Le fait du prince – Par Madiambal Diagne

Quel intérêt le gouvernement du Sénégal trouve t-il dans sa décision de confier la gestion du Groupe scolaire Yavuz Selim à l’Etat turc ? Cette question, tout le monde se la pose avec un brin d’étonnement et une moue suspicieuse. Le ministre de l’Education nationale, Serigne Mbaye Thiam, a déclaré, devant les députés, lors de l’examen du budget de son ministère, que dans le cadre d’une coopération (opération ?) entre le Sénégal et la Turquie, la gérance du groupe scolaire sera transférée à la Fondation Maarif, mise en place par le régime de Recep Tayyip Erdogan. Le ministre soutient que cette mesure serait justifiée par des raisons de sécurité nationale. La déclaration est on ne peut plus grave. Le bon sens paysan autorise à se dire que si tant est que le gouvernement sénégalais détiendrait des informations mettant en cause la sécurité nationale du fait des responsables de cet établissement scolaire, les services de sécurité de l’Etat auraient agi autrement. La réaction ne serait pas de procéder seulement à un banal transfert d’une gérance. Manifestement, Serigne Mbaye Thiam qui, il faut l’avouer, paraissait si estimable, ne pouvait justifier la décision du gouvernement pour s’aventurer dans un terrain aussi glissant. Il révèle, par son propos, que le gouvernement est si irresponsable jusqu’à constater des menaces contre la sécurité nationale sans pour autant ouvrir une enquête et mettre en cause les fauteurs de troubles ! Le gouvernement du Sénégal pourrait ainsi découvrir de telles menaces et continuer de laisser les présumés fauteurs de troubles libres de leurs mouvements. Il est à relever qu’en vingt ans de présence au Sénégal, jamais des responsables, des enseignants ou quelconques contractuels turcs de ces établissements scolaires, n’ont eu maille à partir avec la justice. On voudrait bien le croire mais il est curieux que le Sénégal découvre des menaces graves que les grands services américains ou européens ne pouvaient détecter !
A la vérité, le ministre de l’Education n’avait pas d’arguments. Les raisons qui fonderaient la décision du gouvernement du Sénégal sont à chercher ailleurs. Il dit lui même, l’air troublé face aux députés, qu’il y a des choses qui ne peuvent être dites sur la place publique. A quel prix a-t-on vendu l’éducation de nos enfants, peut s’indigner un parent d’élève.
Fermer les écoles pour effacer la trace de Fethullah Gülen
Seulement, par son geste de confier la gérance du groupe scolaire Yavuz Selim à la Fondation Maarif, le Sénégal sera le cinquième pays à le faire, parmi les 170 pays dans lesquels existent des écoles et universités initiées par les proches de Fethullah Gülen, guide religieux turc installé aux Etats unis et ennemi juré déclaré du Président Erdogan. Les quatre pays qui ont agi de la sorte avant le Sénégal sont la Gambie, la Somalie, la Guinée et le Pakistan. Il faut dire que durant plus de deux ans, le gouvernement du Sénégal a opposé une fin de non recevoir à la demande du gouvernement d’Ankara de la fermeture pure et simple des établissements turcs. Le Président Macky Sall soutenait, devant ses interlocuteurs, qu’il ne aurait être question de céder à une pression qui compromettrait l’éducation des enfants sénégalais. Cette position avait été celle de presque tous les pays au monde. Alors, le gouvernement turc changea de stratégie pour créer, au mois de mai 2016, la Fondation Maarif qui est officiellement dédiée à l’éduction et dont la mission est de reprendre la gérance des écoles créées par les amis de Fethullah Gülen. Ce stratagème semble bien fonctionner pour que des pays se décident enfin à satisfaire la demande du gouvernement turc. On peut bien, dans ces conditions, se douter que l’objectif ou la finalité de la fondation Maarif serait moins de développer l’éducation que de procéder à une fermeture des écoles. D’ailleurs, le gouvernement du Sénégal ferait mieux de s’intéresser au nouveau sort fait aux écoles dites turques en Gambie, en Guinée, en Somalie et au Pakistan. Ces écoles sont toutes carrément fermées ou fonctionnent avec de grosses difficultés. Elles sont à l’image des écoles existant en Turquie même et confisquées au profit de la Fondation Maarif. Comment les autorités du Sénégal peuvent-elles être si naïves pour espérer que la Fondation Maarif fasse mieux au Sénégal qu’elle n’a voulu faire dans son propre pays ? Aussi, des centaines d’étudiants sénégalais, qui étaient inscrits dans les universités turques, sont obligés de revenir au bercail ou de chercher de nouvelles universités étrangères pour poursuivre leurs humanités. En d’autres termes, il faudrait que nul ne s’y trompe, le gouvernement turc va en définitive obtenir du Sénégal ce qui lui était refusé, à savoir la fermeture pure et simple des écoles. En effet, le gouvernement Erdogan ne voudrait souffrir de laisser survivre toute œuvre qui serait rattachée à Fethullah Gülen ou qui pourrait faire sa bonne réputation.
