère évolué, selon un rapport de l’ONG Amnesty International publié jeudi 31 mars.

Il existe cependant une différence majeure entre 2013 et 2016. Les révélations du Guardian portaient sur des chantiers “périphériques” à la Coupe du monde (routes, hôtels…). La situation décrite par Amnesty concerne l’un des projets phares de la compétition de 2022 : le Khalifa International Stadium, le principal stade de Doha. “C’est la première fois que nous sommes à même de rapporter des violations systémiques des droits des travailleurs sur un chantier de stade de la Coupe du monde aussi important et qui fait l’objet d’autant d’attention”, explique James Lynch, directeur d’Amnesty International pour la zone Moyen-Orient et Afrique, contacté par France 24.

Passeport gardé, salaires versés en retard

En tout, 234 ouvriers ont été interrogés par les enquêteurs de l’ONG sur une période d’un an, entre février 2015 et février 2016. La liste des abus observés démontre à quel point ces travailleurs immigrés se retrouvent à la merci de leurs employeurs. Il est question de rétention quasi-systématique de passeport, de salaires versés avec plusieurs mois de retard, ou encore des rémunérations bien moins élevées que ce qui leur avait été promis avant d’arriver au Qatar. Ces travailleurs n’ont pas d’autres choix que d’accepter ces conditions, car la plupart d’entre eux a dû lourdement s’endetter pour pouvoir décrocher le “job de rêve” qu’on leur faisait miroiter dans le petit émirat.

Impossible, en outre, de quitter le pays, même momentanément, avant la fin du contrat. Plusieurs ouvriers népalais se sont ainsi vu refuser le droit de rendre visite à leur famille, après le séisme de 2015 au Népal qui a fait plus de 6 000 morts. Autant d’abus de preuves “qui laissent penser qu’il y a des cas de travail forcé sur ce chantier”, note James Lynch.

Ces violations des droits des salariés sont, en fait, similaires à celles déjàdocumentées par le passé. Leur persistance est d’autant plus grave pour le Qatar que les autorités avaient entrepris des réformes censées changer la donne pour les travailleurs immigrés. En 2014, elles ont publié un “guide” des bonnes pratiques pour les entreprises travaillant sur les chantiers de la Coupe du monde. Le pays a aussi voté l’abolition pour fin 2016 du très controversé système de parrainage qui met le travailleur immigré en situation de dépendance – voire d’esclavage pour certain – à l’égard de son parrain qatari.

“Doha doit traduire dans les faits sa volonté affichée de réformes, sinon cela donne l’impression que les annonces n’ont été qu’une opération de relations publiques pour apaiser les craintes de la communauté internationale”, assure James Lynch.

Carton rouge pour la Fifa

Mais Amnesty International ne blâme pas seulement les autorités qataries. “Il y a des manquements à tous les niveaux”, résume le responsable de l’ONG. Le principal employeur sur le chantier du Khalifa International Stadium, une coentreprise entre une entreprise locale de BTP et le géant belge du secteur, Besix, est accusé de ne pas s’être penché sur le sort des ouvriers employés par ses sous-contractants alors que les risques abus sont connus et documentés par les ONG et les médias depuis des années. Amnesty International cible tout particulièrement la myriade de petits intermédiaires ou d’agences de placement qui peuvent opérer “sans être contrôlés”, tandis que les autorités surveillent surtout les grandes entreprises qui ont toute l’apparence de la respectabilité. Les abus et violations des droits des salariés ont, en somme, été masqués tout en bas de la chaîne économique. Moins les employeurs sont visibles, moins les abus sont évidents.

Toutes les entreprises et autorités mises en cause par Amnesty ont assuré qu’elles allaient tout faire pour enquêter sur les éléments soulevés par le rapport et, si besoin, mettre un terme aux situations décrites. Le comité qatari pour la Coupe du monde a ainsi “lancé une enquête immédiate sur l’application des ‘règles de conduite'”, sur le chantier du stade de Doha.

Le dernier carton rouge – et non des moindres – est décerné à “sa majesté” la Fifa. “Malgré cinq ans de promesses; elle a presque complètement échoué à faire que la préparation du la Coupe du monde [au Qatar] soit entachée de violations répétées des droits de l’Homme”, assure l’ONG. Mais elle y travaille… Le grand manitou du football international a finalement décidé de s’adjoindre les services d’un Monsieur droits de l’Homme… en 2015. “La Fifa avance dans la bonne direction”, reconnaît James Lynch …  “Mais très tardivement”.

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*