Incendies au Canada : les sinistrés de Fort McMurray pansent leur plaie

main_refugies_canadaDeux semaines après le début du spectaculaire incendie dans la région de Fort McMurray au Canada, les sinistrés se remettent tout juste de ce cauchemar. Alors que certains ont tout perdu, ils ont pu bénéficier d’un large élan de solidarité.

Deux jours avant l’ordre d’évacuation obligatoire de la ville de Fort McMurray, dans la province canadienne de l’Alberta, Angelina Gionet regardait par la fenêtre de sa maison. Le feu brûlait de l’autre côté de la grosse rivière, elle se sentait en sécurité, séparée du brasier par ce grand cours d’eau. Mais elle est montée dans sa chambre et a quand même mis quelques habits et sous-vêtements dans un petit sac, au cas où. Jamais elle n’aurait imaginé ne plus revoir sa maison, ses photos de mariage, même ce sac, resté au même endroit… et encore moins le petit miroir vert et blanc offert pas sa première petite-fille quand elle avait 4 ans. À Edmonton, la capitale de la province, où elle s’est réfugiée chez sa fille, elle raconte, la voix étranglée par l’émotion, sa fuite à la va-vite dix jours auparavant : “On a fait notre deuil, il faut aller de l’avant, et je ne suis pas attachée aux biens matériels”. Quand bien même… “Je suis résiliente, mais ce petit miroir avec l’inscription : “À ma grand-maman, je l’ai tellement aimé, je ne m’en serai jamais débarrassée”.

“Des gens qui avaient perdu toute leur vie”

Mais quand Angelina pense à la décision qu’elle a prise, avant même que les autorités n’ordonnent aux quelques 80 000 habitants de sortir de la ville, “ça compense le miroir grandement”. Elle a choisi d’évacuer la garderie où elle travaille, a ainsi permis que “ces enfants soient avec leurs parents aujourd’hui, je n’ai que de la joie”. Car tout s’est passé très vite. En quelques heures, la bête, le surnom donné par les pompiers au gigantesque brasier qui fait désormais 25 fois la superficie de Paris, a jeté sur les routes des dizaines de milliers de personnes, qui ont donc fui, avec les flammes léchant parfois leur voiture… Une fuite peu évidente, puisqu’il n’y a qu’une grande route qui entre et sort de Fort McMurray. Un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts ; en tout cas pour l’instant, aucun recensé. “J’étais fasciné. Autant on voulait tous sortir, car on avait le feu à nos trousses, autant chacun a laissé passer l’autre aux carrefours, chacun attendait son tour. C’était magique, majestueux, les gens étaient énervés, mais patients et tolérants à la fois”.

>> Sur France 24 : “Canada : la ville de Fort McMurray vidée de ses habitants face à un incendie ‘monstre'”

Ce miracle, ils sont nombreux à l’expliquer, en partie, grâce à la spécificité des gens qui vivent à Fort McMurray. C’est la capitale des sables bitumineux, et une grosse partie des habitants travaillent pour l’industrie pétrolière où tous les matins, des rappels sur la sécurité sont donnés. “C’est dans leur ADN, la sécurité. Ils sont très vigilants”, explique Joe MacAuley. C’est un ancien militaire qui travaille pour Canada North, la compagnie qui gère un camp de 800 lits à Wandering River, à 200 kilomètres au sud de Fort McMurray. Un camp de travailleurs de l’industrie pétrolière qui a vu débarquer des milliers de personnes, “des gens qui avaient perdu toute leur vie, leur maison, leur voiture et la première chose qu’ils disaient : qu’est-ce que je peux faire pour toi? Je répondais : non, moi comment je peux vous aider ?”.

Les chambres des préfabriqués ont donc été ouvertes pour les évacués, plus de 400 y vivent encore, donnant aux lieux une image un peu inhabituelle : une marelle dessinée par terre et des jouets sur une table alors que d’habitude, ce sont essentiellement des hommes de l’industrie qui y restent le temps d’un contrat. Joe MacAuley a même décidé d’employer dix évacués, car la plupart ont perdu leur emploi. Une dizaine de compagnies ont suspendues leurs activités, certaines ont repris tout doucement, mais “tout recommencera réellement lorsque ce sera sécurisé pour les employés et l’environnement”, a expliqué la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley.

