DOSSIER DE L'ENQUETE – AFFAIRE TALLA SYLLA – Dossier réalisé par Sud Quotidien, 2004

Tentative de meurtre perpétrée contre le leader du Jëf Jël, Talla Sylla
Tentative de meurtre perpétrée contre le leader du Jëf Jël, Talla Sylla
Tentative de meurtre perpétrée contre le leader du Jëf Jël, Talla Sylla

La juge chargée de l’instruction du dossier criminel concernant la tentative de meurtre perpétrée contre le leader du Jëf Jël, Talla Sylla, intervenue dans la nuit du 5 au 6 octobre dernier, tient encore le pays dans l’expectative. Les citoyens attendent avec beaucoup d’impatience le sort qu’elle réservera finalement à ce dossier explosif.

Depuis que la Justice a été saisie de cette affaire, la juge d’instruction tarde en effet à réagir, en dépit de la clarté des faits rapportés par les gendarmes enquêteurs dans le dossier transmis au procureur du tribunal régional hors classe de Dakar. Ce dernier en a saisi depuis plus de trois mois la doyenne des juges d’instruction en service au premier cabinet de la même juridiction.

1.    Qu’est ce qui retient les juges ?

Il est aujourd’hui établi que les enquêteurs qui avaient en main l’affaire Talla Sylla, ont agi avec un remarquable professionnalisme et avec une extrême diligence. La gendarmerie nationale à qui l’enquête a été confiée a obtenu dans un délai record des résultats probants qui auraient pu permettre de passer très rapidement à la phase de jugement de l’affaire. Mais hélas !

Sud Quotidien a enquêté et a réussi à obtenir des informations substantielles renseignant sur la réussite spectaculaire des limiers de la gendarmerie nationale. Des sources dignes de foi et proches des hautes autorités de la Police judiciaire se félicitent de la rigueur de l’enquête, mais s’inquiètent également des atermoiements de la Justice.
Compte tenu des faits rapportés aux autorités judicaires et face aux lenteurs de la Justice, les officiers de police judiciaire interrogés ne comprennent pas l’attitude de la chancellerie dans le traitement du dossier.

Nos sources se demandent les raisons qui justifient la position du parquet alors qu’il est parfaitement au courant de la gravité des faits qui ont été rapportés par les enquêteurs.

Ces mêmes sources qui sont proches des milieux de l’enquête s’interrogent sur l’opportunité de l’audience que le Chef de l’Etat aurait accordée récemment au président du tribunal régional hors classe de Dakar.

Audience d’autant plus inopportune selon les mêmes sources, que certains officiers de gendarmerie interrogés croient savoir que le dossier transmis à la juge d’instruction a été amputé de faits graves et de témoignages accablants ayant été dûment constatés dans les procès verbaux d’enquête. Les officiers interrogés se demandent qui peuvent bien être les auteurs ou l’auteur de ce forfait inqualifiable, tendant à distraire des preuves, pour saboter ou compliquer l’instruction engagée depuis plus de trois mois.

A défaut de pouvoir identifier la ou les personnes responsables de cette tentative de dissimulation, un officier s’exprimant sous le couvert de l’anonymat réagit en laissant entendre: “Je n’aurais jamais imaginé que ceux qui ont reçu le dossier pourraient se permettre de procéder ainsi. Cela me trouble et m’enlève toute envie de continuer ma carrière dans la police judiciaire “.

Qu’est-ce qui retient les juges, se demandent des officiers de police judiciaire ? Des magistrats, ajoute l’un d’entre eux, adoptent dans l’affaire Talla Sylla une attitude pour le moins troublante.

Un officier de gendarmerie soutient : ” Je sais que beaucoup d’entre les magistrats revendiquent et assument leur indépendance et leur statut de protecteur des libertés des citoyens. Ce n’est pas le cas d’autres qui ne sont pas toujours exempts de reproches “.

