FRANCOPHILE… Succession de Abdou Diouf à la tête de l’Oif : Cinq candidats, un fauteuil

A près de deux semaines du sommet de la Francophonie prévu du 29 au 30 novembre 2014 à Dakar et qui va élire son prochain secrétaire général, la campagne bat son plein et a atteint sa vitesse de croisière.

Les candidats poursuivent sans relâche leurs efforts pour obtenir les appuis nécessaires auprès des Etats membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif). Ils sillonnent le monde à la rencontre des chefs d’Etat et de gouvernement pour les convaincre du bien-fondé de leur candidature. Ils sont cinq à postuler pour succéder à Abdou Diouf, en poste depuis 2002.

Ce sont notamment l’écrivain congolais Henri Lopes, l’ancienne gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, le secrétaire général de la Commission de l’océan indien, Jean-Claude de l’Estrac de l’Ile Maurice, l’ancien Président burundais Pierre Buyoya et l’ancien ministre équato-guinéen Agustin NzeNfumu.

Le Quotidien dresse les profils des différents candidats à la succession de Abdou Diouf.  Entre atouts et faiblesses, ces postulants présentent des fortunes diverses.

A la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie Oif depuis le 20 octobre 2002, Abdou Diouf devra passer le flambeau à l’issue du prochain Sommet de Dakar. Comme un symbole, l’ancien Président le fera chez lui au Sénégal, pays choisi pour abriter le prochain sommet de l’Oif les 29 et 30 novembre 2014. Après cela, le Président Diouf annonce qu’il va «se retirer de la vie publique».

Pour sa succession, cinq candidats se disent prêts à assumer la lourde tâche de poursuivre son immense œuvre. Pour l’heure, il est difficile de connaître qui de ce quintet sera porté à la tête de l’Oif. Ceci parce que jusqu’à présent, aucun d’eux ne fait l’unanimité dans tous les pays ayant le français en partage. Après le désistement de l’ancien président de la Transition du Mali Dioncounda Traoré, les doutes sur un possible parrainage par Abdou Diouf d’un candidat de l’Afrique de l’Ouest se sont levés.

Du coup, la candidate du Canada, Michaëlle Jean, partirait légèrement favorite selon des spécialistes. En même temps, les candidats de l’Afrique centrale seraient aussi en embuscade. Le Quotidien fait un zoom sur les cinq retenus pour le moment (les dépôts seront clos le 29 novembre) pour briguer le Secrétariat de la Francophonie

Henri Lopes, l’éternel candidat
Né en 1937 à  Léopoldville (Congo), Henri Lopes a passé ses années d’écolier à Brazzaville et Bangui et séjourne de 1949 à 1965 à Paris et Nantes. Il finit en 1963 ses études à la Sorbonne. Après son retour au Congo, il est devenu professeur d’histoire à l’Ecole normale supérieure d’Afrique Centrale à Brazzaville jusqu’en 1966 et directeur de l’Enseignement jusqu’en 1968. Il a assumé de hautes fonctions politiques et administratives dans son pays (Premier ministre de 1973 à 1975). Depuis 1981, Henri Lopes travaille pour l’Unesco à Paris où il a été directeur général adjoint pour la culture et les relations extérieures, notamment de 1982 à 1998. En octobre 1998, il est nommé ambassadeur de la République du Congo en France.

En tant qu’écrivain, Henri Lopes est considéré comme un des représentants les plus connus de la littérature africaine moderne. En 1972, il est lauréat du Grand Prix littéraire de l’Afrique noire de l’Association des écrivains de langue française pour son livre Tribaliques.

En 1993, l’Académie française lui décerne le Grand prix de la Francophonie. Durant cette même année, il devient docteur d’honneur de l’Université de Paris XIIème et en 2002 de l’Université du Québec.

