Entretien avec Me El Hadj Amadou Sall, avocat du fils du Président Wade : «Aucun centime d’euro n’a été versé dans le compte de Karim»

amadou-sall5La deuxième mise en demeure dont fait l’objet Karim Wade est, selon un de ses avocats, une «preuve de la politisation» du dossier. Dans cet entretien, Me El Hadj Amadou Sall démonte les accusations du Procureur spécial près la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei). Le seul compte de Karim Wade à Monaco sur les 28 visités par les commissions rogatoires est libellé en dollar et non en euro. Me Sall anticipe sa plaidoirie.

Votre client, Karim Wade, a fait l’objet d’une deuxième mise en demeure. Quelle lecture en faites-vous ?
Cette deuxième mise en demeure est la preuve de la politisation extrême de ce dossier. Le Procureur spécial, comme le gouvernement auquel il obéit, sait que le dossier est dans une impasse. En effet, l’article 10 de la loi créant la Cour de répression de l’enrichissement illicite dispose textuellement : «La durée de l’instruction préparatoire ne peut excéder six mois à compter de la saisine de la Commission d’instruction.» L’article 12 du même texte fixe un délai maximum de deux mois après la fin de l’instruction pour une décision sur le fond. Ce qui veut dire que dans 30 jours, Karim Wade doit être mis en liberté d’office pour être jugé définitivement au plus tard avant le 20 octobre 2013. Malheureusement, pour l’Accusation et le gouvernement, leur dossier s’est dégonflé et ils n’ont rien trouvé de sérieux, les développements dans l’affaire Dp World en sont une preuve assez explicite. Il ne leur reste qu’une seule chose : faire tout pour reporter le procès le plus loin possible, quitte à tordre le cou à la loi. C’est ce qui explique la deuxième mise en demeure, puisque le gouvernement n’est pas près de faire juger Karim Wade dans trois mois.
Expliquez-nous comment le Procureur spécial a pu entendre quelqu’un dont le dossier est déjà en instruction…
Pour simplifier, il faut dire que le Procureur spécial est le plaignant qui a saisi la Commission d’instruction. Il n’est donc plus en droit de faire quelque acte d’enquête que ce soit, c’est ce que l’on appelle l’indisponibilité de l’action publique. Seule la Commission d’instruction procède à l’instruction de l’affaire. En violation de toutes les règles, alors que la commission est déjà saisie, le Procureur spécial convoque notre client pour lui servir une autre mise en demeure, pour le même dossier, les mêmes personnes et les mêmes faits. Le but visé est de forcer la main à la Commission d’instruction, lui faire peur en lui signifiant clairement que la volonté des autorités étatiques est de laisser Karim Wade en prison. De façon claire, l’on peut dire que le gouvernement n’a pas confiance aux juges et tente, à travers le procureur, de les intimider pour les forcer à prendre une décision conforme à son désir.
Partant de cette mise en demeure, peut-on dire que la suite logique sera la même que la première. Une inculpation ou non de Karim par la Commission d’instruction. Cela est-il possible ?
Je crois sincèrement que la commission refusera d’inculper Karim Wade. Je rappelle que dans l’exécution de leur mission, les juges n’obéissent qu’à leur conscience. Et comme aimait à le rappeler le Premier président Ousmane Camara : «N’est libre que celui qui veut être libre.»
Peut-on parler d’un nouveau dossier ou de faits nouveaux ?
Il n’y a aucun fait nouveau ni aucun nouveau dossier. En violation des règles de procédure, le Procureur spécial a fait main basse sur des pièces du dossier qu’il nous a communiquées et qui lui ont servi à faire une nouvelle mise en demeure. Ces pièces sont constituées d’un rapport d’expertise qui lui a été communiqué comme il a été communiqué aux avocats, la loi nous donnant dix jours pour faire des observations et formuler une autre demande, notamment une contre-expertise. Alors que ce délai n’a pas expiré et profitant de la communication qui lui a été faite, le Procureur spécial est allé plus loin que la loi ne l’autorise puisqu’il a pris d’autres pièces du dossier en tentant d’y inclure un document qu’il a acquis illégalement.
On parle de 99 milliards retrouvés dans des comptes à Monaco. Qu’en est-il ?
