Cryptomonnaies nationales, un moyen de «faire la nique» aux États-Unis?

L’ancrage du Bolivar au Petro, une cryptomonnaie, a été accueilli avec scepticisme. Si les cas vénézuéliens ou iraniens paraissent peu probants, ils risquent d’ouvrir la voie à d’autres pays en matière de monnaies digitales. Un moyen de contourner les sanctions financières américaines tout en contribuant à la dédollarisation du monde.

Le monde de la cryptomonnaie refait parler de lui et pas seulement parce que cette semaine l’Ether s’effondre, ni parce que les jumeaux Winklevoss lancent leur dollar Gemini, basé sur le vrai, ou encore parce que la ville italienne de Naples et le PSG souhaitent lancer leurs monnaies virtuelles respectives.

Pour intéressantes qu’elles soient, ces initiatives privées ou locales pèsent peu face à celles du Vénézuéla et de l’Iran, deux États qui ont respectivement annoncé en février et avril de cette année le lancement de leurs monnaies digitales nationales.

Une annonce qui, dans le cas du Vénézuéla, fut accueillie par un grand scepticisme. Il faut dire que l’État bolivarien n’est pas seulement le premier à faire le grand saut en adoptant une monnaie virtuelle, il est également le premier à adosser sa monnaie nationale à sa monnaie virtuelle- elle-même adossée au cours du baril- du jamais vu.

Parmi les avis critiques les plus relayés médiatiquement, celui de l’économiste Steve Hanke, professeur à la Johns Hopkins University (Baltimore, Maryland). Ce dernier estime qu’il s’agit d’«une initiative stupide et inutile» qui «court à l’échec». L’économiste se demande même pourquoi les gens iraient investir «dans un actif non réglementé, qui plus est, contrôlé par l’un des gouvernements les plus incompétents et les plus corrompus de la planète?»

«Dans l’idée, gager sa monnaie sur des matières premières, ne m’apparaît pas une idée complètement idiote, puisque d’une certaine manière, c’est déjà ce que proposait Keynes avec son Bancor, quand il était question de refonder le système monétaire international [après la Seconde Guerre mondiale, ndlr],» relativise le spécialiste de la Blockchain Maël Rolland, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Pour autant, «tout reste à voir,» souligne-t-il, restant prudent sur la viabilité de cette monnaie digitale nationale.

Une réserve pas seulement motivée par l’aspect «privé» de la blockchain du Petro, c’est-à-dire contrôlée par quelques-uns (banque centrale, gouvernement)- en opposition radicale avec les crypto les plus célèbres telles que le Bitcoin ou Ether dont la blockchain reste aux mains de «groupes tellement disparates et tellement nombreux que personne ne va pouvoir imposer ses vues,», mais également pour des raisons de transparence. En effet, à l’heure actuelle, très peu d’informations circulent sur ce fameux Petro: «impossible d’évaluer sa sphère d’effet» souligne notre intervenant.

En effet, Nicolás Maduro proclamait début mars que la prévente de tokens (titre spéculatif servant au financement initial d’une cryptomonnaie) avait été un franc succès, ayant permis de lever cinq milliards de dollars, soit le plus grand succès jamais rencontré par une ICO (Initial Coin Offering), d’après la chaîne de télévision sud-américaine multiétatique Telesur. Pourtant, le Petro resterait toujours introuvable près six mois plus tard selon l’agence Reuters. Avant cela, Maël Rolland évoquait quelques cafouillages de l’exécutif vénézuélien ne jouant pas en faveur du capital confiance du Petro.

«Les gens n’ont pas reçu le token. On a eu le white paper [recueil d’informations factuelles concernant le projet, sa stratégie, ndlr.] qui avait annoncé un token basé sur la technologie Etherium. Quelques jours avant le début de l’ICO, voilà Maduro qui nous explique qu’il va passer sur le protocole Nem. Tout cela nous rend sceptiques, parce que la transparence, qui est nécessaire pour que l’on puisse avoir confiance en cette monnaie qui est émise, n’est pas au rendez-vous et c’est quand même la moindre des choses pour que des investisseurs y mettent des billes.»

Autre bémol, le contexte économique du Vénézuéla, trop instable pour se lancer dans une telle expérimentation. Ainsi, Maduro a-t-il décidé le 27 août d’adosser au Petro le «Bolivar souverain», une toute nouvelle monnaie remplaçant le «Bolivar fort» depuis le 20 août (au taux de change d’un bolivar souverain pour 100.000 bolivars forts) dans la foulée d’une nouvelle dévaluation (de 96%) de la monnaie vénézuélienne le 1er août.

Un contexte d’hyperinflation qui ne laisse rien présager de bon pour Maël Rolland. Sachant que les monnaies virtuelles ont une «très grande» volatilité, il s’interroge sur la capacité des autorités vénézuéliennes à conserver la parité entre le Petro et le baril de pétrole. À ses yeux, les chances de succès de l’Iran sont plus élevées.