Déjà en 2002, Henri Lopès s’était présenté contre Abdou Diouf pour le poste de secrétaire général de l’Oif. Henri Lopès, son adversaire, postulait depuis le sommet de Hanoï et avait bénéficié pendant longtemps du soutien de nombreux chefs d’Etat africains. L’entrée d’Abdou Diouf dans la course avait bouleversé le déroulement prévu des opérations. L’ancien Président du Sénégal était passé du statut de candidat officieux à celui de favori obligé. Une montée en puissance qui lui avait permis, au final, d’obtenir le poste.

Un «coup d’Etat» qui est resté à travers de la gorge de Henri Lopès. Pour lui, la désignation du successeur de l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali ne s’est pas faite dans des conditions satisfaisantes. «J’ai été contraint à me retirer», avait-il dit en direct sur Radio France Internationale, où il avait annoncé qu’il n’était plus candidat au poste de secrétaire général de la Francophonie.

Avec beaucoup d’amertume dans la voix, il avait même précisé qu’il n’avait «plus le cœur de se présenter à la tête d’une organisation dont l’élection du secrétaire général se fait dans l’opacité… Il avait été convenu que l’Afrique choisirait son candidat. Aujourd’hui, on a choisi pour l’Afrique».Même si cet éternel candidat au Secrétariat général de l’Oif a des bonnes qualités, le Président congolais Denis Sassou Nguesso serait son épine de pied. Beaucoup d’observateurs se demandent en effet comment un écrivain francophone et francophile qui prône la liberté peut se mettre au service d’un féroce dictateur, sans broncher sur ses dérives encore moins démissionner ? Cette donnée peut lui être fatale.

Ancien Premier ministre du Congo (Brazzaville), ce candidat jouit toujours d‘une grande sympathie auprès des électeurs mais son âge avancé (77 ans) constitue pour beaucoup, une Francophonie plus portée sur la coopération culturelle que sur l’influence politique et économique. D’ailleurs, c’est sur cette dernière, c’est-à-dire le besoin aussi de donner un nouvel élan à l’Oif, que les deux autres candidats du continent, Jean-Claude de L’Estrac et Pierre Buyoya, principaux rivaux de Michaëlle Jean, mettent l’accent. Le Mauricien de 66 ans et le Burundais de 64 ans tiennent à peu près le même discours. Il faut «poursuivre ce qui a été entrepris», et «s’adapter aux changements du monde», donner à l’Oif «une dimension économique».

Michaëlle Jean, la favorite
Née Marie Michaëlle Eden Jean, le 6 septembre 1957 à Port-au-Prince, (Haïti). Après un baccalauréat en langues et littératures hispaniques et italiennes, Michaëlle Jean obtient une maîtrise en littérature comparée à l’université de Montréal. Après ses études, elle enseigne, puis travaille pour un groupe qui aide les femmes victimes de violences conjugales.

Elle a eu une carrière télévisuelle qui lui a valu de nombreux prix. Présidente du conseil d’administration de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université de Laval (2010) et chancelière de l’université d’Ottawa dès l’année suivante, Michaëlle Jean a été la première noire à devenir à partir du 4 août 2005, la 27e gouverneure du Canada. En avril 2011, elle est nommée par Abdou Diouf au poste de Grand Témoin de la Francophonie pour les Jeux Olympiques de l’été 2012, qui se déroulent à Londres. Elle fut ainsi chargée d’y promouvoir la langue française et de s’assurer que celle-ci y est bien employée comme langue officielle (avec l’anglais).

Au cours d’une interview accordée au journal Le Quotidien le 5 octobre 2013, Michaëlle Jean n’avait pas caché son ambition de trôner à la tête de l’institution francophone. Sans détour, elle déclarait : «Je suis pétrie de Francophonie. Je suis d’origine haïtienne, je suis canadienne, je suis du Nord et du Sud. Je considère la Francophonie comme un espace extrêmement dynamique, extrêmement vivant. J’ai eu à travailler de très près avec l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) alors que j’étais Grand témoin de la Francophonie. Oui je suis intéressée.»

