Entretien avec Marcel Mendy: «Hissène Habré est un mauvais perdant»

Le journaliste Marcel Mendy, ancien chargé de communication des Chambres africaines extraordinaires (CAE), est l’auteur du livre « Affaire Hissène Habré: entre ombres, silences et non-dits ». Un ouvrage dont le juge des référés avait ordonné la suspension de la diffusion. Mais l’ancien président tchadien a été débouté par Dame justice qui a jugé sa demande ‘’non fondée’’. Dans un entretien accordé à Rewmi Quotidien, M. Mendy revient en long et en large sur cette affaire.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre sur le procès d’Hissène Habré ?

J’ai décidé d’écrire un livre sur l’affaire Hissène Habré pour porter témoignage.Comme vous le savez, j’ai eu l’heureux privilège d’être conseiller technique au Ministère de la Justice,chargé de la communication, au moment où l’Union africaine sollicitait le Sénégal pour organiser le procès. J’ai pu participer à toutes les étapes de la procédure, depuis la mise en place du groupe de travail par le ministre Mme Aminata Touré, jusqu’aux discussions avec les experts de l’Union africaine, d’une part, mais également avec les partenaires techniques et financiers, d’autre part. C’est dans ce cadre-là que j’ai pris part à l’élaboration des documents de base(statut des chambres africaines, la feuille de route pour organiser le procès, mais également l’accord de coopération judiciaire qui lie le Sénégal et le Tchad et l’accord qui lie le Sénégal à l’Union africaine). J’ai pris part activement à l’élaboration de ces différents instruments. A l’issue du processus, quand le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice de l’époque, Mme Aminata Touré, m’a choisi pour coordonner la communication des chambres africaines extraordinaires, je me suis dit que c’est un honneur mais également un challenge. Je prendrai part à un évènement d’une portée historique. Pour la première fois en Afrique, on allait juger un ancien chef d’Etat pour des crimes de masse. C’est ainsi que j’ai commencé mon travail au niveau des chambres africaines,mettre en place une équipe, parce que c’est un travail colossal,je ne peux pas faire tout seul. Après la cérémonie de lancement des activités des chambres africaines extraordinaires, j’ai accompagné tout le mouvement, c’est-à-dire l’arrestation de Habré, son inculpation, l’ouverture de l’instruction,etc.C’est chemin faisant, au cours de ce processus, que l’idée d’écrire a germé dans ma tête. Mais je dois reconnaitre que c’est au lendemain de ma nomination comme coordonnateur de la cellule de communication par Mimi Touré, que je suis allé rendre visite à un ami qui se trouve être le premier Président de la cour suprême du Sénégal M. Mamadou Badio Camara. Je l’ai informé de la décision prise par le ministre. Il m’a félicité et au cours des discussions, il m’a dit : « Marcel, j’espère que tu feras un livre après ? »Il connait ma passion pour la littérature et sait que j’ai écrit d’autres livres. Il l’avait dit sous le mode de la taquinerie. Bref, je me suis dit, après que le Gouvernement du Sénégal a accompli son devoir sur le plan diplomatique et judiciaire, il m’appartenait, en tant que journaliste historien du présent, de faire mon devoir : « Pondre » un livre pour la postérité.

Qu’en est-il de la situation judiciaire avec Habré ?

Hissène Habré, dès que le livre est sorti en novembre 2018, s’est précipité pour saisir le Juge des référés aux fins d’interdire la distribution, la vente et la diffusion du livre, au motif que j’ai utilisé sa photo sur la couverture sans son consentement. Cette décision du juge m’a trouvé au salon du livre à Saint-Louis, au moment où je venais à peine de m’installer dans mon stand. Mon avocat m’appelle et me dit : « Marcel, il faut tout arrêter, le juge a décidé l’interdiction du livre, sa diffusion et sa distribution. Naturellement, en tant que légaliste, j’ai pris acte de cette décision,même si je ne la partageais pas. J’ai annulé immédiatement ma participation au salon du livre. A mon retour à Dakar, en accord avec mon avocat, Me Amadou Aly Kane, j’ai décidé de contrattaquer en faisant appel contre cette décision prise en première instance par le juge. Evidemment, c’est une procédure qui a trainé un peu, parce que les avocats d’Habré ne jouaient pas le jeu. Ils faisaient dans le dilatoire comme on dit. Mais en définitive, le juge a décidé de débouter M. Habré de ses prétentions et ordonné en conséquence la vente, la distribution, la diffusion du livre depuis le 24 avril dernier. A la date d’aujourd’hui, le livre est disponible en librairie.

Habré n’a en pas encore fini avec la justice.Aujourd’hui il vous a encore attaqué sur le fond du livre. Quelle est votre réaction face à cette situation ?

