La tête haute, Hillary Clinton règle ses comptes

Dans ses mémoires parus mercredi en France, Hillary Clinton revient sur les raisons de sa défaite contre Donald Trump. Entre règlements de compte et manifeste féministe, l’ouvrage ne laisse pas indifférent.

“Ça c’est passé comme ça”. Le titre français des mémoires de Hillary Clinton, parus chez Fayard mercredi 20 septembre, est aussi direct que l’original, “What Happened”. L’ex-candidate à la présidentielle explique les raisons de sa défaite, tout simplement. Le livre, sorti une semaine plus tôt aux États-Unis, a eu une réception assez froide à Washington. Chez les journalistes, qui l’accusent de renvoyer la faute sur les autres. Et chez les démocrates, qui se seraient bien passés de remuer le couteau dans la plaie.

Hillary Clinton n’épargne pas pour autant sa propre personne. Elle admet d’entrée n’avoir pas réussi la seule mission qui lui était confiée, à savoir être élue : “Je devrai vivre avec ça le restant de ma vie”, écrit-elle. L’ex-candidate évoque des erreurs, comme ses discours à Wall Street après la crise. Elle reconnaît surtout n’avoir pas saisi l’ampleur de la colère des Américains : “Quand les gens sont en colère et cherchent un coupable, ils ne veulent pas entendre votre plan en 10 points pour créer des emplois et augmenter les salaires. Ils veulent que vous soyez en colère aussi.”

Bien sûr, les “forces hors de contrôle” tiennent une bonne place pour expliquer ce qu’il s’est passé. Au premier rang, James Comey, l’ex-directeur du FBI, qu’elle accuse d’avoir “jeté l’élection dans le chaos”. Elle en est certaine, la victoire aurait été sienne s’il n’avait pas décidé, à 11 jours du scrutin, d’informer le public de la réouverture de l’enquête sur “ces fichus emails”. À cause de lui, le mot “email” est celui que les électeurs associaient le plus à la candidate, regrette-t-elle. Chiffres à l’appui, elle montre comment les indécis des États-clés ont basculé en faveur de Donald Trump dans les derniers jours.

Bernie Sanders ou “le monopole de la pureté politique”

Les médias américains – le New York Times en première ligne – en prennent aussi pour leur manchette. “Si dur que cela puisse être à croire ou à expliquer, mes emails furent le sujet de 2016 (dans la presse, NDLR)”, déplore Hillary Clinton, estimant que ses propositions économiques ont été passées sous silence. L’ex-secrétaire d’État accuse aussi la presse d’avoir contribué à forger son image froide : “À mesure que la campagne avançait, les sondages montraient que les Américains remettaient en question mon authenticité et le fait que je sois digne de confiance. Beaucoup de gens disaient qu’ils ne m’aimaient simplement pas. J’écris ça de manière froide mais, croyez-moi, c’est dévastateur.”

Parmi les coupables, il y a bien sûr la Russie et sa campagne de piratages informatiques et de désinformation. “C’était – il n’y a pas d’autre mot pour ça – la guerre”, estime-t-elle. Le président russe Vladimir Poutine et le fondateur de WikiLeaks Julian Assange sont devenus ses adversaires, au même titre que Donald Trump. L’ex-candidate se demande d’ailleurs quel aurait été l’impact d’une déclaration publique de Barack Obama pointant du doigt les agissements de la Russie.