Déjà les échos de la campagne des différents candidats font état d’un consensus des électeurs en faveur de la dame. Ainsi, l’ancienne gouverneure aurait un accueil favorable du plus grand nombre des chefs d’Etat et de gouvernement. «En jetant un œil sur son background, Michaëlle Jean réunit suffisamment d’atouts pour contenter de nombreux Etats et gouvernements du Sud comme du Nord pour succéder à Abdou Diouf. De plus, elle est la seule qui pourrait apporter une valeur ajoutée et une touche féminine qui a longtemps manqué à l’Oif», avance-t-on.

En plus de son immense expérience, son engagement et son dévouement pour la promotion des valeurs fondamentales de la Francophonie, Mme Jean est transcontinentale et multiculturelle. Elle est, à la fois, une femme du Nord et du Sud, du Canada et d’Haïti. Elle a d’arrières grands-parents africains et elle est Française par alliance. Elle incarne donc une diversité et transpire le multiculturalisme francophone. Militante d’une alternance continentale, elle comprend mieux les réalités, les attentes et préoccupations de deux hémisphères du monde – des États, de la Société civile et des francophones en général. Elle s’impose comme la personne idéale et de consensus pour occuper le poste de secrétaire général.

Charismatique, la Canadienne a une vision moderne de l’Oif. L’économie est l’axe principal de son action pour agir efficacement sur les autres domaines de prédilection de la Francophonie. Elle est convaincue qu’il est possible de faire de l’Oif un espace catalyseur de création de richesses, de prospérité et d’emplois de qualité, si tous les Etats membres agissent ensemble, maximisent tous les acquis et potentiels de l’espace francophone pour combattre la pauvreté et les inégalités sociales qui engendrent les violences et guerres civiles dans le monde. Michaëlle Jean a présenté sa vision pour la Francophonie du XXIe siècle, disponible dans son site officiel. Elle devra en revanche batailler pour obtenir le soutien des Africains. Ce n’est pas gagné d’avance.

Jean-Claude de l’Estrac, un anglophone devenu francophile
Né le 17 février en 1948, Jean-Claude de l’Estrac est à la fois journaliste, homme politique de l’Île Maurice ayant occupé le poste de ministre des Affaires étrangères dans son pays (1982 à 1983), poste qu’il retrouvera en 1990.

De 1991 à 1994, il est successivement ministre du Développement économique et ministre de l’Industrie et de la technologie industrielle. Il est depuis le 12 juillet 2012, secrétaire général de la Commission de l’océan Indien (Coi). Dans un pays où la langue officielle est l’anglais, Jean-Claude de l’Estrac faisait savoir, au cours d’une interview accordé au mensuel français Le Monde-diplomatique le 5 novembre dernier, que son pays «a basculé de l’étape de colonie britannique pendant cent cinquante ans à l’ère linguistique francophone dans les années 1980».

Le Mauricien de poursuivre dans les mêmes colonnes : «L’ancienne puissance coloniale, pour des raisons d’économies budgétaires, avait décidé de fermer son centre culturel à Maurice et rendre ses universités pratiquement inaccessibles en augmentant outrageusement les frais d’admission. Dès lors, un grand nombre d’étudiants se sont tournés vers la France qui, plus accueillante, a commencé à former nos médecins, nos pharmaciens, nos architectes, nos légistes… En moins de dix ans, nos anglophiles sont devenus francophones, nos commerçants ont dû les fournir en produits français, et la France est devenue le premier partenaire commercial de Maurice. C’est une leçon à retenir.»

