HANN, LA BOMBE ÉCOLOGIQUE

La baie de Hann, considérée comme l’une des plus belles au monde, offre aujourd’hui un des visages des plus hideux – Malgré tout, des femmes et des enfants s’y retrouvent quotidiennement pour différentes activités, ô combien risquées pour la santé.

Ordures rejetées par la mer, algues, restes de poissons pourris, mouches, asticots, charognards et vautours, des pirogues qui flottent, etc. Et pour couronner le tout certains riverains n’hésitent pas à faire leurs besoins naturels sur la plage. Nous sommes à la baie de Hann, l’une des plages les belles au monde, dit-on. Pour le moment, ce que l’œil perçoit, c’est plutôt un des endroits les plus pollués de la terre.
Pourtant, malgré ce niveau d’insalubrité, des activités de pêche et de commerce s’y tiennent par endroits. Même si elle est interdite de baignade, les enfants des villages traditionnels qui longent cette côte, se jettent tous les jours dans ces eaux immondes. ‘’La baie de Hann est trop sale. Nous qui travaillons ici, nous sommes conscients d’être exposés. Mais nous ne pouvons rien faire. Les autorités doivent veiller à la propreté de la zone. Mais elles ne nettoient que les abords de la route qui mène ici, à l’exclusion de la plage. C’est regrettable’’, grogne Oulèye War, une vieille dame rencontrée au quai de pêche de Hann Bel-Air.
La cinquantaine révolue, cette femme connait bien la plage. Depuis plus de 30 ans, elle s’y rend chaque jour. Elle se souvient de ce qu’était cet endroit, un air nostalgique. ‘’Les eaux étaient claires et le sable très propre. Aujourd’hui, on a même du mal à trouver un endroit propice pour débarquer nos poissons afin de les vendre. Il y a des excréments humains partout’’, regrette cette résidente de Thiaroye-sur-mer, les pieds dans l’eau noirâtre et tenant le bout de son pagne pour éviter qu’il se mouille.
A côté d’elle, se tiennent également trois autres femmes, des seaux et bassines à la main, guettant l’arrivée de leurs pirogues. Interpellées sur l’état de la baie, l’une d’elles renchérit : ‘’En venant ici, on a des nausées. C’est pourquoi nous avons toutes des cure-dents ou des bonbons à la menthe. Nos pirogues débarquent de l’autre côté, donc je viens dans cette zone de temps en temps. Mais c’est trop sale. Les asticots montent sur nos pieds. Une fois à la maison, on se lave avec de l’eau de javel’’, dit Yague Ndoye, un cure-dent à la bouche. De temps à autre, cette jeune dame, la trentaine, crache dans les eaux, non loin d’elle. Le crachat lui revient au pied, avec l’effet du vent. Ce qui n’interrompt en rien la discussion avec ses amies. A quelques pas d’elles, une autre jeune dame tient son commerce. Elle vend des bouteilles de jus de fruits. Cet endroit, bien qu’étant à un niveau d’insalubrité hors normes, est comme tous les quais de pêche : un lieu de négoce de ressources halieutiques, d’embarquements et de débarquements. Des camions frigorifiques y sont stationnés, dans l’attente de produits à charger.
Assise sur un seau, un foulard sur la tête pour se protéger du soleil encore au zénith, Fatou Dièye savoure sa boisson. Par moments, elle chasse, d’un mouvement de la main, les mouches qui rôdent autour de la bouteille. Pour elle, même si l’Etat promet le démarrage prochain du projet de dépollution de la baie de Hann et que les bonnes volontés s’y mettent en organisant quelques fois les journées de nettoiement, les riverains aussi doivent s’associer au combat. ‘’Si les lieux sont propres, nous en bénéficions. C’est nous qui habitons ici et qui y travaillons avec nos familles’’, affirme-t-elle.
A l’image de Oulèye War, notre première interlocutrice, Fatou Dièye aussi est témoin de ce qu’était la beauté de cette plage. Cette native du Saloum est mariée à un Lébou depuis plus de trois décennies. Elle se souvient encore de l’époque où ‘’les touristes débarquaient’’ sur la plage avec leurs bateaux pour se baigner. ‘’Aujourd’hui, les choses ont changé. La population a augmenté, entre temps. Et personne ne peut plus rien contrôler comme avant. C’est ce qui explique le niveau d’insalubrité de la plage’’, se désole cette vendeuse de poissons, résidente de Hann 3.