Maarif, promet au Sénégal ce qu’elle ne fait pas pour la Turquie
De toute façon, la Fondation Maarif ne saurait maintenir les standards de qualité qui ont fait la belle renommée des écoles Yavuz Selim au Sénégal. Le modèle éducatif développé par Yavuz Selim a été éprouvé pendant vingt ans au Sénégal, à la satisfaction des nombreux parents qui y inscrivent leurs enfants. Les excellents résultats scolaires sont au rendez-vous et font de Yavuz Selim, la meilleure école privée au Sénégal, depuis de nombreuses années, comme en attestent les résultats, au fil des années, du Concours général et des différents examens nationaux. L’inquiétude des parents d’élèves est donc on ne peut plus légitime, que ce fleuron de l’enseignement ne soit finalement compromis. La Fondation Maarif a déjà révélé ses grosses limites, on peut même dire ses lacunes. Les médias ont publié, la semaine dernière, des appels à candidatures lancés en Turquie pour recruter des enseignants et des personnels administratifs à envoyer en Afrique. Dans quelles conditions cette fondation reprendra-t-elle les écoles pour terminer une année scolaire largement entamée ? La scolarité des élèves sera perturbée et ils paieront ainsi que leurs parents et le Sénégal avec, des pots qu’ils n’ont pas cassés. Le Sénégal et ses citoyens ne devraient point subir les conséquences de querelles politiques en Turquie. Un psychodrame se joue quotidiennement dans les salles de classe où les élèves et leurs enseignants fondent en larmes, à cause de la décision de fermer leurs écoles. Quelle est l’idée de changer de corps professoral et d’encadrement administratif d’une école au beau milieu d’une année scolaire ?
Il reste également que l’image du Sénégal va être entachée dans cette opération. Ce pays s’est toujours illustré comme un Etat de droit. Sur ce coup, la légalité, la justice et l’équité sont bafouées. Les écoles sont créées et gérées par des privés. Comment peut-on spolier des privés de leurs biens, sans aucune forme de procédure, pour les donner à un gouvernement étranger, parce que ces privés se sont fâchés avec les autorités politiques de leur pays ? Doit-on rappeler au gouvernement du Sénégal que pour saisir les patrimoines de Karim Wade et de ses amis à l’étranger, il avait fallu pour le Sénégal d’exciper de décisions de justice et de suivre les procédures régulières en matière de coopération judiciaire. Et même dans ce cas, de nombreux pays ont eu à refuser de s’exécuter. Le gouvernement turc n’a même pas la délicatesse de formuler une demande d’entraide judiciaire pour permettre à la justice sénégalaise de se prononcer. Recep Tayyip Erdogan ne voudrait s’embarrasser de fioritures et de procédures. Le Président Macky Sall non plus. L’Etat du Sénégal commet un fait du prince, «une décision arbitraire d’une autorité publique», qui consiste ainsi à prendre les biens de particuliers, sans aucun fondement légal et de l’offrir à autrui. Qu’est-ce que le président Macky Sall accepte pour son homologue Erdogan ce qu’aucun pays n’avait accepté pour le Sénégal ?
