L'armée égyptienne tentée par le pouvoir

L'armée égyptienne tentée par le pouvoir
L'armée égyptienne tentée par le pouvoir
L’armée égyptienne tentée par le pouvoir

La grande institution du pays se met en scène pour soigner sa popularité, mais aussi pour préserver ses intérêts.

Rénovation ou restauration? Depuis l’éviction du président Morsi, le 3 juillet, l’armée égyptienne se targue d’avoir sauvé l’Égypte, de l’avoir remise sur les rails de la démocratie. Pourtant, le cours des événements récents témoigne plus d’une volonté de reconstruire un État fort, dans le but de sauvegarder ses intérêts. Éradication des Frères musulmans, prolongation de l’état d’urgence, contrôle renforcé des médias… S’il a remis officiellement les rênes du pouvoir au président de la Haute Cour constitutionnelle, Adli Mansour, dans l’attente de futures élections, le général Abdel Fattah al-Sissi est aujourd’hui le décideur en chef du pays des pharaons.

«En fait, si l’armée a repris le contrôle, elle ne l’a jamais perdu», observe l’ancien lieutenant général Adel Soliman, un des rares militaires à oser critiquer l’institution. Quand, le 12 août 2012, le raïs islamiste nouvellement élu démet le vieux maréchal Tantaoui de ses fonctions de ministre de la Défense, en le remplaçant par al-Sissi, le geste est d’abord perçu comme une mise à l’écart de la junte militaire. «Un an plus tard, tout laisse à penser qu’il s’agissait d’une manœuvre concertée d’al-Sissi et de la nouvelle génération de militaires pour reconquérir le pouvoir en écartant les Frères musulmans», avance l’ex-militaire.

Pendant l’année du mandat écourté de Morsi, les képis sont d’ailleurs parvenus à maintenir leur influence en coulisses. La Constitution, rédigée par un comité d’islamistes – aujourd’hui en cours de réécriture, après avoir été annulée à la suite du coup militaire – leur assurait le beau rôle, en protégeant leurs privilèges, notamment économiques. Quant aux tribunaux militaires, tant décriés pendant la transition militaire de l’après-Moubarak, ils ont continué à fonctionner à plein régime sans aucun froncement de sourcil du gouvernement Morsi.

L’histoire de Sherif el-Hossari en est la meilleure illustration. Cet informaticien marié à la fille d’un ancien général intenta, en novembre 2012, un procès à son beau-père pour une histoire de chèques en blanc. Erreur fatale: une fois l’argent remboursé, le militaire chercha vengeance en l’accusant d’espionnage. Arrêté en pleine nuit, menotté, les yeux bandés, Sherif est placé en détention dans un commissariat. Accusé de «détention illégale de secrets d’État» sur son ordinateur, il est convoqué, à sa grande surprise, devant un tribunal militaire.

«Le juge ne voulait rien entendre. Il était menaçant. Il voulait me forcer à faire des aveux», raconte l’ingénieur en informatique. Une fois transféré à la prison de Tora, on lui fait comprendre qu’il risque jusqu’à cinq ans de prison. En désespoir de cause, il alerte la presse. La médiation finit par payer. Libéré au bout d’un mois et demi, il écope d’un an de prison avec sursis. «L’armée est une vraie mafia, avec ses réseaux, son clientélisme. Si tu as le malheur d’y toucher, tu te brûles les mains», remarque Sherif.

La vague de la fièvre anti-Frères s’est cristallisée autour du mouvement Tamarod

L’ex-président Morsi en a lui-même fait les frais. Car si les Frères musulmans ont ménagé l’armée, ils l’ont aussi irritée avec leurs tentatives hégémoniques. Les militaires n’ont pas apprécié, non plus, ces gestes déplacés, comme l’invitation lors d’un défilé, de Tareq al-Zomor, un islamiste incriminé dans l’assassinat de l’ex-président Sadate, ou encore cette conférence au printemps dernier d’oulémas appelant au djihad en Syrie. «Ensuite, il suffisait juste saisir le moment opportun pour écarter Morsi», précise l’ex-militaire, Adel Soliman. En juillet, al-Sissi finit par sauter sur la vague de la fièvre anti-Frères qui s’est cristallisée autour du mouvement Tamarod. Aujourd’hui, les pro-armée s’en cachent à peine: pour eux, Morsi était une «anomalie» qu’il fallait «corriger». «Les Frères s’étaient enfermés dans leur idéologie. Ils étaient en train de transformer l’Égypte», insiste le général Hani Abdel Latif, porte-parole du ministère de l’Intérieur, pour justifier l’actuelle répression anti-Frères. Depuis trois mois, dit-il, «l’armée et la police travaillent main dans la main pour rétablir l’ordre».

Pour comprendre le poids de l’armée, il faut revenir à la «révolution des officiers libres» de 1952, et à la prise du pouvoir par Nasser, deux ans plus tard. «Depuis, l’armée n’a jamais cessé d’être aux commandes, d’abord sur le devant de la scène, puis dans l’ombre sous Sadate et Moubarak», commente Adel Soliman. Ainsi, à l’instar de nombreux observateurs, il considère que la hiérarchie militaire a soutenu la révolution de 2011 dans le seul but d’écarter la clique de Gamal, le fils Moubarak, tenté par le pouvoir. La suite est connue: pendant 18 mois de transition catastrophique qui précéderont l’élection de Morsi, le Conseil suprême des forces armées va endommager son capital confiance avec ses méthodes peu démocratiques, comme ces tests de virginité imposés aux manifestantes arrêtées. «Des méthodes étonnamment oubliées par de nombreux activistes et révolutionnaires qui, au nom de leur bataille anti-Morsi, soutiennent aujourd’hui le général Sissi», observe un diplomate occidental.

Mais jusqu’à quand? En s’exposant sur tous les fronts – militaire et politique -, l’armée fait un pari risqué. Au Sinaï, la lutte antiterroriste s’enlise. Au Caire, les campus sont gagnés par un nouveau cycle de manifestations. Partout, la crise économique doublée d’un sentiment d’injustice gagne le pays. Preuve que derrière la ferveur pro-Sissi véhiculée par la télévision, le pouls de la révolution continue à tambouriner.

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