Notre interlocuteur n’épargne pas non plus la presse. Il se demande où se trouve cette presse qui en partie avait sauvé de la prison les responsables du Parti démocratique sénégalais (Pds) et en particulier le chef de l’opposition de l’époque, quand après l’assassinant en 1993, de l’ancien vice- président du Conseil constitutionnel, Me Babacar Seye, ” elle avait réussi par ses investigations à traquer toutes les dérives de l’enquête préliminaire qui conduisaient à des pistes prédéterminées. Nous enquêteurs, sentons pas le soutien et l’appui de la presse, passée l’euphorie des débuts d’enquête.”
Il s’en est suivi comme qui dirait une conspiration du silence impliquant même l’opposition qui s’est tant remuée au début de l’affaire.

L’officier poursuit : ” Au niveau de la gendarmerie nous savons avec certitude d’où est venue la mesure qui s’est opposée aux ordres d’arrestation émis par les enquêteurs contre les suspects, quand les investigations ont été bouclées. Pourtant, les faits, indices et présomptions rapportés, ne laissent aucun doute sur l’identité des auteurs de l’agression sauvage perpétrée contre Talla Sylla. Si on nous défend d’arrêter des meurtriers, de surcroît, multirécidivistes, qu’on explique alors pourquoi exiger de nous que nous nous acharnions contre des voleurs de poules et d’œufs dans les quartiers “.

2. La grosse frustration des enquêteurs

Les gendarmes sont ulcérés. Certains d’entre eux se sentent abusés. Un officier exprime en des termes crus, cette frustration et rappelle le spectacle auquel se sont prêtés les gendarmes à la Télévision nationale, au lendemain de l’arrestation de Ino et compagnie. ” Quand je me rappelle le spectacle auquel la Gendarmerie a été contrainte de se livrer, après l’arrestation, il y a deux ans, des membres de la bande à Ino et le silence auquel nous avons été réduits, après l’enquête sur l’affaire Talla Sylla, j’en éprouve une rage. Tout laisse croire qu’en gardant le silence sur cette affaire, la Justice voudrait faire croire que la Gendarmerie n’a pas bien fait son travail. Ce qui n’est pas le cas “.

Pour sûr, les informations obtenues par Sud Quotidien établissent de façon claire la responsabilité des suspects identifiés par les gendarmes. Elles permettent également de comprendre les ressentiments des officiers de police judiciaire.

L’un d’eux nous rappelle les faits en soulignant : ” Dans la nuit du 5 au 6 octobre 2003, à 23h45mn, près du restaurant le ” Régal “, monsieur Talla Sylla a été agressé par trois individus. Mais peu avant, M. Sylla sortait du restaurant, pour aller à la rencontre de son épouse qui venait de chez sa mère, une personne du nom de S.A qui se dit être le voisin de N. M, voisine de Talla Sylla à Fenêtre Mermoz, alerta Talla Sylla, de ce que trois individus à bord d’un véhicule de type 405, le suivaient “.

La source poursuit : ” Talla lui répondit qu’il s’en occupait et lui demandait de relever le numéro de la plaque minéralogique du véhicule. Ce dernier s’exécuta et nota le numéro de la voiture : SL 1009 A “.

3. Les faits qui accablent.

Les faits qui ont été rapportés par les gendarmes enquêteurs accablent l’entourage du chef de l’Etat, certains de ses gardes du corps en particulier et un des conseillers du président de la République. Une source proche de l’enquête précise : ” Sur la base d’un témoignage capital et du numéro d’immatriculation relevé sur le véhicule des suspects, les enquêteurs qui ont fait preuve d’un très grand professionnalisme ont identifié les agresseurs. Le témoignage de deux autres personnes a été décisif. Il s’agit de S.G et de K.A “.

Munis d’informations de première main, les gendarmes enquêteurs ont remonté la piste du véhicule immatriculé SL 1009 A. Ils ont découvert que ce numéro est celui d’un véhicule Peugeot 405 ” 7 places “, appartenant à Assane Diop, transporteur à Saint Louis, villa n° 29 Hlm.