Si la baie de Hann est à un tel niveau de pollution, c’est notamment à cause des industries installées tout au long de cette zone, qui déversent leurs déchets chimiques, des canaux des eaux usées de l’Office national d’assainissement du Sénégal (Onas), mais aussi des femmes qui y versent quotidiennement leurs ordures ménagères. Fatou Camara est l’une d’entre elles. Elle explique son geste par les retards des camions de ramassage des déchets. ‘’On ne peut pas laisser les ordures dans nos maisons avec les mouches. Ce qui fait que certaines d’entre nous vont vider leurs poubelles en mer. On ne le fait pas de gaieté de cœur, parce que nous savons que ça détruit aussi les filets de pêche’’, se justifie-t-elle, oubliant du coup les conséquences environnementales.
Dr Abdou Fata Thiam : ‘’Il n’y a pas de statistiques fiables sur le nombre de personnes qui souffrent de pathologies’’
Aujourd’hui, même si la plupart des riverains sont inconscients ou ignorent les conséquences sanitaires de leur contact au quotidien avec ces eaux hyper polluées, le médecin chef du centre de santé de Hann-sur-mer constate que le danger est réel. Selon Dr Abdou Fata Thiam, tous ceux qui sont en contact régulier avec cette eau, subissent les conséquences. ‘’Il y a forcément un impact sur le plan sanitaire qu’on n’a pas mesuré, à ma connaissance. Il faut des études spécifiques sur la vie sociale, particulièrement l’état de santé de ceux qui sont les plus exposés’’, dit-il.
Trouvé dans son lieu de travail, à un kilomètre environ du quai de pêche, Dr Thiam insiste sur la nécessité de mener cette étude, afin d’être ‘’beaucoup plus rigoureux’’ dans le combat de dépollution de la baie de Hann. Mais aussi pour savoir quelles sont les pathologies liées à cette sphère polluée.
Du point de vue social, le médecin chef du centre de santé de Hann-sur-mer explique que si la baie est dépolluée, beaucoup d’activités devraient pouvoir s’y tenir. ‘’Ça ne sera pas facile. Il faudra un changement de comportement radical. Ce qui est extrêmement difficile. Les populations ne disposent pas de système d’évacuation des eaux.
Elles vivent presque dans la promiscuité’’, constate-t-il. Toutefois, estime-t-il, l’impact le plus immédiat est celui sanitaire. Même s’‘’il n’y a pas de statistiques fiables sur le nombre de personnes qui souffrent de pathologies liées à l’état de cette baie. C’est une étude scientifique qui doit le déterminer. Ce qui n’est pas encore fait’’, regrette Dr Thiam. Cependant, de par son expérience, son vécu quotidien, ce médecin sait que cet impact est réel. ‘’Ces affections, on les voit tous les jours. Il n’y a pas de saison particulière. Ce sont les mêmes personnes qui reviennent pour la même pathologie. Il y a aussi quelques pathologies qui deviennent résistantes du fait de l’agent pollueur qui est toujours là. Il y a certaines qui sont plus graves’’, avoue-t-il.
En réalité, les pathologies les plus détectées sont celles courantes. Chez les enfants, c’est surtout des dermatoses, des muqueuses de la peau, les infections respiratoires. ‘’Ils se baignent dans une eau qui n’est pas de qualité. Il y a aussi des infections gastro-intestinales telle que la diarrhée chez les tout-petits’’, ajoute Dr Thiam.
Bien que n’étant pas associé à ce programme de dépollution de la baie en tant qu’autorité sanitaire, le médecin chef du centre de santé de Hann-sur-mer mène le combat à sa manière. ‘’Quand les malades viennent en consultations et qu’on estime après interrogations que ça a un rapport avec la baie, on conseille aux mamans de tenir les enfants à l’écart des eaux. Si on nous associe dans le cadre de la dépollution de la baie, on pourra donner notre avis. Actuellement, on ne l’est pas. Peut-être que, quand il s’agira de mettre en pratique ce projet, ils vont s’approcher de nous’’, espère-t-il.

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