Entretien avec les Touré Kunda

Touré Kunda

Touré Kunda
Touré Kunda

La légende Touré Kunda est de retour à Dakar après plus d’une vingtaine d’années (dernier concert remonte à 1987 au stade Demba Diop avec Africa Santé) d’absence sur les scènes sénégalaises. Ismaïla, le grand frère et Sixu Tidiane Touré, le cadet, un peu vieillis par l’âge, gardent toujours leur énergie d’antan.

Très taquin par moments hier lors d’une rencontre avec la presse à l’institut français de Dakar, le duo dit tout son bonheur de reprendre la boucle à zéro à partir de la Casamance avec la «Caravane tour».

Mais en jetant le regard sur le rétroviseur, les frères Touré replongent dans leur passé et parlent du pourquoi de leur absence indépendamment de leur volonté. Le manque de solidarité des artistes locaux, la mise à l’écart dont ils ont fait l’objet durant les grands évènements organisés par leur pays (Fesman III et Francophonie) et la situation en Casamance.

Tout y passe dans cet entretien avec le duo. Mais pour commencer, Ismaïla et Sixu Tidiane Touré disent pourquoi ils ont accepté de participer à la «Caravane tour » ?

Sixu Tidiane TOURE : Nous connaissons l’Association «Crréa sud» organisatrice de cette manifestation, car on y est parrain, il y a plus de dix ans. Le groupe Nakodjé avec qui on sera sur scène demain (le concert Caravane tour est prévu aujourd’hui à l’institut français de Dakar) aussi on les connaît, mais nous n’avons jamais joué avec eux. Ce sera la première fois. Ce sera un choc des cultures important, on s’y retrouve, on se parle, on se respecte. On a accepté d’en faire partie. Beaucoup de jeunes qui viennent de naître qui sont des producteurs qui officient au Sénégal ne pensent jamais à inviter les Touré Kunda, c’est lamentable. Pis, il y a eu le Fesman 3, la Francophonie, personne n’a pensé à nous. Mais pourquoi on ne nous invite pas? Ils savent sur le net qui est artiste. Il faut dire la vérité, au Sénégal, les artistes ne sont pas solidaires. Chacun se la joue alors qu’on doit se fraterniser. Ce moment est une occasion pour nous de partager notre bonheur, de donner du plaisir et d’en prendre, nos rythmes, nos chants. Nous n’avons jamais quitté le Sénégal, mais on se demande est-ce que le Sénégal nous a boudés ? Aujourd’hui ce sont de jeunes producteurs qui sont ici et qui ne nous connaissent pas.Nous avons payé de notre poche à une époque pour venir jouer dans notre pays en perdant beaucoup de milliards. Nous avions fait à l’époque un prêt au crédit lyonnais, car nous voulions venir au Sénégal pour partager notre expérience. L’entrée était à trois mille francs Cfa mais la majorité était dehors. Nous avons fait la même opération à Dakar, en Gambie, en Côte d’Ivoire et la note a été salée. C’était un coup de maso. On s’est demandé comment payer, et on y ait arrivé au bout de quinze ans. Nous nous sommes dit qu’il faut se préparer pour venir au Sénégal. Toutefois nous faisons des tournées à travers le monde. Jusqu’à cette occasion parce que cela nous manque de venir au Sénégal. C’est pour cette raison que nous avons accepté de participer à cette caravane tour.

Ismaël TOURE : Ce qui est à signaler, c’est de pouvoir revenir au pays. Cela nous manquait, mais ne nous empêchait pas de vivre. On dit souvent «aime qui t’aime et tant pis pour celui qui ne t’aime pas». Embarquer dans cette caravane rappelle ce que nous avons eu à faire quinze ans en arrière. Nous sommes venus avec une panoplie de matériels que nous avons exposée sur scène. Car en quittant à l’époque on savait qu’il n’y avait rien comme matériel et au risque d’être confronté à ce manque, on a tout amené. Cela nous a permis de savoir qui on était, mais (…) en s’endettant. C’est ce que vient de dire Tidiane. Il regrette qu’on ait eu à payer toute cette somme d’argent et il en parle toujours comme si c’était hier. Mais c’était en 1980. Il n’y a plus de dettes aujourd’hui, tout a été remboursé.

Pourquoi s’endetter pour se produire au Sénégal ? 

Cheikh Tidiane TOURE : Nous avons fait cela à l’époque pour dire à nos frères et sœurs qui étaient au Sénégal que c’était possible. Quant mon frère et moi faisaient de la musique, ceux qui passaient chez nous et les parents disaient que nous sommes voués à l’échec. Personne ne pensait vivre de la musique. On se cachait pour le faire. Mon frère est partie en Europe, il a fait la prospection et il m’a appelé. Le matériel nous a coûté cher, avec le transport de trente personnes pour venir au Sénégal, nous avons invité tous les artistes sénégalais pour leur dire que c’est possible, on peut vivre de la musique.