Les enquêteurs poussent leurs investigations, pour découvrir que le véhicule en question a été racheté par ” Abdoulaye Sow, ressortissant du village de Rao “. L’un des témoins avait donné une information substantielle, en révélant aux enquêteurs qu’au moment où les agresseurs démarraient, il avait, lui-même, jeté une grosse pierre, qui a dû laisser un impact sur la carrosserie, à l’arrière de la voiture.

Les gendarmes organisent immédiatement une traque et se lancent à la recherche du véhicule. Tous les services de police et de gendarmerie à Dakar et à l’intérieur du pays reçoivent le signalement du véhicule. Ils font poster à plusieurs endroits de la capitale, des éléments et font surveiller certains garages de tôlerie-peinture.

Ils avaient auparavant entendu un certain F.K, boutiquier devant qui l’agression a eu lieu. Ce dernier a affirmé aux enquêteurs que l’un des agresseurs était venu s’approvisionner en cigarettes (des Marlboro) dans son échoppe. Le 7 octobre 2003, les gendarmes tombent sur un véhicule Peugeot 405, de couleur grise. La découverte a eu lieu en milieu de journée à Dakar, à la rue Moussé Diop x Amadou Assane Ndoye.

Les renseignements donnés par les témoins concordent parfaitement avec le signalement du véhicule des agresseurs de Talla Sylla : couleur grise, vitres teintées, feux anti-brouillard, impact de caillou à l’arrière. En s’approchant de la voiture, les enquêteurs découvrent deux plaques d’immatriculation superposées. Celle apparente porte n° DK 1763 Y. Les enquêteurs adressent immédiatement une lettre à la Division des Transports terrestres, pour en identifier le propriétaire. Les Transports terrestres répondent le 17 octobre en précisant : ” Le véhicule en question appartient à Moussé Bâ, dit Bro, Garde de Corps du président de la République, demeurant aux Hlm 3, villa n° 948. ”

Les gendarmes, qui avaient pris en filature le véhicule une dizaine de jours auparavant arrêtent alors le chauffeur de Moussé Bâ ” Bro “. Il s’était garé face au restaurant dakarois ” Loutcha ” situé au centre ville. Ils le conduisent immédiatement à la Brigade de recherches. Une fouille minutieuse du véhicule permit de découvrir un flacon d’huile servant à nettoyer des armes, des mégots de Marlboro. Un exemplaire du journal ” Le Populaire “, découpé aux mêmes dimensions d’une plaque minéralogique et des rivets.

Dans le procès-verbal d’audition du chauffeur de Moussé Bâ ” Bro “, il est indiqué ce qui suit : ” Dans la nuit du 5 au 6 octobre 2003, mon patron Baye Moussé Bâ ” Bro”, m’avait envoyé à Kébémer. J’y suis allé avec un véhicule de type Pajero. Le lendemain, j’ai passé la nuit à Keur Massar. Je ne suis pas témoin des faits. ”

Le 18 octobre 2003, les enquêteurs organisent une perquisition chez Baye Moussé Bâ dit ” Bro “. Il est absent au moment de l’arrivée des enquêteurs. Son épouse donne son accord pour que la perquisition puisse avoir lieu. Au chevet du lit de Baye Moussé Bâ ” Bro “, les gendarmes découvrent un porte-cartouches de marque Luger S et B, dont la capacité est de 12 cartouches. Dans le porte-cartouches, il en manque trois.

Les trois douilles de 9 mm, ramassées sur les lieux de l’agression sont identiques à celles trouvées dans la chambre de Baye Moussé Bâ. Les gendarmes sont formels : ” les douilles ramassées sur les lieux de l’agression sont les trois qui manquent dans le porte-cartouches du suspect Baye Moussé Bâ ” Bro “.

