Dans "Les Carnets de Guantanamo", un prisonnier raconte l'enfer de douze ans de captivité

Une photo non datée de Mohamedou Ould Slahi
Une photo non datée de Mohamedou Ould Slahi
Une photo non datée de Mohamedou Ould Slahi

Emprisonné sur la base américaine de Cuba depuis 2002, Mohamedou Ould Slahi, qui clame son innocence, décrit l’absurdité des interrogatoires et les multiples sévices infligés par ses geôliers. 

Deux mille six cents blocs noirs. Voilà ce qui saute d’abord aux yeux quand on lit Les Carnets de Guantanamo publiés jeudi 22 janvier par Michel Lafon : des centaines de rectangles noirs matérialisant la censure exercée par le gouvernement américain sur ce texte. Des noms, des faits, des lieux sont barrés tout au long de ce récit (plus de 440 pages en français) signé Mohamedou Ould Slahi.

Et pour cause : l’auteur de ce journal exceptionnel est toujours détenu à Guantanamo, où il est incarcéré depuis le 5 août 2002. A partir de l’été 2005, il rédige à la main les 466 feuillets qui deviendront ces Carnets de Guantanamo,où il décrit notamment les tortures qu’il a subies

Préfacé par Amnesty International, le témoignage de Mohamedou Ould Slahi sur les tortures pratiquées sur la base américaine de Cuba est corroboré par les milliers de documents déclassifiés du gouvernement américain décrivant le traitement des prisonniers détenus depuis les attentats du 11 septembre 2001. Les éditeurs espèrent pouvoir publier à l’avenir une version non expurgée.

Francetv info a lu pour vous ce document hors normes.

La fabrique d’un suspect

“Pourquoi suis-je ici ?” “Pourquoi suis-je enfermé ?” Voilà ce que ne cessera de demander Mohamedou Ould Slahi, tout au long de sa détention, en proclamant son innocence. Comment ce Mauritanien de 44 ans est-il arrivé à Guantanamo ?  Le 20 novembre 2001, il se rend à une convocation de police à Nouakchott. Il ne rentrera jamais chez lui. Les autorités mauritaniennes le livrent à l’armée américaine. Il est  transféré en Jordanie, puis sur la base américaine de Bagram, en Afghanistan, avant d’être amené à Guantanamo.

Pour comprendre pourquoi les Etats-Unis s’intéressent à lui, il faut remonter aux années de jeunesse de l’auteur. Doué en maths, Mohamedou Ould Slahi part étudier en Allemagne. Il y suit un cursus d’électronique, mais l’interrompt en 1991 pour rejoindre les moudjahidine d’Afghanistan. La cause, alors, est bien vue de l’Occident : ces guerriers combattent le régime communiste de Kaboul, allié à Moscou. En 1991, dans le camp afghan où il s’entraîne, le jeune Mauritanien prête serment de fidélité à Al-Qaïda, qui n’est pas, alors, l’ennemi prioritaire des Etats-Unis. Mohamedou Ould Slahi repart ensuite travailler en Allemagne, puis au Canada. Il fréquente alors la même mosquée qu’un suspect ayant projeté de faire sauter une bombe à l’aéroport de Los Angeles le 1er janvier 2000.

Après les attentats du 11 septembre 2001, l’administration Bush cherche des suspects. Ex-moudjahidine d’Afghanistan, Mohamedou Ould Slahi a le profil idéal. Pourquoi ? A Guantanamo, un de ses interrogateurs lui expliquera qu’il “remplit tous les critères d’un terroriste de premier ordre”. “Quand je confronte ton cas à la check-list du terroriste, tu en sors avec un score très élevé”, lui dit-il. En quoi consiste cette check-list ? “Tu es arabe, tu est jeune, tu as fait le jihad [en Afghanistan en 1991], tu parles des langues étrangères, tu t’es rendu dans de nombreux pays, tu es diplômé dans un domaine technique.”

Mohamedou Ould Slahi est ainsi considéré comme informateur potentiel sur la mouvance islamiste. “Les Etats-Unis, écrit-il, souhaitaient en apprendre davantage sur l’ensemble des problèmes liés au jihad, en Afghanistan, en Bosnie et en Tchétchénie. Une analyse gratuite en somme. Pour ces raisons et pour d’autres que j’ignore, les Etats-Unis emmenèrent mon cas aussi loin qu’il pouvait être emmené.” Il sera considéré un moment comme “le numéro un” sur la liste des “quinze détenus les plus importants du camp”.

Jamais inculpé, Mohamedou Ould Slahi a demandé sa libération en 2005. Elle sera ordonnée le 22 mars 2010, avant que l’administration Obama ne fasse appel. Celui-ci est toujours en cours.