Rentrer, au moins pour nettoyer et reconstruire la ville

Malgré le coup dur pour l’économie de la province, qui représente presque un quart de la production de pétrole du pays en moins, il n’y aura pas de mise à pied, a promis un patron d’une grande compagnie. Et les salaires vont continuer d’arriver. Du moins pour les employés directs des compagnies, pas pour les contractants, très nombreux. L’un a expliqué que son ami avait pris quelques heures sur sa journée pour aller chercher sa famille et quitter la ville, et a découvert ces heures en moins sur sa paie. “Il faut être patient”, relativise Gordon Belo, cheveux grisonnants, café en main, assis sur une table de pique-nique du camp. “Personne ne sait quand je vais revenir. Ça a eu un impact majeur, c’est sûr et ça va être long à reprendre mais ça va reprendre”. Il assure vouloir rentrer, au moins pour nettoyer et reconstruire la ville. Du travail assuré.

À une heure de route de là, Pete Brown s’est installé dans un camping à Plamondon. Il est venu avec une toute petite tente verte, mais heureusement pour lui, son employeur lui a fait parvenir un camping-car. L’imposant homme n’est pas originaire de Fort McMurray, mais pour lui, retourner en Ontario d’où il vient, ne lui “a même pas traversé l’esprit”, explique-t-il en peignoir et sandales, une grosse conserve de fruits sous le bras. “Des amis d’Ontario m’ont demandé, pourquoi tu ne reviens pas. Mais chez moi, désormais c’est Fort McMurray : je planifie de reconstruire la ville”. Sa maison est-elle passée au feu ? “J’ai googlé et je pense que ça va”, sans certitude. Longtemps, on a cru que la ville était détruite, les pompiers s’étant concentrés sur les infrastructures essentielles, comme l’hôpital et l’aéroport. Finalement, elle a été sauvée  des flammes à 90 %. Mais qu’en est-il des dégâts causés par l’épaisse fumée et les eaux ? Personne ne sait pour l’instant. En attendant, Pete Brown va faire du camping. Pas bien grave, il adore ça. “Et qu’est-ce que je peux faire de plus ?”, philosophe cet éternel optimiste, “on peut tomber, ou rester debout”. Il a fait son choix, comme tant d’autres.

Rester debout

Et pour rester debout, ils ont reçu l’aide des communautés les plus proches de Fort McMurray (toutefois située à quelques heures de routes). Des communautés qui se sont retroussées les manches, accueillant des inconnus dans leurs maisons, offrant le café, un repas, de l’eau. Les bénévoles de la radio communautaire francophone de Plamondon sont aussitôt allés en onde pour diriger les évacués, leur dire où il y avait du carburant, car beaucoup se sont retrouvés à court, comme Gordon Belo.

Colette Duperron, la propriétaire du camping où s’est réfugié Pete Brown, n’a que peu fermé l’œil depuis une semaine. Dans sa cuisine, elle essaie de réparer la machine à crème glacée. Le téléphone comme la clochette de la porte ne cessent de retentir. “Ils étaient perdus, en état de choc puis au bout du troisième jour, il y a eu le découragement, mais aujourd’hui, avec des fruits frais, de la viande, le moral est meilleur, il y a un peu d’espoir”. Elle a même offert de l’aide financière, réduire le prix du camping, des denrées gratuitement… “Mais certains voulaient payer pour continuer à être indépendant”. Payer un peu pour garder la tête haute. Colette a reçu remerciements et embrassades, les larmes aux yeux, “c’est bon pour le cœur, et je vais le faire aussi longtemps qu’ils en auront besoin”, réagit la femme au visage marqué par les années.

Des dons records pour les sinistrés

À Lac Labiche, impossible de louper le Bold center, le centre d’urgence où se trouvent tous les services et les multiples dons en vêtements et denrées pour les évacués. Sur des lits de camps, dans la salle de sport, des sinistrés comme Jocelyn Labrie dorment. C’est là aussi, que ce Québécois d’origine a vu les premières images de la ville à la télévision à l’entrée du centre. Il n’a même pas reconnu certains quartiers C’est encore là que les évacués se sont inscrits auprès de la Croix-Rouge et sont venus, formant une longue file, chercher leur chèque d’aide d’urgence du gouvernement : l’équivalent de 800 euros par adulte et 350 par enfant.

Les Canadiens ont été très généreux : la Croix-Rouge a reçu des dons records, plus de 46 millions d’euros, que le gouvernement fédéral complètera. Sous peu, la Croix-rouge versera une aide directe aux sinistrés. Le Canada le sait déjà, le sinistre lui coûtera cher : cet incendie devrait être la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire du pays.

