La « guerre des pauvres » est là, mais pas l’Etat…, par Hicham Rouzzak

Méditons ceci…

1/ Beaucoup de Marocains savent que certains « Caïds » d’arrondissements où ils vivent sont soupçonnés d’actes de corruption aussi notables qu’innombrables, permettant aux tenanciers de tripots d’occuper la voie publique, fermant les yeux sur des activités de peinture de voitures dans les ruelles des quartiers résidentiels populeux et populaires, autorisant la construction d’un ou deux étages supplémentaire(s) sans s’assurer que les structures le permettent.

Mais on n’a jamais entendu parler de gens qui auraient assailli ces caïds dans leurs bureaux. Non, la foule se rassemblera, criera des incantations, puis attendra patiemment que l’Etat sévisse contre ses fonctionnaires.

2/ Les gens savent que certains « moqaddem » ne leur délivreront leurs certificats administratifs que contre monnaie sonnante et trébuchante, mais personne n’a jamais investi le domicile de ces auxiliaires de l’administration pour recouvrer son droit. Là encore, là encore, les populations attenront que les autorités publiques interviennent.

3/ Les électeurs savent que certains des candidats qu’ils ont élu se sont, plus tard, scandaleusement, enrichis, amassant des fortunes et accumulant des butins qui ne leur reviennent guère.

Jamais un de ces élus n’a été bousculé chez lui, bien au contraire… Tous reviendront plus tard, aux élections d’après, et seront aidés par des individus qui connaissent pourtant bien leurs vérités, qui empocheront quelques poignées de dirhams, qui voteront et feront voter pour les mêmes indésirables, qui seront ainsi reconduits.

4/ Les populations savent très bien qu’un grand nombre de responsables s’accaparent de richesses supposées être un bien commun, jetant leur dévolu sur des biens publics qu’ils transforment en propriétés privées, étendant leurs méfaits à ces bienfaits sur terre et en mer, sans autre forme de procès mais avec un admirable succès.

Personne ne s’en est jamais pris à ces gens d’influence et de puissance, et tout le monde attendra que l’Etat restaure chacun dans son droit, remettant les choses à leur endroit. Ou presque.

Dans tous ces cas précédents et dans d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, les foules attendront que les pouvoirs publics agissent, sévissent, et cela est tout à fait naturel et logique. C’est à l’Etat, avec ses institutions et ses forces de l’ordre, qu’il appartient de faire respecter la légalité institutionnelle, faire dire le droit et rendre la justice.

Mais…

Il existe un grand nombre de personnes qui n’adoptent pas cette position parce qu’elles respectent leurs institutions. Elles ne s’attaquent pas au « caïd » corrompu ou un « moqaddem » indélicat, un politicien véreux ou un « grand » perverti… elles ne font pas cela par confiance dans l’Etat ou par conviction que la justice ne doit pas être rendue par eux-mêmes mais par les tribunaux…

Elles ne font pas cela, elles ne contestent ni ne protestent, parce qu’elles ont peur.

Elles ont peur de l’autorité… quel que soit son niveau. Elles ont peur du « moqaddem » comme, auparavant, elles avaient eu peur du maître en classe et, avant encore, elles ils avaient eu peur de la colère du père à la maison, de même qu’elles ont extrêmement peur du « puissant » contre lequel elles n’en peuvent mais.

Ces gens, ces gens-là, attendent qu’à leur tour, ils deviennent influents, pour acquérir la même puissance et encore plus d’influence que celles qui ont rythmé, avant, leurs quotidiens de gens de peu, et de peur.

Et c’est pour cette raison que les choses basculent dans ce que les Italiens appellent « une guerra tra poveri », « la guerre des pauvres »,la guerre des faibles, la guerre des opprimés, de ceux qui ont vécu, leur vie durant, sous le joug de toutes formes de pouvoirs et qui, dans leurs fors intérieurs, pensent que la solution consiste à exercer à leur tour un pouvoir sur leurs semblables.