Une amertume demeure envers Bernie Sanders, son rival lors des primaires. “Faire campagne contre lui était profondément frustrant”, admet-elle. Tout d’abord parce qu’il aurait ouvert la voie à cette image de “Hillary la crapule” récupérée par Donald Trump : “Bernie m’a décrite systématiquement comme une corporatiste corrompue et indigne de confiance.” Ensuite parce qu’il aurait fait des promesses non réalisables. “Bernie était indigné par tout. Il tonnait à chaque événement contre les péchés des ‘millionnaires et des milliardaires’. J’étais plus concentrée sur le fait d’offrir des solutions pratiques”, explique-t-elle, regrettant le “monopole de la pureté politique” que son rival s’était octroyé. Alors que beaucoup à gauche lui font ce reproche, Hillary Clinton dément avoir oublié les ouvriers blancs, ceux dont le vote lui a tant manqué dans le Wisconsin ou en Pennsylvanie. Les questions d’immigration et de terrorisme ont joué un rôle plus important, selon elle. Regardant vers l’avenir, elle n’en démord pas : ce n’est pas en axant uniquement le programme économique plus à gauche que ces électeurs reviendront.

Des qualités revendiquées sans pudeur

Voilà les coupables alignés par Hillary Clinton. Il y a pourtant une autre manière de lire ce livre, dont la presse outre-Atlantique a peu parlé, mis à part en notant que la perdante avait traversé son désert avec séances de yoga et quelques verres de chardonnay. De sa douleur, Hillary Clinton ne cache rien ou presque. C’est une douleur personnelle, celle d’une candidate qui a tout donné, en vain : “Perdre, c’est dur pour tout le monde, mais perdre une course qu’on pensait gagner, c’est dévastateur.” Elle raconte comment elle a hurlé face à son écran ou manqué de jeter sa télécommande au mur en regardant les frasques du président élu.

Surtout, elle ne s’embarrasse pas de fausse pudeur. Voici ce qu’elle affirme pour expliquer sa candidature : “L’argument le plus probant est le plus dur à dire tout haut : j’étais convaincue que Bill et Barack avaient raison quand ils disaient que je serais une meilleure présidente que n’importe qui d’autre.” Elle tente de le prouver par de multiples exemples : “J’ai été critiquée pour trop m’intéresser aux détails des politiques (barbant !), pour être trop pratique (pas inspirant !), pour être trop ouverte au compromis (vendue !), trop concentrée sur des petites étapes atteignables plutôt que sur des changements radicaux ayant peu de chance de voir le jour (candidate de l’establishment !).” Et de résumer : “Je menais une campagne traditionnelle avec des politiques préparées avec soin et des alliances difficilement construites, pendant que Trump dirigeait une émission de télé-réalité.”

Le rôle du sexisme

Difficile de ne pas voir une analogie avec ces femmes qui travaillent dur pour accumuler les meilleures compétences tout en voyant leurs collègues masculins obtenir la promotion dont elles rêvaient. “Il faut le dire : le sexisme et la misogynie ont joué un rôle dans la présidentielle de 2016”, assure Hillary Clinton. Cette manière d’affirmer ses qualités ressort à de nombreux moments de son récit. Alors même qu’elle n’a pas brisé le plafond de verre dont elle a tant parlé, elle ne perd pas confiance : “Tout ce que je sais, c’est que j’ai été bien moins rongée par le doute que beaucoup de femmes que je connais.” Certains trouveront qu’il s’agit de fierté mal placée, d’autres que c’est un exemple à suivre.

Ce livre évoque aussi une douleur collective, en tout cas pour l’Amérique démocrate : en expliquant ce qu’il s’est passé, Hillary Clinton dresse en creux le portrait de ce qui aurait pu être : “Je ne peux pas m’empêcher de penser à combien mes 100 premiers jours auraient été différents.” Elle raconte ainsi comment elle avait déjà rassemblé les meilleures équipes possibles (sa “Maison Blanche en attente”), comment elle aurait tenu tête à Vladimir Poutine ou encore comment elle aurait mené une réforme compréhensive de l’immigration. Au lieu de cela, Hillary Clinton – et ses lecteurs – doivent suivre jour après jour la politique de Donald Trump : “Il y a des moments où la seule chose que je veux faire est d’hurler dans un oreiller.” Pour autant, elle n’abandonne pas l’idée de voir le plafond de verre un jour brisé : “J’espère vivre assez longtemps pour voir une femme gagner.”

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