May 26, 2019

La chasse aux Comoriens bat son plein en toute impunité à Mayotte

COMMORIENS -mayottePrès de 300 personnes d’origine comorienne dorment le long d’une route depuis dimanche à Mayotte. Ces familles, installées pour certaines depuis plusieurs années sur l’île, ont été expulsées de leurs habitations par un groupe de Mahorais, les habitants de Mayotte, qui les accusent notamment de vol. Un nouvel épisode dans la vague de violences que subissent depuis plusieurs mois les personnes d’origine étrangère dans ce département français d’outre-mer.

Selon la presse locale, près de cinquante maisons de fortune, appelées bangas, ont été détruites, laissant plusieurs familles à la rue dimanche 8 mai dans la ville de Choungui, au sud de l’île. Ces personnes sont originaires de Grande Comore ou d’Anjouan, deux îles de l’archipel des Comores, à l’ouest de Mayotte dans l’océan Indien. L’archipel des Comores comprend quatre îles : trois constituent un État indépendant, et la quatrième, Mayotte, est un département français, qui attire les familles comoriennes pour des raisons économiques ou médicales, les hôpitaux comoriens étant souvent dans un état catastrophique.

Sans perspective de relogement, ces familles ont installé un campement improvisé à l’entrée du village.

“Les maisons ont été cassées et pillées, une petite fille a été blessée à l’œil”

Mohamed Moigni

Mohamed Moigni

Mohamed Moigni et l’un des responsables de l’association de la communauté comorienne du sud de Mayotte, créée en février 2016 après une expulsion similaire à Tsimkoura, un village à 5 km de Choungui. Il coordonne l’organisation du camp.

Je me suis rendu ici à Choungui dimanche après-midi. Les familles m’ont assuré qu’elles avaient été expulsées par une centaine de Mahorais du même village, dimanche matin. Les maisons ont été cassées et pillées. Une petite fille a été blessée à l’œil. La raison ? On les accuse d’occuper des terrains illégalement et d’être des voleurs. En réalité, la plupart des Comoriens de Choungui travaillent pour des Mahorais. Ils sont dans la construction, font des ménages…

Les habitants expulsés organisent un camp le long de la route, à l’entrée du village. Photo envoyée par un Observateur.

Avec mon association, nous avons aidé les populations expulsées à installer un camp à 50 mètres du village. Les forces de l’ordre entourent le campement pour éviter d’autres incidents. Il y a beaucoup d’enfants, dont certains en bas âge. Nous avons essayé de récupérer des bâches pour faire des tentes, mais cela fait deux jours que les familles dorment à même le sol et ici, il y a beaucoup de moustiques. Il faut absolument trouver une autre solution mais les autorités locales nous disent qu’elles n’en ont pas.

Des enfants dans le camp improvisé. Photo envoyée par un Observateur.

Et au lieu de s’occuper de reloger tout le monde ou de punir les auteurs de cette expulsion forcée, les forces de l’ordre ont fait venir ce matin la police des frontières qui a embarqué une cinquantaine de familles en situation irrégulière ! Les familles qui restent sont elles en situation régulière. Certains enfants sont nés à Mayotte et d’ailleurs ils sont quasiment tous scolarisés ici, même si depuis lundi ils n’y vont plus. Tout le monde reste dans le camp par peur des représailles.

Certains Mahorais n’approuvent pas ce genre d’expulsion et nous avons pu constater une certaine solidarité : plusieurs personnes apportent des vivres depuis lundi.

Contacté par France 24, le maire de la ville assure : “La mairie n’a pas de solution de relogement : c’est à la préfecture d’en trouver une. Je condamne l’intervention des habitants, mais je rappelle que ces familles squattaient des terrains. Par ailleurs, la ville a connu une recrudescence des vols, ce qui explique que les habitants se fassent justice eux-mêmes.”

