FrancoTrucs… Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie : Taille patron

Abdou Diouf, 79 ans, vient de boucler trois mandats au sommet de la Francophonie. Cet ancien chef d’Etat laisse au soir de la carrière politique, une œuvre majuscule que les organisateurs de la 15ème conférence entendent perpétuer en choisissant son successeur idéal.

Défi de taille
Il y aura toujours cette question de taille dans le background de l’homme. Cette précocité renversante qui présage des carrières de géant. Mais aussi ce feeling naturel avec la Francophonie. A priori rien n’était évident. Abdou Diouf, avec certes des rapports privilégiés avec les chefs d’Etat français, n’a jamais rien revendiqué. En coulisses, et dès 2001, il avait cofondé le centre international francophone d’échanges et de réflexions basé à Paris. Alors qu’au début des années 2000 la rumeur internationale le vendait en porte-étendard de la Francophonie, lui confiait avec modestie et cette réserve légendaire qui le caractérise, ne pas bien connaître la Franco­phonie. Le 20 octobre 2002, il est élu secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, succédant à l’Egyp­tien Boutros Boutros-Ghali. Il rempile par deux fois à la tête de l’Oif en 2006 à  Bucarest (Roumanie) puis de nouveau à  Montreux (Canada) en 2010. Toujours à l’unanimité. Aux détracteurs de l’Oif, il répond sans ambages : «Si le français n’existait pas, il faudrait l’inventer.» Pen­dant 12 ans, son image a rimé avec la Francophonie.
Au soir de sa mission, la sinusoïdale du profil de son successeur turlupine les organisateurs. Qui pour lui succéder ? Alors que les candidats se comptent sur les doigts d’une main, les certitudes des plénipotentiaires de la Franco­phonie affirment en coulissent. Le fouillis des bruits de couloir brosse un profil robot : «Il faut quelqu’un qui soit à la fois secrétaire et général.» Le profil désiré était celui d’un ancien chef d’Etat ayant «l’oreille» de ses anciens collègues. La barre a été portée haut par Abdou Diouf. A chacun de ses mandats, l’ex-Président sénégalais a un calendrier très chargé, car ayant conduit les activités politiques et diplomatiques de la Francophonie au service de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme. Ses amis assu­rent : «C’est sous son magistère que l’organisation aura connu un dynamisme à  nul autre pareil depuis sa création.» Sur un autre registre, Diouf s’est en effet beaucoup investi pour la résolution de conflits sur le continent africain et dans le monde. A plusieurs reprises, il a conduit des missions d’observation électorale de l’Oif dans des pays en crise comme au  Madagascar, au Mali, et en Guinée entre autres. A ce titre il aura contribué à  ramener la paix et la démocratie dans ces pays. Par ailleurs, Abdou Diouf a reçu de nombreuses distinctions pour récompenser ses initiatives.

Le sphinx
Toujours cette question de hauteur chez ce natif de Louga (au Nord du Sénégal) d’un père postier. Sa marque de fabrique et les poses qu’il affectionne sont coulées dans ce silence bavard, cette légère inclinaison de la tête, ce regard profond et désabusé qui a maintes fois tranché sur le vif des dossiers capitaux. Abdou Diouf a imprimé au niveau des hautes sphères étatiques, cette force d’âme prodigieuse et cet apparent détachement mais surtout une grosse maîtrise de la barque qu’il drivait. Ses alliés politiques décrivent un homme à la repartie rabotée, divorcée avec les polémiques stériles, préférant prendre de la hauteur. Un de ses proches confiait au détour d’une interview : «Ce n’est pas un homme de conflit, il n’agit pas en douce, mais en douceur.» Sans pour autant se priver d’analyser froidement et lucidement quand la situation l’exige. Son sentiment sur la colonisation ? Il tranche sans ciller : «C’était fondamentalement une relation d’injustice politique et économique.» La politique de l’immigration choisie conçue par Sarkozy écope de cet avis : «Politiquement et moralement inacceptable.» Confectionné dans le moulage de l’appareil d’Etat et ayant stationné à tous les niveaux de la haute hiérarchie administrative, Diouf a connu tous les honneurs. Une foultitude de distinctions décore son parcours. Abdou Diouf est membre du comité d’honneur de la Fondation Chirac, en 2007, il est nommé Officier de l’Ordre national du Québec. La même année, il est décoré du titre de docteur honoris causa de l’université Jean Monnet de Saint-Etienne et de l’université Paul-Valéry Montpellier 3. Puis de l’université de Reims Champagne-Ardenne, l’université de Picardie, de l’université de Lausanne, de l’université de Liège, de l’Institut supérieur de management de Dakar. Juste récompense d’un parcours accompli débuté bien des années plus tôt.
L’homme qui a fait ses humanités à l’école Emile Sarr ex-Ecole Brière de l’Isle est réputé sujet brillant. Très vite, il boucle ce cursus et amorce des études de droit à Dakar avant de les poursuivre à Paris où il finit diplômé de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer (Enfom) en 1960. Ce bûcheur sort major de l’Enfom. Abdou Diouf y met le panache, il est administration civil, major de sa promotion. Son mariage avec les hautes fonctions étatiques commence presque aussitôt. Il devient gouverneur de la région du Sine-Saloum à l’âge de 25 ans, directeur de Cabinet du Président Senghor en 1963, puis secrétaire général de la présidence de la République en 1964. Il devint ensuite ministre du Plan et de l’Industrie de 1968 à 1970 avant d’être nommé Premier ministre en février 1970, un poste créé pour lui. Senghor a une confiance totale dans cet homme de dossiers, timide et effacé, toujours penché vers son mentor sur les photos d’alors. Le 1er janvier 1981, il décroche le graal et devient le second Président de la République du Sénégal après la démission de Senghor. Il est reconduit dans ses fonctions lors des élections de 1983, de 1988 et de 1993. Pour le tout nouveau chef d’Etat, les défis sont de taille. Il fallait impulser l’économie balbutiante du pays, définir un schéma directeur à même sortir le Sénégal de l’ornière. Durement éprouvé par les ajustements structurels, le Sénégal cafouille. Pourtant Abdou Diouf avait réussi des avancées certaines en matière de démocratie, de libéralisation progressive de l’économie ainsi que dans le domaine de la décentralisation. Mais l’une de ses plus grosses prouesses a surtout été de porter la voix du Sénégal dans le monde.