Soutenu par son pays, Jean-Claude de l’Estrac compte asseoir une Francophonie moderne, une fois élu : «Je crois venu le temps de la Francophonie de l’économie. L’espace économique francophone a du poids, mais, s’agissant de l’Afrique, il a besoin d’être stimulé. Parmi les mille choses à faire, je me focaliserais sur une question essentielle : l’industrialisation et la création d’emplois. Je vois l’industrialisation de l’Afrique comme une arme de construction massive. J’inclus sous ce chapitre, la question non moins cruciale de la sécurité alimentaire. Il faudrait que l’Oif -elle est bien placée pour le faire- mette en place un programme de promotion de l’industrialisation en Afrique. Et, pour ce faire, il faudra débattre de tout, de la «bonne gouvernance», de l’Etat de droit, de l’investissement, de la formation, et souligner la plus-value de la langue française dans les relations d’affaires. Le tournant, c’est maintenant ; les places seront bientôt toutes prises.»

Pierre Buyoya, un candidat rattrapé par son passé de putschiste
De nationalité burundaise, Pierre Buyoya est né le 24 novembre 1949 à Rutovu dans la province de Bururi. Officier, il dirige deux fois le pays le Burundi : de 1987 à 1993 puis de 1996 à 2003. Il occupe actuellement les fonctions de Haut représentant de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel depuis le 25 octobre 2012. A ce titre, il est le chef de la MIShael. Il était auparavant le chef de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) du 30 janvier au 1er juillet 2013. Dans une organisation où la démocratie et l’Etat de droit constituent son socle, la consécration d’un ancien putschiste serait vue d’un mauvais œil par bon nombre d’observateurs. N’empêche, le Burundais est plébiscité parmi les favoris de la compétition du fait de l’absence de consensus des Chefs d’Etat africains. Summum de son handicap, il est persona non grata en Suisse et au Canada, deux mômes de l’Oif.

«Ce serait récompenser un criminel !»
Parmi ses détracteurs, une figure de la Société civile burundaise, engagée dans l’action humanitaire et réfractaire aux clivages ethniques, Marguerite Barankitse. Cette activiste n’a pu s’empêcher de s’exclamer, au sujet de la candidature de Pierre Buyoya au poste de secrétaire général de l’Oif : «Ce serait récompenser un criminel !» Elle rappelle que l’ancien Président, deux fois putschiste, n’a pas demandé pardon après la guerre civile qui a miné le pays de 1993 à 2000. Une guerre qui a abouti a des accords de paix. Selon Mme Barankitse, Buyoya a «peut-être» un rôle à jouer dans la Commission vérité mais aussi dans la réconciliation ethnique. Elle plaide : «Pierre Buyoya devrait plutôt rester au Burundi et nous expliquer comment les évènements se sont produits. Il y a eu tellement de morts, et il n’a rien dit !»

Agustin Nze Nfumu, le novice
Né dans le village de Otong-Ntam, District de Anisok, Province de Wele-Nzas en Guinée Equatoriale, le 18 mai 1949, cet ancien  ministre équato-guinéen de la Culture, du tourisme et de la francophonie (1993) a fait des études supérieures en Relations internationales à l’Université du Caire en Egypte. Depuis 1996, il est conseiller diplomatique du Président Obiang Nguema Mbaso­go dont il est désormais le représentant personnel au Conseil permanent de la Francophonie à l’Oif. Ce serait une grande surprise de le voir à la tête de l’Oif.

Qui va l’emporter ?
Ces derniers jours et attendant de connaître la personne qui sera à la tête de l’Oif, des observateurs avisés avancent que Henri Lopes jouit de la confiance de plusieurs chefs d’Etat de l’espace francophone. Quant à Michaëlle Jean qui est soutenue par son pays, l’on apprend qu’elle aura de la peine à trouver des soutiens en Afrique. Jean-Claude de l’Estrac a peu de chance d’être porté à la tête du Secrétariat général de la Francophonie même s’il continue d’y croire. En ce qui concerne Pierre Buyoya, les analystes pensent que bien qu’il soit apprécié des chefs d’Etat africains, il risque d’être disqualifié en raison des deux coups d’Etat qu’il a menés dans son pays. L’Equato-Guinéen, Agustin NzeNfumu, est relativement peu connu.

  • Écrit par  Babacar Guèye DIOP

bgdiop@lequotidien.sn

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