Incendies au Canada : les sinistrés de Fort McMurray pansent leur plaie

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© Marie-Laure Josselin, France 24 | Des sinistrés se rendent au centre d’urgence de Lac La Biche, dans l’Alberta, à environ 300 km de Fort McMurray

Texte par Marie-Laure JOSSELIN , Envoyée spéciale à Lac La Biche (Canada)

Dernière modification : 14/05/2016

Deux semaines après le début du spectaculaire incendie dans la région de Fort McMurray au Canada, les sinistrés se remettent tout juste de ce cauchemar. Alors que certains ont tout perdu, ils ont pu bénéficier d’un large élan de solidarité.

Deux jours avant l’ordre d’évacuation obligatoire de la ville de Fort McMurray, dans la province canadienne de l’Alberta, Angelina Gionet regardait par la fenêtre de sa maison. Le feu brûlait de l’autre côté de la grosse rivière, elle se sentait en sécurité, séparée du brasier par ce grand cours d’eau. Mais elle est montée dans sa chambre et a quand même mis quelques habits et sous-vêtements dans un petit sac, au cas où. Jamais elle n’aurait imaginé ne plus revoir sa maison, ses photos de mariage, même ce sac, resté au même endroit… et encore moins le petit miroir vert et blanc offert pas sa première petite-fille quand elle avait 4 ans. À Edmonton, la capitale de la province, où elle s’est réfugiée chez sa fille, elle raconte, la voix étranglée par l’émotion, sa fuite à la va-vite dix jours auparavant : “On a fait notre deuil, il faut aller de l’avant, et je ne suis pas attachée aux biens matériels”. Quand bien même… “Je suis résiliente, mais ce petit miroir avec l’inscription : “À ma grand-maman, je l’ai tellement aimé, je ne m’en serai jamais débarrassée”.

“Des gens qui avaient perdu toute leur vie”

Mais quand Angelina pense à la décision qu’elle a prise, avant même que les autorités n’ordonnent aux quelques 80 000 habitants de sortir de la ville, “ça compense le miroir grandement”. Elle a choisi d’évacuer la garderie où elle travaille, a ainsi permis que “ces enfants soient avec leurs parents aujourd’hui, je n’ai que de la joie”. Car tout s’est passé très vite. En quelques heures, la bête, le surnom donné par les pompiers au gigantesque brasier qui fait désormais 25 fois la superficie de Paris, a jeté sur les routes des dizaines de milliers de personnes, qui ont donc fui, avec les flammes léchant parfois leur voiture… Une fuite peu évidente, puisqu’il n’y a qu’une grande route qui entre et sort de Fort McMurray. Un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts ; en tout cas pour l’instant, aucun recensé. “J’étais fasciné. Autant on voulait tous sortir, car on avait le feu à nos trousses, autant chacun a laissé passer l’autre aux carrefours, chacun attendait son tour. C’était magique, majestueux, les gens étaient énervés, mais patients et tolérants à la fois”.

>> Sur France 24 : “Canada : la ville de Fort McMurray vidée de ses habitants face à un incendie ‘monstre'”

Ce miracle, ils sont nombreux à l’expliquer, en partie, grâce à la spécificité des gens qui vivent à Fort McMurray. C’est la capitale des sables bitumineux, et une grosse partie des habitants travaillent pour l’industrie pétrolière où tous les matins, des rappels sur la sécurité sont donnés. “C’est dans leur ADN, la sécurité. Ils sont très vigilants”, explique Joe MacAuley. C’est un ancien militaire qui travaille pour Canada North, la compagnie qui gère un camp de 800 lits à Wandering River, à 200 kilomètres au sud de Fort McMurray. Un camp de travailleurs de l’industrie pétrolière qui a vu débarquer des milliers de personnes, “des gens qui avaient perdu toute leur vie, leur maison, leur voiture et la première chose qu’ils disaient : qu’est-ce que je peux faire pour toi? Je répondais : non, moi comment je peux vous aider ?”.

Les chambres des préfabriqués ont donc été ouvertes pour les évacués, plus de 400 y vivent encore, donnant aux lieux une image un peu inhabituelle : une marelle dessinée par terre et des jouets sur une table alors que d’habitude, ce sont essentiellement des hommes de l’industrie qui y restent le temps d’un contrat. Joe MacAuley a même décidé d’employer dix évacués, car la plupart ont perdu leur emploi. Une dizaine de compagnies ont suspendues leurs activités, certaines ont repris tout doucement, mais “tout recommencera réellement lorsque ce sera sécurisé pour les employés et l’environnement”, a expliqué la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley.