Ismaël TOURE :  A partir de ce départ, nous nous sommes retrouvés dans une situation d’endettement énorme. On nous a dit qu’on avait loué une télévision, des techniciennes, etc. Heureusement qu’il y a aujourd’hui des jeunes qui ont des agences de communication. Nous avons été aussi confrontés à la non professionnalisation de gens qui représentaient la musique ici, parce qu’il n’y en avait pas, car la musique n’était pas une source de vie. Cela nous a coûté des désagréments ; des gens sont parties avec la caisse.  Et après on a fini par vous (le Sénégal) bouder. Il a fallu attendre plus de quinze ans pour revenir. Je ne vous cache rien, je n’avais plus envie de revenir. J’avais envie de venir tous les ans voir la famille, les parents, la Casamance et du coup, j’étais obligé de passer par Dakar pour voir des amis. Aujourd’hui cette tournée nous a montré qu’on a bien fait.

«Nous nous sommes retrouvés dans une situation d’endettement énorme. Nous avons été aussi confrontés à la non professionnalisation de gens qui représentaient la musique ici, parce qu’il n’y en avait pas, car la musique n’était pas une source de vie. Je ne vous cache rien, je n’avais plus envie de revenir.»

 

Peut-être c’est cela qui avait plombé le groupe Touré Kunda ? 

Sixu Tidiane TOURE : Mais pas longtemps. Nous avions assumé en disant qu’on paie la dette. Avec nos droits d’auteurs, on a payé. Ici les gens n’ont pas cessé de parler, la ville de Ziguinchor, la maison familiale, etc. Personne ne s’est demandé qu’est-ce qui se passe. Le groupe a été plombé, mais on a travaillé en amont.

Pourquoi le retour est-il aussi agréable ? 

Ismaïla TOURE : Parce que avec le recul, on voit que beaucoup d’enfants sont nés après notre dernière venue et du coup, ils ne savaient pas qui on était. Avec cette tournée nous repêchons ceux qui ne nous connaissaient pas, cela fait partie des arguments qui nous ont amenés à accepter à refaire le chemin. Ceci est agréable et que nous sommes en train de reprendre la boucle à zéro, de faire le tour de la Casamance. Et cela je ne m’en cache pas, c’est très passionnel. Ça nous a passionné de jouer à Ziguinchor, à l’Alliance français, c’était devant six cents personnes, même si c’était cinquante, on s’en fou, parce qu’on est sûr qu’il aura des retombées. On ira après à Saint-Louis.

La légende des Touré Kunda semble avoir beaucoup d’amertume en se rappelant ce passé ?

Ismaïla TOURE : Amertume ? Non, beaucoup de joies. Quand on fait des choses, on le fait avec le cœur. Le cœur y était. Amertume n’est pas africain. On était venu faire une prestation, les gens étaient contents. Ce, sur quoi, on n’a pas tiré forcément tous les bénéfices qu’on attendait.

Pourquoi les producteurs ne s’intéressent pas à vous ? 

Ismaël TOURE : Les producteurs sont des gens indépendants, les Touré Kunda aussi sont indépendants. C’est un dialogue de deux personnes, l’accord passe parce qu’ils ont les mêmes intérêts. Si notre intérêt est un peu bafoué, il ne peut pas y avoir d’accord. C’est peut-être les raisons pour lesquelles on n’est pas d’accord avec les producteurs.

Comment avez-vous vécu votre passage à Ziguinchor où la caravane a débuté samedi dernier ? 

Ismaïla TOURE : Notre passage à Ziguinchor était incontournable. Parce que c’est de là-bas que nous sommes partis pour aller ailleurs. Quand on reprend notre départ à nouveau et que l’on part de Ziguinchor, c’est juste la réalité des choses. Lors de notre prestation à Ziguinchor, les enfants présents n’étaient pas nés, mais lorsqu’on commençait une chanson, ils le terminaient. Je croyais que c’était juste une chose qui existait au Cameroun. Mais quand vous vous retrouvez dans une ville comme Ziguinchor, vous chantez en pulaar, en mandingue, tout le monde termine la chanson, il n’y a pas de bonheur plus grand que ça. L’autre chose, quand on est arrivé, on a trouvé Ziguinchor malade de sa souffrance, de l’injustice qu’il a vécue, mais malade au vrai sens, car la ville est devenue sale alors qu’elle a été toujours propre.

«Lors de notre prestation à Ziguinchor, les enfants présents n’étaient pas nés, mais lorsqu’on commençait une chanson, ils le terminaient. Quand vous vous retrouvez dans une ville comme Ziguinchor, vous chantez en pulaar, en mandingue, tout le monde termine la chanson, il n’y a pas de bonheur plus grand que ça.»

Vous êtes des acteurs de la paix en Casamance, quelle analyse faites-vous de la situation ?