Sorti par la grande porte
Au soir du 19 mars 2000, Diouf infligeait à la face de l’Afrique, une retentissante pédagogie. Défait par son rival de toujours, Abdoulaye Wade, il quitte la tête de l’Etat avec les honneurs, emporté par «l’élection de trop». «Le Sénégal avait besoin de changement, il fallait un autre système, une autre offre politique», tentent d’expliquer les politologues. L’image de Diouf rimait avec cette Administration fossilisée, qui s’était lourdement fourvoyée dans des choix politiques primordiaux. Diouf choisit de couler sa retraite à Paris, loin de Dakar. Il justifiera : «Je ne veux pas gêner mon successeur. Si je résidais à Dakar, on continuerait de spéculer sur mon possible retour en politique.» la question de sa nouvelle occupation se pose au sein de la capitale française. Mais lui assurait vouloir être en retrait de toute vie publique. Dans sa résidence, il reçoit ses invités avec cette égale déférence, cette politesse mesurée. Seulement, son ami de toujours, Jacques Chirac, pense qu’il peut jouer un rôle pour la Francophonie à travers le poste de secrétaire général. Les termes de référence du profil de l’emploi renseignent à travers la charte : «Le secrétaire général assure un lien direct entre les instances et le dispositif opérationnel de la Francophonie. Il est la clé de voûte du dispositif institutionnel de la Francophonie. Il est responsable du secrétariat des sessions des instances de la Francophonie, il préside le Conseil permanent de la Francophonie (Cpf) qu’il réunit, et il siège de droit à la Conférence ministérielle de la Francophonie (Cmf). Le secrétaire général conduit l’action politique de la Francophonie, dont il est le porte-parole et le représentant officiel au niveau international.» Selon Libération, il «se laisse faire» après avoir «cédé aux pressions de son ami Chirac pour prendre la tête de l’invertébrée Organisation internationale de la Francophonie (Oif).» Au niveau des hautes instances parisiennes, il a le profil idéal de l’emploi : vrai démocrate qui a quitté le pouvoir sans incident, musulman modéré, attaché à la laïcité. Les avis sont unanimes : «Diouf est sûrement le meilleur avocat de la France en Afrique.» Abdou Diouf franchit le pas avec la même fraîcheur de bizut et se métamorphose en militant passionné de la Francophonie.
Après la cérémonie officielle et le choix de son futur successeur, Abdou Diouf regardera avec un contentement intérieur son œuvre à la tête de l’institution. La bordée d’applaudissements du monde entier séduit par l’ampleur de ses prouesses lui arrachera un sourire discret. Lui préférera sans doute retrouver ses anciennes amours : sa femme Elisabeth tout à la fois confidente et ange gardien, une métisse catholique (de père syrien et de mère sénégalaise), sa table au restaurant Chez tante Marguerite, près de l’Assemblée nationale française, ses chanteurs préférés, Charles Aznavour, Jacques Brel et Line Renaud. Le temps de passer en boucle les péripéties de son riche parcours et de trinquer au succès de son successeur.

  • Écrit par  Arona BASSE

abasse@lequotidien.sn

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