Rentrer, au moins pour nettoyer et reconstruire la ville

Malgré le coup dur pour l’économie de la province, qui représente presque un quart de la production de pétrole du pays en moins, il n’y aura pas de mise à pied, a promis un patron d’une grande compagnie. Et les salaires vont continuer d’arriver. Du moins pour les employés directs des compagnies, pas pour les contractants, très nombreux. L’un a expliqué que son ami avait pris quelques heures sur sa journée pour aller chercher sa famille et quitter la ville, et a découvert ces heures en moins sur sa paie. “Il faut être patient”, relativise Gordon Belo, cheveux grisonnants, café en main, assis sur une table de pique-nique du camp. “Personne ne sait quand je vais revenir. Ça a eu un impact majeur, c’est sûr et ça va être long à reprendre mais ça va reprendre”. Il assure vouloir rentrer, au moins pour nettoyer et reconstruire la ville. Du travail assuré.

À une heure de route de là, Pete Brown s’est installé dans un camping à Plamondon. Il est venu avec une toute petite tente verte, mais heureusement pour lui, son employeur lui a fait parvenir un camping-car. L’imposant homme n’est pas originaire de Fort McMurray, mais pour lui, retourner en Ontario d’où il vient, ne lui “a même pas traversé l’esprit”, explique-t-il en peignoir et sandales, une grosse conserve de fruits sous le bras. “Des amis d’Ontario m’ont demandé, pourquoi tu ne reviens pas. Mais chez moi, désormais c’est Fort McMurray : je planifie de reconstruire la ville”. Sa maison est-elle passée au feu ? “J’ai googlé et je pense que ça va”, sans certitude. Longtemps, on a cru que la ville était détruite, les pompiers s’étant concentrés sur les infrastructures essentielles, comme l’hôpital et l’aéroport. Finalement, elle a été sauvée  des flammes à 90 %. Mais qu’en est-il des dégâts causés par l’épaisse fumée et les eaux ? Personne ne sait pour l’instant. En attendant, Pete Brown va faire du camping. Pas bien grave, il adore ça. “Et qu’est-ce que je peux faire de plus ?”, philosophe cet éternel optimiste, “on peut tomber, ou rester debout”. Il a fait son choix, comme tant d’autres.

Rester debout

Et pour rester debout, ils ont reçu l’aide des communautés les plus proches de Fort McMurray (toutefois située à quelques heures de routes). Des communautés qui se sont retroussées les manches, accueillant des inconnus dans leurs maisons, offrant le café, un repas, de l’eau. Les bénévoles de la radio communautaire francophone de Plamondon sont aussitôt allés en onde pour diriger les évacués, leur dire où il y avait du carburant, car beaucoup se sont retrouvés à court, comme Gordon Belo.

Colette Duperron, la propriétaire du camping où s’est réfugié Pete Brown, n’a que peu fermé l’œil depuis une semaine. Dans sa cuisine, elle essaie de réparer la machine à crème glacée. Le téléphone comme la clochette de la porte ne cessent de retentir. “Ils étaient perdus, en état de choc puis au bout du troisième jour, il y a eu le découragement, mais aujourd’hui, avec des fruits frais, de la viande, le moral est meilleur, il y a un peu d’espoir”. Elle a même offert de l’aide financière, réduire le prix du camping, des denrées gratuitement… “Mais certains voulaient payer pour continuer à être indépendant”. Payer un peu pour garder la tête haute. Colette a reçu remerciements et embrassades, les larmes aux yeux, “c’est bon pour le cœur, et je vais le faire aussi longtemps qu’ils en auront besoin”, réagit la femme au visage marqué par les années.

Des dons records pour les sinistrés

À Lac Labiche, impossible de louper le Bold center, le centre d’urgence où se trouvent tous les services et les multiples dons en vêtements et denrées pour les évacués. Sur des lits de camps, dans la salle de sport, des sinistrés comme Jocelyn Labrie dorment. C’est là aussi, que ce Québécois d’origine a vu les premières images de la ville à la télévision à l’entrée du centre. Il n’a même pas reconnu certains quartiers C’est encore là que les évacués se sont inscrits auprès de la Croix-Rouge et sont venus, formant une longue file, chercher leur chèque d’aide d’urgence du gouvernement : l’équivalent de 800 euros par adulte et 350 par enfant.

Les Canadiens ont été très généreux : la Croix-Rouge a reçu des dons records, plus de 46 millions d’euros, que le gouvernement fédéral complètera. Sous peu, la Croix-rouge versera une aide directe aux sinistrés. Le Canada le sait déjà, le sinistre lui coûtera cher : cet incendie devrait être la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire du pays.

Texte par Marie-Laure JOSSELIN , Envoyée spéciale à Lac La Biche (Canada)

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