Ismaïla TOURE : Je déplore toujours cette situation de guerre qui a décimé la région. Nous ne cherchons pas les responsables, mais nous voulons apporter notre contribution pour bâtir de nouveau la Casamance et je crois que ce voyage va nous le permettre. Vous savez où il y a la guerre, il doit y avoir une réconciliation. Et comme il n’y a pas encore de réconciliation donc rien n’est encore fait. Comme nous sommes conscient de cela, on fait à notre manière. Nous sommes sûrs qu’il y a beaucoup d’espoir, Macky Sall sait bien que s’il ne fait rien, nous, nous allons faire quelque chose.

Sixu Tidiane TOURE : Il faut que la Casamance retrouve la paix. Cela fait 32 ans, les jeunes sont désœuvrés, il n’y a pas d’argent, pas d’investisseurs avec les rebelles. On se dit après 32 ans, quelle perte. Dans tous nos albums on a chanté pour la paix en Casamance. Tous les gouvernements passés ont échoué, on espère qu’avec Macky Sall, cela va réussir. La route est longue entre Dakar et Casamance. Macky ne doit pas faire l’erreur de Diouf ou de Wade. La paix en Casamance, ce n’est pas que des paroles et de l’argent. On a qu’à prier pour que Macky Sall réussisse. Il faut une table ronde pour la paix. La réconciliation nationale, le Sénégal est indivisible.

«Je déplore toujours cette situation de guerre qui a décimé la région, nous ne cherchons pas les responsables. Tous les gouvernements passés ont échoué, on espère qu’avec Macky Sall, cela va réussir. Macky ne doit pas faire l’erreur de Diouf ou de Wade. »

Qu’est-ce qui permet aux frères Touré de maintenir la flamme ? 

Ismaël TOURE : Diarou ci tal bi (Se réchauffer au près du feu en wolof). C’est d’abord la passion de ce métier que nous avons choisi et qui nous poursuit. On a essayé de faire d’autres activités, mais cela ne passait pas. Ce qui passait et qu’on maîtrisait et faisait avec bonheur ; c’est la musique. Les choses se sont faites d’elles-mêmes et on dit que Dieu sait bien faire les choses.

  Cheikh Tidiane TOURE : On chante aussi dans nos langues africaines, sénégalaises en particulier. En Europe, les gens ne comprennent pas, mais ils ressentent que du bonheur. C’est pour partager nos langues à travers le monde. Aux Usa, tu passes, on te dit «Na ga def…», c’est un message que l’on essaie de porter au-delà de nos frontières.

A quand le prochain album ? 

Ismaïla TOURE : Aujourd’hui les réalités de la discographie ont complètement changé. Avant on sortait un album de douze titres, aujourd’hui on peut sortir cinquante à travers le Net et les morceaux sont téléchargeables sur les plateformes. Le disque est sorti depuis très longtemps (Lambi Golo – 2011) mais il n’y a pas eu de promotion. J’espère que ce voyage va se renouveler et si cela pouvait se faire tous les six mois.

Quel regard jetez-vous sur la musique sénégalaise ? 

Sixu Tidiane TOURE : Les Sénégalais aiment le mabalax, mais il n’y a pas que ça. En Casamance, il y a beaucoup de rythmes diolas, mandingues, halpulaar, etc. Chaque ethnie a son rythme, c’est cela le Sénégal. Mais le mbalax a dominé dans les foyers et ailleurs, les gens sont habitués. Mais ceux qui aiment autre chose verront des sonorités. La musique sénégalaise n’est pas exportable. Ce sont les Sénégalais ou les Occidentaux qui aiment le mbalax qui vont le transporter à l’extérieur. Il faut la moderniser. Il faut l’«Américaniser», le «Franciser», mais ne pas seulement se limiter dans nos langues. Un spectacle, il faut le vendre, le partager comme il en avait avec les Laba Sossé, Pape Seck, etc. Il faut que le Sénégal fasse de la variété et que cela soit une musique lisible.    

Comment se passe les journées du Touré Kunda ?

Sixu Tidiane TOURE : Il y a la famille, le travail dans notre studio à Paris et les tournées.

Les grands artistes produisent ou encadrent de jeunes débutants souvent. Quand est-il à votre niveau ? 

Sixu Tidiane TOURE : On n’encadre pas, on donne des conseils. Parce que encadrer, produire, c’est lourd. Je ne veux pas m’engager dans cela et qu’en retour, on m’accuse d’avoir voler l’argent de quelqu’un. Nous donnons plus de conseils comme participation à l’encadrement des jeunes.

Quels conseils pour les débutants ? 

Sixu Tidiane TOURE : Bossez et croyez à la musique. Choisissez une bonne direction qui puisse traverser les cœurs pas seulement l’Afrique, mais le monde entier. De choisir les belles mélodies majeure ou mineure. Choisir la tonalité de la voix et quand les gens aiment, ne jamais changer.

 

Propos recueillis par Fatou  K. SENE

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