May 26, 2019
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Égypte : les "Enfants des rues", ces comédiens "terroristes" qui énervent Sissi

selfie_4_allCinq comédiens du groupe “Atlfal al-Shawarea”, dont les vidéos satiriques publiées en ligne se moquent de l’Égypte du général Abdel Fatah al-Sissi, ont été arrêtés mardi 10 mai. Le plus jeune d’entre eux, Ezzedine Khaled, 19 ans, a été libéré sous caution mais les autres sont poursuivis pour “incitation au terrorisme”. Des accusations complètement disproportionnées selon leur avocat, qui dénonce une violation de la liberté de création.

Depuis début 2016, les comédiens du groupe “Atlfal al-Shawarea”, littéralement “les enfants des rues”, publient des vidéos sur leur page Facebook qu’ils filment dans la rue en mode selfie. Avec très peu de moyens mais beaucoup de liberté de ton, ils ont trouvé un public pour leurs courtes vidéos. Ils étaient suivis par près de 300 000 personnes sur Facebook, avant que leur compte ne soit supprimé le 10 mai.

“Dans leurs vidéos, ils reprennent a capella des airs de chansons très connues du folklore égyptien ou de la culture populaire occidentale des années 1990, en modifiant les paroles pour se moquer du régime et des partisans du Président Sissi, explique Adel Iskandar, professeur en communication à l’Université Simon Fraser à Vancouver et spécialiste de l’Égypte. De façon enjouée et sarcastique, leurs textes mettent en lumière des questions de justice sociale. Leurs vidéos les plus récentes étaient particulièrement engagées politiquement : il y avait notamment une opérette critiquant les arrestations arbitraires du gouvernement. Certains commentateurs estiment que c’est à cause de celle-ci qu’ils ont été arrêtés”.

Malgré la suppression de leur page Facebook, des vidéos des “Atlfal al-Shawarea” restent accessibles sur leur chaîne YouTube. Mais nous avons préféré les sauvegarder sur la chaîne des Observateurs de France 24.

En voici quelques exemples :

“Merci à l’armée de mon pays !”

Cette vidéo, mélange les styles musicaux et inclut même une chanson des années 1980 de la chanteuse américaine Susanne Vega, “Tom’s diner”, qui avait été reprise par la chanteuse égyptienne Simone à la fin des années 1980 et avait fait un carton. Ici, les comédiens parodient des slogans patriotiques du régime et les arguments des pro-Sissi pour justifier la répression du régime.

À 0’41, ils s’invitent à reprendre en cœur le slogan de la campagne pro-Sisi lors des dernières présidentielles : “Tahia Masr”, “Vive l’Égypte”. Ils manquent visiblement d’engouement. “Il faut que ça vienne des tripes”, dit l’un d’eux. Le troisième essai semble concluant. Ils disent leur amour sans condition au pays avec une ferveur qui paraît presque réelle… et est d’autant plus à prendre sur le ton de la parodie. “Merci à l’armée de mon pays !” chantent-ils ensuite, dans la même veine, en reprenant un tube égyptien qui glorifie l’armée égyptienne. Une façon de critiquer le nationalisme triomphant du régime qui sponsorise des productions musicales pour rappeler la grandeur du pays. À la fin de la vidéo, les Atlfal en rajoutent une couche en jouant une scène d’arrestation et d’interrogation par la police égyptienne.

L’Arabie saoudite et les “traîtres”

Cette autre vidéo est la plus vue, plus de 2 millions de fois sur leur page Facebook. Elle fait référence à l’annonce du transfert à l’Arabie saoudite de la souveraineté de deux îles de la mer Rouge le 10 avril 2016. Dans la vidéo, ils retracent l’histoire de l’Égypte des Pharaons à nos jours, sauf que dans la vidéo, l’Égypte ne s’appelle plus Égypte mais…Arabie saoudite et sa capitale n’est plus au Caire mais à Riyad.

Ainsi, dans la bouche des “Atlfal al-Shawarea”, le royaume d’Arabie saoudite se dote d’une “civilisation vieille de 7 000 ans”. Et Riyad devient, selon l’expression consacrée, à l’instar du Caire, “le don du Nil”. Ils se moquent aussi des discours du gouvernement égyptien, pour qui, soudain, ces deux îles dont la souveraineté a été transférée à l’Arabie saoudite, n’ont jamais été égyptiennes. “Quiconque dira qu’elles sont égyptiennes sera considéré comme traître” mettent-ils en garde, pour parodier la rhétorique classique du camp pro Sissi pour disqualifier toute opinion discordante.

“L’État a peur de la liberté qu’offre Internet”

Mahmoud Othman

Mahmoud Othman

Mahmoud Othman, l’avocat des comédiens, membre de l‘association pour la liberté de penser et d’expression, s’inquiète des charges retenues contre eux.

Les membres du groupe ne s’attendaient pas à de telles accusations. Ils travaillent dans le monde du théâtre depuis cinq ans. Ils n’ont jamais été confrontés à ce genre de problèmes. Ils sont sous le choc. Les artistes ne peuvent être traités comme des criminels ! Les accusations portées contre eux sont contraires à la Constitution égyptienne qui protège la liberté d’expression et de création. Ce n’est pas le premier cas d’artistes poursuivis par l’État mais, à cette heure, la répression des opinions dissidentes augmente. L’État a peur de la liberté qu’offre Internet notamment pour des artistes comme “Atfal al-Shawarea” qui publient des contenus sarcastiques et racontent si bien notre situation actuellement en Egypte.

Ezzedine Khaled, le plus jeune du groupe, a été arrêté chez lui le 7 mai pour “incitation aux manifestations” et “diffusion sur Internet d’une vidéo comportant des propos injurieux envers les institutions de l’État”. Il a été maintenu en détention pendant quatre jours. La cour a finalement décidé de le relâcher contre un dépôt de 10 000 livres égyptiennes (près de 1 000 euros, NDLR) payé par sa famille. Le procureur a fait appel de la décision. Ezzedine est de retour chez lui et attend donc le prochain procès en appel. Les quatre autres membres du groupe ont entre temps été arrêtés. Ils seront gardés en détention pendant quinze jours. Ils sont notamment poursuivis pour avoir constitué “un groupe incitant à la rébellion et au renversement de l’État” et “incitation au terrorisme.” Ces charges sont complètement disproportionnées !

Campagne de soutien sur les réseaux sociaux

L’arrestation de ces comédiens les a rendus encore plus populaires. Sur les réseaux sociaux, une campagne appelant à leur libération s’organise. Nombreux sont ceux, comme le comédien égyptien Bassem Youssef, à publier des vidéos ou selfies des comédiens avec le hashtag “Libérez les Enfants des rues”.

Selfies en solidarité avec les comédiens arrêtés.

Un rapport de 2015 d’Amnesty International souligne la dégradation de la situation des droits humains en Égypte, et notamment l’imposition de restrictions arbitraires à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique.

En avril 2016, 1 200 personnes avaient notamment été arrêtées pour avoir manifesté contre la décision du président Sissi de transférer à l’Arabie saoudite la souveraineté de deux îles inhabitées de la mer Rouge. Il y a encore 577 personnes qui feraient face à des accusations, notamment pour violation d’une loi interdisant les rassemblements publics non autorisés de plus de 10 personnes.

Mahmoud Othman

Mahmoud Othman

ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou ,journaliste rédacteur arabophone

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