Je considère que Hissène Habré est un mauvais perdant. Ce n’est pas la première fois qu’il s’attaque à ma modeste personne. Sa femme elle-même, Mme Fatimé Raymonde, pendant l’instructionen2015, s’est permis de me trainer devant le juge pour diffamation. Je faisais mon travail en tant que Coordonnateur de la cellule de communication, en reproduisant une réponse d’un journaliste tchadien,Evariste Djiétéké, à une lettre ouverte que Mme Habré avait adressée au président Macky Sall. J’ai publié les deux et elle a considéré que je l’ai diffamée. Malheureusement pour elle, quand elle s’est adressée au juge, elle a été déboutée. Habré lui-même,à un moment donné, avait saisi le Cored pour se plaindre de mes agissements. Là aussi,il a fait chou blanc. C’est pour vous dire simplement que ce n’est pas la première que j’ai affaire avec le couple Habré. Aujourd’hui encore, il a perdu la procédure qu’il avait initiée contre moi pour l’interdiction de la vente de mon livre. Il ne peut pas l’accepter, parce qu’au fond de lui-même, il ne veut pas du livre. Ce livre le dérange beaucoup et la preuve, aujourd’hui, il s’attaque au contenu, en prétextant que je l’ai diffamé et injurié. Au passage, il essaie de me mettre en mal avec le président Abdou Diouf, le Parti socialiste, la famille Tidjane où je compte beaucoup d’amis. Je ne peux pas faire du tort à la Tidjianiya que je considère comme une confrérie respectueuse et digne. Je suis un grand admirateur du défunt Abdou Aziz SyDabakh. Il faut qu’Habré le sache,nous vivons quand même au Sénégal une cohabitation harmonieuse entre religions. C’est pour vous dire que la démarche est très vicieuse. Il cherche, sous prétexte de régler son compte à Marcel Mendy, à me maitre en mal avec les familles religieuses. Les gens ne sont pas idiots au Sénégal. Ils sont intelligents et savent faire la part des choses. Je ne m’attaquerai jamais au président Abdou Diouf. A quelle fin ? Il me prête aussi des propos qui ne viennent pas de moi en évoquant l’histoire des 200 millions qu’il aurait donnés comme contribution pour la grande mosquée de Tivaouane. C’est complétement ridicule. Ce n’est pas moi qui le dis. Là où je trouve la démarche d’Habré un peu curieuse c’est que, avant moi, des journalistes français ont écrit sur lui en évoquant ses relations avec les familles maraboutiques au Sénégal, ses accointances avec certains intellectuels d’ici. Tout le monde se souvient du professeur Oumar Sankaré qui était son avocat attitré dans les médias et d’autres hommes d’affaires qui ont travaillé avec lui. Il n’a jamais attaqué à ces journalistes français parce que c’est des toubabs. Il sait qu’il a affaire à forte partie là-bas. Et il va s’attaquer à Marcel Mendy qu’on peut écraser. Il se trompe parce que je ne me laisserai pas faire. Je ne pense pas l’avoir diffamé et injurié. Devant le prétoire, il sera obligé de donner la preuve parce qu’en matière de diffamation, c’est comme ça que ça se passe.C’est à lui d’apporter la preuve que je l’ai injurié et diffamé.J’ai fait un travail scientifique en évacuant toute sorte d’à-peu-près ou de légèreté.J’ai rencontré les vrais acteurs de cette affaire. Au demeurant, personne ne peut me raconter ce qui s’est passé dans cette affaire, parce que j’ai tout vécu de l’intérieur. Je suis un témoin privilégié. Maintenait, il est dans la logique qu’il animait au départ, il ne reconnait pas les chambres africaines qu’il a toujours considérées comme illégales. Quand on l’a convoqué pour son procès, il n’a pas voulu venir dans la salle d’audience, on a dû l’amener manu militari, c’est-à-dire de force. Au cours des audiences, il n’a jamais répondu à une seule question, il a gardé le silence jusqu’à la fin.Aujourd’hui que je sors un livre sur l’affaire, ça ne peut que le déranger. Je le comprends, c’est humain. Mais moi j’exerce simplement un droitqui m’est reconnu par des textes de loi qui régissent ce pays. Nous sommes une démocratie, nous ne sommes pas une dictature. J’ai été très ravi quand le juge, dans son arrêt, a mis en exergue les valeurs-là qui gouvernent notre système démocratique et juridique. La citation qui m’a été servie, fixait la date du 11juin prochain pour la première comparution. Il est évident que le procès ne va pas s’ouvrir ce jour-là. C’est le jour où on fixe la consignation. C’est la somme que les avocats de Habré sont obligés de verser pour déclencher la procédure. C’est après que la bataille va commencer entre les avocats sur les questions de forme d’abord, avant les questions de fond. Je tiens à préciser que le statut des chambres africaines extraordinaires, dans son article 29 concernant les privilèges et immunités, couvre les juges, les procureurs, les greffiers, l’administrateur et les autres membres du personnel des chambres africaines, d’immunité conformément à la convention générale de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA). Cette immunité de juridiction pénale et civile concerne tous les actes (y compris les paroles et les écrits) qu’ils accomplissent dans l’exercice de leurs fonctions. Cette immunité est maintenue après qu’ils ont quitté le service de chambres africaines extraordinaires. C’est-à-dire que jusqu’à la date d’aujourd’hui, je suis couvert par l’immunité que me confère l’article 29 du statut des chambres africaines extraordinaires, conformément à la convention générale de l’OUA. Mais, malheureusement, les avocats d’Habré n’en tiennent pas compte.Leur souci, c’est de m’humilier coute que coute et me faire rendre gorge. Mais on verra bien, Dieu est là pour tout le monde.

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*