La femme de ménage trouvée au domicile de Baye Moussé Bâ a été elle aussi entendue par les enquêteurs. Elle a déclaré lors de son audition : ” Assane Diop, Ismaïla Mbaye, se sont retrouvés avec Baye Moussé, chez ce dernier, dans la nuit du 5 au 6 octobre. Ils ont quitté la maison après un appel téléphonique reçu par Baye Moussé. Ils sont revenus ensemble à la maison après minuit. Ce jour-là, chacun d’eux m’a donné un billet de dix mille francs “. Les enquêteurs ont vérifié les appels reçus par Baye Moussé Bâ ce jour-là, à cette heure-là. L’appel dont parlait la femme de ménage venait d’un Conseiller du président de la République. Nos sources révèlent que l’appelant a été entendu.
Tous ces faits, affirment les gendarmes, ont été reconnus par Baye Moussé Bâ ” Bro “, dans le procès-verbal d’audition qu’il a signé.

Ismaïla Mbaye, qui a été tué dans un accident de la circulation quelques temps après l’agression, avait été lui aussi entendu. Il a affirmé aux enquêteurs, que dans la nuit du 5 au 6 octobre, à 23 heures, il était à Keur Massar chez son marabout S.M. Il a également reconnu avoir offert à la femme de ménage, dix mille FCfa, non dans la nuit du 5 au 6 octobre, tel que rapporté par la femme de ménage, mais plutôt à la date du 8 octobre 2003, dans l’après midi.

Interrogé à son tour, le marabout déclare aux gendarmes : ” Je n’ai pas vu Ismaïla Mbaye depuis un mois avant les faits.  Quelques jours après l’agression de Talla Sylla, Ismaïla Mbaye qui se trouvait en Malaisie avec le Chef de l’Etat m’a envoyé son épouse, qui m’a remis 50 000 francs de sa part, pour que je formule des prières pour son époux. Ce que j’ai fait comme d’habitude “.

Un officier de Police judiciaire nous a indiqué : “Ismaïla Mbaye a été formellement reconnu par un témoin à qui il a été confronté à la gendarmerie “.

Dans le procès-verbal d’audition, il est écrit : ” Ismaïla Mbaye a été confronté au témoin qui l’a formellement identifié, au moment de la confrontation, il tremblait comme une feuille. ”

Les gendarmes interrogés croient aujourd’hui à la thèse du complot et du sabotage du véhicule à bord duquel Ismaïla Mbaye a trouvé la mort. Selon un gendarme :

” Ismaïla a dit avant sa mort à un de ses parents vivant en France qu’il ne paierait pas seul le forfait criminel. Ismaïla Mbaye trouvera la mort sur la route de Touba quelques jours après. Il avait peur et se sentait menacé. Nous aurions souhaité qu’une expertise indépendante soit effectuée sur le véhicule accidenté les heures qui ont suivi la mort de M. Mbaye. Je ne suis pas sûr que le liquide de freinage ait été au bon niveau au moment du drame. J’ajoute également que nous aurions souhaité que la baume de complément reliant l’arrière et l’avant du véhicule soit expertisée ”

Compte-tenu de toutes ces informations qui sont en possession de la Doyenne des juges, les gendarmes s’interrogent : ” Pourquoi, eux, les juges, qui ne sont soumis à aucune hiérarchie et qui sont en principe indépendants, ne font pas preuve de la même détermination que nous, officiers de police judiciaire ? ”

Le même officier poursuit:” nous gendarmes obéissons à des ordres. Cela ne nous a pas empêché d’aller chercher les suspects à la présidence de la République. Pourquoi les juges ne peuvent pas trancher sur la base des éléments d’enquête dont ils disposent ? Qui va agir à leur place pour faire arrêter les criminels à col blanc clairement identifiés”.

Ce sont des gendarmes outrés qui attendent un sursaut de la Justice de dire le droit en arrêtant les suspects, ou à défaut, les convoquer pour les entendre.

Un gendarme indique: ” c’est un devoir d’arrêter Ino et sa bande. C’est à la fois un honneur et un devoir, pour les officiers de police judiciaire de faire arrêter les criminels qui arpentent les allées du pouvoir, et qui mettent en péril les institutions de la République. Le Premier ministre disait que les coupables seront identifiés et punis. Qu’il prouve maintenant que ce ne n’était pas de simples propos politiciens jetés en l’air “.

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