"Derrière le terrorisme de l’EI il y a des ressorts qu’il faut comprendre"

etat_islamique_drapeauDans son livre “L’État islamique, le fait accompli”, Wassim Nasr revient sur l’émergence de l’organisation jihadiste qui a supplanté Al-Qaïda. Témoignages et exemples précis à l’appui, il explique comment l’EI a construit son système. Entretien.

Cela fait déjà plusieurs années qu’il étudie les mouvements jihadistes, et il est aujourd’hui une référence en la matière. Journaliste à France 24, Wassim Nasr est l’auteur de “L’État islamique, le fait accompli”, aux éditions Plon. Dans ce livre, basé sur les témoignages des jihadistes membres de l’EI, il tente d’expliquer le phénomène qu’est l’organisation État islamique (EI). Une approche distanciée, factuelle, quasi scientifique. Entretien

France 24 : En premier lieu, pourquoi avoir choisi ce titre ?
Wassim Nasr :
Quoi qu’il arrive et même si l’EI est vaincu demain, ils auront réussi à monter leur système. Ils sont parvenus à acquérir l’essentiel des prérogatives régaliennes d’un État. Ils administrent des villes, gèrent des écoles, un système judiciaire, projettent de frapper une monnaie. Ils ont mis le monde devant le fait accompli.

Un chapitre est consacré à l’emploi de l’appellation Daech, que vous regrettez. Pourquoi ?
On n’utilise que très rarement des acronymes en langue arabe. Ce n’en est pas un. Et les jihadistes de l’EI eux-mêmes rejettent cette appellation. Des dirigeants occidentaux utilisent ce mot parce que cela leur évite de prononcer les mots “état” et “islamique”, car ils ne veulent pas reconnaître à l’EI les prérogatives d’un état ou risquer de froisser une partie des musulmans. Mais c’est minimiser les choses à mon sens. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, on parle bien de la République populaire démocratique de Corée pour la Corée du Nord, alors qu’elle n’est pas démocratique.

Alors que l’EI est perçu comme synonyme de barbarie et d’exactions, ce livre se concentre davantage sur des éléments factuels et des exemples concrets expliquant l’émergence du groupe. Pourquoi cette approche ?
Se concentrer sur les crimes commis risque de faire occulter qu’il y a une véritable construction politique sous-jacente et c’est ce qui est dangereux. Au-delà des exactions et de l’horreur, il y a une idéologie. Dire simplement “ce sont des barbares, des paumés, des fous”, n’aide pas à comprendre le phénomène et tend même à le minimiser. Or, leurs actes prennent une dimension d’autant plus dangereuse quand on comprend qu’ils sont en réalité réfléchis. Il y a bien quelque chose à comprendre, une idéologie avec des ressorts religieux et dogmatiques. C’est important de chercher à savoir ce qui peut pousser un jeune né en France à rejoindre l’EI en Syrie, par exemple, ou bien un jeune d’Irak ou de Syrie, qui participait à des manifestations pacifiques à les rejoindre. L’EI attire des recrues qui viennent de 100 pays différents, ce n’est pas rien. Qu’est ce qui attire ces gens ? Qu’est ce qui les lie ? C’est cela qu’il faut explorer. Tout en se rappelant qu’avant l’EI, beaucoup d’organisations ont utilisé la terreur à des fins politiques.

Le livre est basé sur des témoignages de jihadistes. Quel est votre

© Plon

rapport avec eux ?
J’ai une approche de journaliste. Les jihadistes sont pour moi des contacts, des sources, comme il est habituel d’en avoir dans notre métier. Je me souviendrai toujours de l’un des premiers entretiens que j’ai effectué, en décembre 2012, avec un jihadiste tunisien qui avait rejoint la Syrie. Il était titulaire d’un master en communication et j’avais été très surpris par la construction de son discours. Je ne m’attendais pas à cela.

Jusqu’à l’émergence de l’EI, Al-Qaïda était la référence en terme de jihadisme et de terreur. En quoi l’EI est-il différent d’Al-Qaïda ?
Les deux organisations ont le même but : l’instauration d’un califat. Mais les manières d’y parvenir sont différentes. Al-Qaïda lutte plutôt contre ce qu’on appelle “l’ennemi lointain”, en l’occurrence les États-Unis. Ils estiment qu’il faut les vaincre d’abord et qu’ensuite les “ennemis proches”, les régimes de la région, tomberont d’eux-mêmes. L’EI a l’approche inverse, il combat en premier les régimes de la région et affirme qu’il veut instaurer le califat “rue par rue”. En outre, Al-Qaïda cherche à convaincre réellement ses recrues de son idéologie et s’ancre dans des problématiques nationales. C’est le cas en Syrie par exemple, où le front al-Nosra, dont le chef est un syrien, fait partie prenante du conflit. L’EI, lui, prône un jihad de masse et se veut transnational.

Est-ce qu’il est possible de vaincre l’EI ?
Même si l’EI est vaincu militairement, tant que les ingrédients (oppression par des gouvernements corrompus, manque d’idées politiques, d’idéaux, pas de perspectives économiques…) qui ont permis à l’EI de fructifier seront présents, il y aura des résurrections ou d’autres formes de groupes jihadistes qui émergeront.

France24

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