«Ce n’est pas en remplaçant une monnaie par une autre qu’on va redonner de la confiance. Le principal d’une monnaie, c’est la confiance que l’on peut avoir en elle, la confiance que l’on a en son émetteur, des conditions d’émission de cette monnaie comme de sa circulation.»

Pour autant, au-delà de savoir si cette initiative portera ses fruits ou finira d’enterrer l’économie du pays, les Vénézuéliens pourraient bien malgré eux faire figure de précurseurs. Les autorités américaines n’avaient pas manqué de réagir lors du lancement de l’ICO visant à financer le lancement du Petro. En mars, le Département du Trésor menaçait de sanction toute personne qui participerait au projet, une mise en garde reprise par le Président Donald Trump lui-même et qui a peut-être pesé sur son succès.

En marge de ces avertissements, des sénateurs américains s’étaient «inquiétés» des tentatives vénézuéliennes et russes «d’outrepasser» les sanctions américaines grâce aux cryptomonnaies.

Comme le fait remarquer Maël Rolland, l’éventuel succès d’une telle levée de fonds, permettant à un pays ayant «une contrainte de financement assez dure», constituerait en soit une gifle pour Washington en prouvant que des États sous embargo peuvent continuer à obtenir des liquidités étrangères, commercer avec un éventail de partenaires.

«Dans tous les cas, ces effets d’annonce ont une dimension symbolique très forte et montrent bien qu’il y a des pays qui veulent —d’une certaine manière- faire la nique aux Américains en leur disant “vos sanctions, aujourd’hui, on a des moyens techniques pour s’en protéger”. Et de fait, on aura peut-être de plus en plus de tentatives de créer des systèmes qui ne passent plus par SWIFT, qui ne passent plus par le Dollar, qui est, je pense, de plus en plus contesté dans sa dimension de monnaie internationale.»

En effet, le principal avantage pour le Vénézuéla ou l’Iran d’utiliser une cryptomonnaie serait de contourner le système financier traditionnel (SWIFT) pour procéder à des transactions financières et commerciales et donc d’échapper aux pressions américaines. Le tout à portée de clic, une simple connexion à Internet étant suffisante pour mettre en relation des coéchangistes.

Ces derniers sont alors en mesure de «s’extraire du dollar et de l’extra-territorialité» américaine en recourant également à une autre devise que le dollar, le tout contribuant à «recréer un système bancaire in-nihilo» explique Maël Rolland.

«Ces systèmes traditionnels permettent un très grand pouvoir de censure sur des pays qui sont aujourd’hui mis au ban de la communauté internationale.»

En guise d’illustration des conséquences encourues par de nombreux acteurs économiques mondiaux à travers le recours au dollar américain, notre intervenant évoque les investissements des entreprises françaises perdus en Iran, ou encore le cas de la BNP.

En 2014, la banque tricolore avait écopé en 2014 d’une sanction record de 8,9 milliards de dollars pour avoir facilité des transactions, libellées en dollars, vers l’Iran et d’autres pays alors soumis à des embargos unilatéraux des États-Unis.

Pour autant, même grâce à la technologie de la blockchain, parvenir à échapper au spectre de sanctions américaines reste une tâche ardue. En effet, une question reste entière, celle la conversion.

Comme l’explique notre intervenant, si les cryptomonnaies permettent à leurs utilisateurs d’échanger dans un relatif anonymat, tout en échappant aux mesures de rétorsion de certains États, les plateformes Internet qui leur permettent de retrouver des monnaies nationales, «des plateformes de type privé —des types de bourses- qui vont avoir des ponts avec le système bancaire traditionnel» resteront quant à elles toujours vulnérables.

«Ces plateformes resteront soumises aux mêmes réglementations. Je ne pense pas être devin en disant que ces plateformes n’encourront pas le risques de proposer à leurs clients du pétro ou de la monnaie iranienne.»

Éventuelle alternative, pour Maël Rolland, offerte par la «nébuleuse cryptomonétaire», afin de «suffisamment opacifier les canaux de financement,» recourir aux DEX (decentralized exchange). Il s’agit de plateformes d’échange qui permettent aux utilisateurs d’échanger directement entre eux leurs cryptomonnaies, sans passer par la case conversion.

Via cette étape supplémentaire —le rachat, à partir de Petro, d’autres cryptomonnaies non soumises à des sanctions et donc convertibles sur les plateformes classiques-, des utilisateurs de la monnaie vénézuélienne ou iranienne pourraient parvenir à retrouver une partie de leur mise en euros ou dollars.

«Les échecs sont partie prenante de la réussite.»

Ces initiatives d’émancipation du dollar-roi, aujourd’hui entreprises par le Vénézuéla et l’Iran, sont donc appelées à se multiplier, estime le chercheur de l’EHESS. Celui-ci décrit un mouvement qui «accompagne la multi-polarisation du monde qui est en train d’émerger.» «On entre dans un Nouveau Monde,» insiste Maël Rolland, peu de chances selon lui que les éventuels échecs de Caracas, ou même de Téhéran puissent endiguer cette marche et empêcher d’autres initiatives nationales en matière de monnaie virtuelle nationale.

fr.sputniknews.com

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