Ainsi, le chauffeur de taxi vous abreuvera d’insultes contre les immigrés subsahariens, le vendeur ambulant accablera son voisin, compagnon d’infortune dans ce « non métier », pour ce qu’il considère être sa voracité… on vous contera et on vous racontera les méfaits de ces employés de la propreté qui font grève, laissant s’accumuler des montagnes de déchets dans les quartiers, mais personne ne vous dira ce qu’endurent ces mêmes employés, spoliés de leurs droits.

Les gens hurleront leur colère contre le garçon de café qui aura tardé quelques minutes à leur servir leur commande mais attendront des heures durant devant la porte close d’un responsable dans une administration, attendant de retirer une attestation ou un certificat qui est pourtant leur droit le plus élémentaire.

On dit souvent que les « péquenots » ont sali la ville, mais on ne dira jamais que ce sont les autorités publiques – sous toutes leurs formes et dans toutes leurs déclinaisons – qui ont contribué à cette saleté.

Et pour que réussisse et prospère cette « guerre des pauvres », il faut lui créer des raisons d’exister, il faut lui procurer du combustible, à vil prix… et ce combustible bon marché de la guerre des pauvres est le pauvre lui-même.

Que des pauvres s’en prennent à des filles d’Inezgane est un combustible. Et que ces filles soient embastillées et présentées devant une cour de justice est un appel à la guerre des pauvres.

Qu’un homme soit lynché à Fès parce qu’il serait homosexuel revient à jeter de l’huile sur le feu.

Qu’on investisse la maison d’une femme à Salé au motif qu’elle serait une « sorcière » est une autre facette de cette guerre des pauvres qu’on entretient avec tant de talent…

Qu’un groupe d’individus prennent d’assaut un appartement à Beni Mellal, tabassent ses occupants, les traînent ensanglantés dans la rue, dans le plus simple appareil, filment tout cela et diffusent leur abjection sur les réseaux, puis que les pouvoirs publics incarcèrent les victimes, les mettant à égalité avec leurs agresseurs… voilà un autre cas d’appel à la guerre entre les pauvres, un appel à la démission de l’Etat pour « occuper » les pauvres, les distraire de l’essentiel et les laisser s’entredévorer, loin, très loin de toutes considérations de dignité, de droit, d’humanité et de responsabilité de l’Etat.

Quand le chef du gouvernement suggère qu’un mari trompé peut occire son épouse adultère au nom de la « fierté », qu’attendre d’autre de pauvres qui feront acte de violence au nom de la justice ?

Quand la justice arrête les victimes d’Inezgane, de Fès, de Beni Mellal et d’ailleurs et les juge…

Quand Nahari (ce télé-coraniste furieux) appelle à verser le sang d’un journaliste et quand Abou Naïm exige la tête de tant et tant de personnes ayant des vues contraires aux siennes (si tant est qu’il en ait), et qu’on cherche l’Etat sans le trouver ni même le voir apparaître, inquiet et soucieux…

Alors,  croire ou pas dans les institutions n’est plus important, pas aussi important que d’avoir peur. Car c’est la seule chose qui reste : la peur, la frayeur et l’effroi.

La peur de la guerre des pauvres et la frayeur face à la guerre des opprimés… l’effroi car le combustible de ces guerres est là, et qu’il est à la disposition de chacun.

On ne peut qu’avoir peur, car quand s’effondre la valeur de la marchandise/citoyens, alors son propriétaire/Etat ira droit à la faillite, lui qui a failli à son devoir.

Il ne servira plus à rien d’en appeler à la puissance publique car elle n’existera plus, et elle n’existera plus car elle aura délégué sa mission à ceux-là mêmes qu’elle était supposé défendre et protéger, qu’elle était supposée empêcher de se déclarer la guerre entre eux, mais en son nom…la guerre des pauvres, au nom de l’Etat.

Al Ayyam
http://www.monde-diplomatique.fr/2009/04/DELTOMBE/16970

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