Le Sénégal dépossède ses ressortissants
Il s’y ajoute que le gouvernement du Sénégal s’est montré si empressé pour ne pas dire si enthousiaste pour exécuter la commande de la Turquie, qu’il n’a même pas daigné se renseigner sur la propriété du patrimoine que constituent ces écoles. Le Premier ministre du Sénégal, Mouhamed Boun Abdallah Dionne, a été surpris d’apprendre, par la bande, que des citoyens sénégalais détiennent de bonnes parts du capital de ces écoles que le Sénégal entend donner au gouvernement turc. Nous qui croyons que le rôle et le devoir d’un gouvernement sont de protéger les intérêts de ses ressortissants, de surcroît établis sur son propre sol ! La prudence aurait été de mener au moins des investigations pour cerner les tenants et aboutissants de la demande du gouvernement turc. D’autres pays comme le Tchad et le Bénin ont su y aller avec précaution. Ces deux pays ont mis en place une commission d’enquête pour savoir la réalité des écoles turques et le bien fondé de la demande du gouvernement d’Ankara. Cette sagesse des présidents Idris Deby Itno et Patrice Talon permet encore aux écoles de continuer de fonctionner sans encombres. Alassane Dramane Ouattara de la Côte d’Ivoire a, lui, opposé un refus catégorique à la demande du gouvernement turc. C’est à croire que seuls les gouvernements faibles ou vulnérables (et pour on ne sait quelles raisons d’ailleurs !), acceptent de satisfaire le diktat de la Turquie. Qu’est ce que la Turquie a fait pour le Sénégal ou pour ses dirigeants pour s’arroger ainsi tous les droits ?
Le droit de choisir l’école pour son enfant
Le gouvernement du Sénégal se substitue à des parents d’élèves qui ont choisi d’envoyer leurs enfants dans une école privée en fonction de la confiance placée en l’encadrement administratif et pédagogique. Lesdites écoles privées ont satisfait à toutes les exigences fixées dans la politique éducationnelle instaurée par la République du Sénégal. Serigne Mbaye Thiam le dit lui même aux députés soutenant que «du point de vue des enseignements, de la qualité de l’encadrement pédagogique et administratif, il n’y a absolument rien à reprocher à Yavuz Selim». Bien au contraire, ajoute le ministre de l’Education nationale, «ce groupe scolaire est l’un des meilleurs au Sénégal et est, de tous les établissements privés, celui qui satisfait le mieux à la réglementation». Qui peut dire mieux ? Les programmes d’enseignements qui y sont délivrés sont strictement conformes aux programmes sénégalais. Les parents ne sauraient faire confiance à des personnes qu’ils ne connaissent pas et qui n’ont pas eu à faire leurs preuves.
Il convient en outre de dire qu’il n’y a point de politique dans les enseignements encore moins qu’il n’y est fait état de la vie politique en Turquie. Il arrive qu’un élève entre au groupe scolaire Yavuz Selim, de la maternelle à la terminale, sans jamais connaître le nom de Fethullah Gülen. Fethullah Gülen n’apparaît ni dans le contenu des enseignements, ni dans les propos de l’encadrement, ni dans une affiche quelconque. Le fait de supplanter l’administration de l’école au profit d’une autre pour des raisons de politique intérieure en Turquie, va malheureusement introduire le fait politique dans les établissements. Rien ne garantit que le règne de Tayyip Erdogan en Turquie sera éternel et un autre régime qui lui succéderait pourrait revenir sur la fâcheuse décision du Sénégal. Ces établissements scolaires entrent ainsi dans un cycle d’instabilité et on peut affirmer que quand la politique entre dans une salle de classe, le savoir sort par la fenêtre.
L’extradition des familles à Ankara, l’objectif ultime
Le gouvernement du Sénégal n’a pas manqué d’écorcher la crédibilité des guides religieux musulmans et non des moindres, qui se trouvent embarrassés. Ils avaient systématiquement donné des assurances aux responsables de Yavuz Selim, se fondant sur des promesses fermes du Président Macky Sall. Les responsables de l’école et leurs partenaires sénégalais attendent une notification administrative de la décision de l’Etat du Sénégal, en dépit d’une demande formelle dans ce sens. C’est naturellement pour faire valoir des recours administratifs. Les Turcs et leurs familles peuvent craindre d’être livrés au régime du Président Erdogan qui les jetterait en prison à l’instar de milliers d’autres citoyens turcs. Ce serait sans doute une honte de voir le Sénégal agir de la sorte mais on ne peut jurer de rien car ce qui a poussé le gouvernement à donner les écoles à Erdogan pourra aussi le pousser à sacrifier ces braves travailleurs et leurs familles. N’est-ce pas Monsieur le ministre Serigne Mbaye Thiam, «qu’il y a des choses qu’on ne peut étaler sur la place publique ?».

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