Personne n’a trouvé 99 milliards dans des comptes à Monaco. Comme la presse l’a, au demeurant, bien expliqué, la Commission d’instruction a désigné un expert qui avait pour mission, entre autres, de vérifier les comptes bancaires ouverts à Monaco au nom de personnes physiques ou morales impliquées dans les faits font l’objet de l’instruction. Les comptes bancaires et les montants qui y sont trouvés sont connus puisqu’il y a deux ou trois mois, la presse avait là également largement fait écho de l’existence de 28 comptes bancaires ouverts à Monaco, affichant un solde positif de huit milliards de francs environ. Il s’agit des mêmes comptes bancaires, affichant le même solde positif. Les 99 milliards dont on parle sont constitués de l’addition de tous les versements et soldes cumulés de la totalité des 28 comptes de 2001 à 2013. Cela veut dire que ce montant inclut tout ce qui a été versé dans ces comptes pendant onze années. Il faut préciser d’ailleurs qu’une bonne partie des comptes visés sont la propriété de personnes non concernées par le dossier, pour la plupart d’ailleurs des membres de la famille Bourgi ou d’autres sociétés étrangères au dossier. Le procureur fixe ce montant pour impressionner l’opinion. Je puis vous affirmer que Karim Wade, ni personne d’autre dans ce dossier, n’a ou ensemble avec les autres, 99 milliards dans des comptes. C’est une vue de l’esprit.
Si ces comptes seraient pour la plupart ceux de la famille Bourgi, ne soupçonnez-vous pas donc que c’est le lien que cherche à asseoir le Procureur spécial puisque M. Bibo Bourgi est aussi poursuivi comme présumé complice ?
Il n’y a aucun lien juridique ou factuel entre Karim Wade et Bibo Bourgi, en dehors des liens d’amitié. Karim Wade n’est ni représentant légal, ni signataire, ni délégataire, ni mandataire ou ayant droit économique d’un compte appartenant à Bibo Bourgi. Il n’a pas non plus bénéficié d’un seul virement provenant directement ou indirectement d’un compte sur lequel Bibo Bourgi aurait un intérêt.
Combien ont-ils effectivement retrouvé dans ces comptes prêtés à M. Wade ?
Il n’est bénéficiaire que d’un seul compte dans les 150 banques de Monaco et ce compte affiche un solde de  2 482 137,17 dollars américains. Il a été alimenté par un don provenant du Palais royal d’un Etat du Golfe et n’a d’ailleurs enregistré aucun mouvement depuis son ouverture le 9 juillet 2003, c’est-à-dire pendant 10 ans. Le Procureur spécial, comme les plus hautes autorités de l’Etat connaissaient l’exis­tence de ce compte et la nature et l’origine de la somme qui y figure.
Peut-on savoir le nom de l’Etat du Golfe d’où proviendrait ce don ?
Le moment venu, probablement le jour du procès, tout le monde en sera informé.
Quelles sont les autorités qui connaissaient l’origine et le montant figurant sur ce compte ? Est-ce une allusion à ce que Vieux Aïdara a dit : que tous les Premiers ministres du Sénégal, de 2002 à 2012, ont bénéficié de ce compte.
La plus haute autorité politique du pays est au courant du compte. C’est tout ce que je peux dire pour le moment.
Des informations dont nous disposons font état d’un compte de votre client divisé en deux sous-comptes. Que peut-on retenir de votre version ?
Encore une fois, je répète que Karim Wade ne bénéficie que d’un seul compte à Monaco dont le solde est connu. J’ajoute que la deuxième mise en demeure qui a lui a été notifiée vise ce compte et mentionne le solde qui y est inscrit. Le débat doit être clos, puisque le Procureur spécial confirme que Karim Wade n’a qu’un compte à Monaco ouvert à son nom.
S’agissant des commissions rogatoires, il se dit que les deux sous-comptes sont alimentés l’un en euro et l’autre en dollar. Aviez-vous cette information ?
Le compte de Karim Wade a été alimenté par un seul versement constitué du don que j’ai déjà mentionné. Le montant versé est libellé en dollar. Il n’y a eu aucun autre mouvement de crédit matérialisé par un transfert ou un versement. Aucun centime d’euro n’a été versé dans le compte.
Comment se fait-il que votre client ne puisse pas être entendu sur le fond du dossier à un mois de la décision de la Commission d’instruction ?