Dès le mois d’avril, l’association française Cimade, qui défend les droits des personnes étrangères, a pointé du doigt la multiplication des violencesfaites aux familles d’origines comoriennes sur l’île depuis le début de l’année 2016.

“Il y a un discours ambiant xénophobe, les étrangers sont accusés d’être à l’origine de la délinquance sur l’île”

La Cimade Mayotte

La Cimade Mayotte

Yohan Delhomme est l’un des responsables de la Cimade Mayotte :

Les violences envers les étrangers ont toujours existé à Mayotte. Mais depuis quelques mois, nous faisons face à un phénomène nouveau. En décembre 2015, à Tsimkoura, un autre village au sud de Mayotte, un groupe d’habitants s’est constitué en collectif et a envoyé un courrier à la maire de la ville et à la gendarmerie demandant que tous les étrangers soient expulsés avant le 10 janvier 2016, sans quoi ils interviendraient eux-mêmes. Et c’est ce qu’ils ont fait.
Ils sont entrés dans les bangas et les ont saccagées avec des bâtons ou des pierres. Ils ont remis ça le 17 janvier.

Toujours dans le même village en février, ils ont incendié des maisons appartenant à des Comoriens. Au total, entre 200 et 300 Comoriens ont dû quitter Tsimkoura au début de l’année. Plusieurs d’entre eux sont venus à la Cimade pour nous expliquer ce qu’il s’était passé et nous montrer qu’ils étaient en situation régulière sur l’île.

“Il n’y a pas de surreprésentation des étrangers dans les cas de délinquance”

D’autres expulsions ont eu lieu à Poroani, toujours au sud de l’ile, en mars. Les habitants avaient pourtant alerté les autorités locales des menaces. Le 20 mars, une expulsion a eu lieu sous les yeux des gendarmes, qui devaient seulement s’assurer qu’aucune violence physique ne soit commise. Et de plus en plus de tracts sont déposés dans les villes pour prévenir des prochaines expulsions. Ce phénomène s’amplifie. Tout le monde est au courant : leurs actions sont revendiquées à l’avance ! Mais rien n’est fait pour empêcher les collectifs d’habitants d’agir. Ils opèrent en toute impunité.

Le tract de la prochaine “expulsion” à Mayotte. Photo envoyée par la Cimade.

Derrière ce phénomène il y a deux problèmes. D’abord, un vrai problème posé par l’immigration à Mayotte qui est d’ordre démographique : il n’y a pas assez de place dans les écoles et il n’y plus assez de parcelles constructibles.

Ensuite, il y a un discours ambiant xénophobe, les étrangers sont accusés d’être à l’origine de la délinquance sur l’île. Certains habitants de Mayotte ont l’impression que rien n’est fait pour leur sécurité et ils tentent de se faire justice eux-mêmes. Pourtant, selon le procureur de la République Joël Garrigue, il n’y a pas de surreprésentation des étrangers dans les cas de délinquance [En revanche, les chiffres prouvent bien une augmentation des violences en 2015 par rapport à l’année précédente : + 15,82 % pour la délinquance générale, + 16,90 % pour les atteintes aux biens et + 45 % pour les atteintes aux personnes, NDLR]. Cette chasse aux étrangers s’accompagne également de cas de lynchages de présumés voleurs.

Le climat à Mayotte est explosif depuis plusieurs mois. Début avril, de nombreuses violences urbaines avaient éclaté en marge de la grève générale lancée le 30 mars pour demander “l’égalité réelle” entre la métropole et le département d’outre-mer.

Par ailleurs, Mayotte doit faire face à une très forte immigration clandestine : selon l’Insee, les étrangers représenteraient 40% de la population totale. Ils sont pour la plupart venus des Comores, un archipel situé à seulement 70 km. Parmi eux, beaucoup de mineurs, souvent non scolarisés et livrés à eux-mêmes. En 2014, près de 20 000 migrants ont été reconduits à la frontière.

ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC
Maëva Poulet

Maëva Poulet

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