Les interrogatoires 

Mohamedou Ould Slahi affirme avoir été interrogé tous les jours pendant les six premières années de sa détention. Au point de deviner la liste des questions. Toujours les mêmes : sur sa formation, ses amis, la guerre en Afghanistan et ses fréquentations en Allemagne, au Canada et en Mauritanie.

L’interrogatoire prend parfois un tour surréaliste, selon son récit. Mohamedou a prononcé les mots “thé” et “sucre” au téléphone, lors d’une conversation enregistrée au Canada à son insu ?  “Mes interrogateurs se bloquèrent comme par magie sur [ces] deux mots, qu’ils allaient me resservir pendant plus de quatre ans. – De quoi est-il question quand tu parles de thé et de sucre ? – De thé et de sucre…”

Autre leitmotiv : “Avant le 11-Septembre, tu as appelé ton frère cadet, en Allemagne, et tu lui as dit de se concentrer sur ses études. Que signifiait ce message codé ? – Ce n’était pas un message codé. Je conseille toujours à mon frère de se concentrer sur ses études.” La question, là encore, devient ritournelle.

La torture

Mohamedou Slahi raconte que l’armée américaine lui inflige sans relâche des sévices et des privations, alors qu’il est à l’isolement total et sans repères temporels, du printemps 2003 à 2004. Il est soumis à un plan d’interrogatoire spécial, personnellement approuvé par le secrétaire à la Défense américain, Donald Rumsfeld. Coupé du monde, hormis ses gardiens, il est constamment battu et maltraité. Il doit se maintenir des heures debout, est interdit de douche pendant des mois, soumis au froid ou au chaud excessif, à une musique assourdissante, privé de nourriture ou littéralement gavé. On lui annonce qu’on va enlever sa mère en Mauritanie et l’emprisonner. On le menace de le faire disparaître sans traces : “Si tu ne coopères pas, on te mettra dans un trou et on effacera ton nom de la liste des détenus.”

Pendant des mois, trois, puis quatre équipes se relaient 24 heures sur 24 pour l’interroger. Ses gardiens font régulièrement irruption dans sa cellule pour le plaquer contre le mur, l’insulter, jeter le peu dont il dispose (une couverture, un matelas). Il finit par avoir des hallucinations.

Les agressions sexuelles

Mohamedou Ould Slahi relate aussi comment il a été plusieurs fois agressé sexuellement par du personnel féminin, des agressions déjà dénoncées par le New York Times (en anglais). L’armée américaine aurait-elle davantage honte de cette maltraitance que des autres sévices pratiqués sur le détenu ? Dans le récit, la censure de l’armée masque non seulement le nom des interrogatrices, mais aussi leur sexe. Ce qui permet de déduire qu’il s’agit de femmes.

“Dés que je fus debout, les deux XXXXXX [mot censuré : “femmes” probablement] ôtèrent leur chemisier et se mirent à tenir des propos salaces que vous imaginez sans peine (…). Ce qui me fit le plus de mal, c’est quand je fus forcé de participer à une relation sexuelle à trois de la plus dégradante des façons. Beaucoup de XXXXXX n’ont pas conscience que les hommes souffrent de la même façon que les femmes si on les force à avoir un rapport sexuel, et peut-être davantage, du fait de la position traditionnelle de l’homme.”

L’aveu extorqué

Que produit cette torture sans fin ? Réponse du détenu de Guantanamo :“J’aurais tout avoué dès le premier jour si j’avais été coupable de ce dont on m’accusait. Mais le problème, c’est qu’on ne peut pas simplement avouer quelque chose qu’on n’a pas fait ; il faut donner des détails, ce qui est impossible quand on n’a rien fait.” Ses interrogateurs ne veulent plus entendre “Je ne sais pas” ? Il ne le dit plus. Invente des détails compromettants. Avoue finalement être “allé au Canada avec pour objectif de faire sauter la tour CN de Toronto” et, cerise sur le gâteau, avoir “acheté beaucoup de sucre, pour le mélanger aux explosifs et ainsi accentuer les dégâts”

La prière et les livres

Comment Mohamedou Ould Slahi a-t-il pu tenir ? Ses ressources intérieures ont joué, notamment la religion. Battu et maltraité par ses geôliers, il raconte avoir souvent prié pour résister. Parfois en silence : “Dès que je commençai à prier, XXXXXX se moqua aussitôt de ma religion, et je me résignai à prier dans mon cœur, afin de ne pas lui offrir l’occasion de blasphémer. Rire de la religion d’autrui est un des actes les plus barbares qui soient”, écrit-il.

A partir de 2005, quand son régime de détention s’adoucit, on lui prête des livres, comme L’Attrape-Cœur, de Salinger, qu’il dévore, pour améliorer son anglais. En revanche, les manuels d’anglais sont interdits pour que les prisonniers non-anglophones ne puissent comprendre ce que disent les gardiens.

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