Un procès équitable suppose que tout «inculpé» puisse être entendu dans des délais raisonnables. Il n’est pas équitable ni raisonnable d’inculper quelqu’un et de le laisser en prison pendant plus de cinq mois sans jamais l’entendre.
Avez-vous l’impression que Karim est la seule cible de la justice ou du gouvernement ?
Pour le moment, il est le seul dont le dossier fait l’objet d’une instruction à la Crei. Je suis au demeurant scandalisé par l’inertie de l’Assemblée nationale qui a levé l’immunité parlemen­taire de députés membres de la direction de notre parti sans aucune poursuite, plus de huit mois après. Je suis encore plus scandalisé par l’interdiction de sortie du territoire décidée par l’autorité politique par l’intermédiaire de son Procureur spécial. Cette interdiction a été jugée illégale par la Cour de justice de la Cedeao et je suis interloqué par le silence complice de tous ceux qui prétendent se battre pour un Etat de droit et le respect des libertés individuelles. Pour se venger du Pds et régler des comptes politiques, le pouvoir de Macky Sall est en train, sous nos yeux complices, de transformer notre système démocratique apaisé en système d’autorité et de terreur.
Que vous inspire la médiation pénale entamée dans le cas Tahibou Ndiaye ?
C’est moins la médiation pénale que ce qui apparaît à mes yeux comme une terreur d’Etat qui m’inquiète, si j’en juge par les propos tenus par Tahibou Ndiaye et non démentis. Pour le reste, n’ayant aucune connaissance du dossier le concernant, je ne peux y porter quelque jugement que ce soit. Ce que je sais, c’est que Tahibou Ndiaye fut un collaborateur loyal du Président Wade et que je le connais plus pour sa piété que pour autre chose.
Quelles sont les dernières nouvelles concernant les administrations provisoires de Dubaï port world et de Ahs ?
Macky Sall a reçu à Paris le Sultan Bin Souleyman, président du groupe Dp World et a signé un communiqué conjoint avec lui. A Dakar, Madame Aminata Touré, ministre de la Justice, a annoncé pompeusement avoir récupéré 24 milliards à la suite de négociations commerciales avec Dp World. Dans le même temps, le Procureur spécial prétend que Dp World est la propriété de Karim Wade. Pourquoi alors Macky Sall comme Aminata Touré n’ont pas négocié avec lui, préférant avoir comme interlocuteur le Sultan Bin Souleyman et les représentants légaux de la société ?  Une seule réponse s’impose : Macky Sall comme Aminata Touré font de la politique politicienne et savent pertinemment que Karim Wade n’est pas et n’a jamais été propriétaire de Dubaï port World, pas plus qu’il n’est propriétaire de Ahs, de la Banque marocaine du commerce extérieur (Capital), de Abs ou d’une autre société visée dans l’enquête. Il est étonnant que la levée de l’administration provisoire de Dp World ait été ordonnée sans aucune conséquence juridique sur l’incarcération de Karim Wade. Comme déjà dit, dans ce dossier jusqu’à présent, comme à l’avenir, il n’y a rien et il n’y aura rien contre Karim Wade qui fait les frais d’un règlement de comptes politiques.
Vous aviez envisagé de saisir le Parquet de Monaco pour dénoncer le substitut du Procureur spécial près la Crei, Antoine Diome. Qu’en est-il ? Que lui reprochez-vous ?
Je ne suis pas au courant de procédure envisagée à l’étranger contre le substitut du Procureur spécial. Par contre, je sais que le Parquet spécial fait du zèle et continue de faire des enquêtes alors que la Commission d’instruction est saisie. C’est illégal et ce comportement porte gravement atteinte à la crédibilité de notre justice. Le Parquet spécial ne joue pas son rôle et use des moyens les moins orthodoxes pour tenter de contraindre les juges. Pour cela, nous n’hésiterons pas à envisager toutes les procédures susceptibles de faire cesser un tel activisme.
Lorsque vous dites que le Parquet spécial use des moyens les moins orthodoxes pour tenter de contraindre les juges, à quoi faites-vous allusion ?
La violation des règles de procédure, l’utilisation des pièces de la procédure, dont certaines sont obtenues directement par les juges, la signification d’une nouvelle mise en demeure sans passer par un réquisitoire supplétif après une demande de communication à cet effet constituent un ensemble d’actes dont le but ultime est de signifier clairement aux juges «la volonté et les désirs de l’autorité politique».

hamath@lequotidien.sn

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