Le Pentagone est en train de dépenser jusqu’à 2,2 milliards de dollars pour armer les rebelles syriens avec des armes de l’époque soviétique

Le Pentagone s’est appuyé sur une armée de sous-traitants et sous-sous-traitants, des géants de l’armement, jusqu’à des entreprises liées au crime organisé, pour fournir jusqu’à 2,2 milliards de dollars d’armes et de munitions de style soviétique aux rebelles syriens qui combattent une guerre contre État islamique (EI).

Les usines d’armements dans les Balkans et en Europe de l’Est, travaillant déjà à pleine capacité pour alimenter la guerre en Syrie, ne sont pas en mesure de répondre à la demande. Du coup, le ministère américain de la Défense (DoD) s’est tourné vers de nouveaux fournisseurs comme le Kazakhstan, la Géorgie et l’Ukraine pour obtenir des munitions supplémentaires tout en assouplissant les normes sur le matériel qu’il accepte, selon une enquête du Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) et du Centre d’information sur le crime organisé et de la corruption (OCCRP).

Les journalistes ont reconstitué la complexe ligne d’approvisionnement que le Pentagone utilise pour la Syrie en réunissant des contrats d’approvisionnement, des données de suivi des navires, des rapports officiels, des courriels fuités et des entretiens avec des initiés. Ce programme est distinct de celui de la CIA, maintenant interrompu, pour armer les rebelles qui se battent contre le président syrien Bachar Al-Assad.

Le Pentagone achète les armes à travers deux canaux : le Commandement des opérations spéciales (SOCOM), qui supervise les opérations spéciales dans tous les services de l’armée américaine, et le Picatinny Arsenal, un fournisseur d’armes de l’armée américaine, peu connu et installé dans le New Jersey.

Les munitions sont transportées par la mer et les airs, d’Europe vers la Turquie, la Jordanie et le Koweït. Elles sont ensuite distribuées aux alliés américains, dans le nord et le sud de la Syrie, par avion et par camion.

Les journalistes ont découvert que les États-Unis utilisent des documents juridiques vaguement rédigés qui cachent que la Syrie est la destination finale des armes – une pratique dont les experts disent qu’elle menace les efforts mondiaux de lutte contre le trafic d’armes et soumet les gouvernements de l’Europe de l’Est qui vendent les armes et les munitions au risque de violer le droit international. D’autres soulèvent la question de savoir qui, exactement, utilise les armes et ce qui leur arrivera une fois qu’EI aura été vaincu.

Le Pentagone a commencé ce programme d’achat en septembre 2015 sous la présidence Obama. En mai de cette année, il avait déjà dépensé plus de 700 millions de dollars pour des lanceurs AK-47, des lanceurs de grenade à propulsion (RPG), des mortiers et d’autres armes et munitions.

Plus de 900 millions de dollars vont être dépensés d’ici 2022, et près de 600 millions de dollars de plus ont été budgétisés ou demandés par l’administration Trump. Cela porte le total des dépenses prévues du Pentagone à ses alliés syriens à 2,2 milliards de dollars.

Cette ligne d’approvisionnement financée par les États-Unis est semblable à celle soutenue par l’Arabie saoudite, à hauteur de 1,2 milliard d’euros, pour équiper la rébellion syrienne comme révélé,l’année dernière, par le BIRN et l’OCCRP.

Interrogé sur cet achat sans précédent d’armes de style soviétique pour les rebelles syriens, le Pentagone a déclaré qu’il avait soigneusement identifié les destinataires, ajoutant que l’approvisionnement était « progressif » et « le minimum nécessaire pour la mission immédiate ».

Train and Equip. Un changement majeur dans la stratégie

Après l’installation d’EI en Syrie en 2014, le Pentagone a lancé à la hâte un programme de 500 millions de dollars, le programme Train and Equip, afin d’établir une force rebelle, équipée d’armes américaines modernes, afin de contrer la menace. SOCOM – l’unité d’élite responsable de l’exécution d’Oussama Ben Laden – a été chargée d’acheter les armes.

Mais neuf mois plus tard, le programme s’est effondré, avec seulement quelques dizaines de recrues qui osaient s’aventurer sur le champ de bataille.

Sous le coup d’une vague de titres de presse négatifs, le Pentagone a eu besoin d’un nouveau plan. À partir de septembre 2015, les États-Unis ne se concentreraient plus sur la construction d’une nouvelle armée anti-EI, mais sur l’armement des rebelles déjà sur le terrain.

Même si le Pentagone n’a pas révélé tous les détails de son nouveau plan, une demande de dépenses précédemment non budgétisée, datant de février 2016, précisait qu’il allait cesser de former de nouvelles unités et de leur fournir des armes modernes. À la place, il choisirait d’armer les forces d’opposition « identifiées » déjà sur le terrain en leur envoyant des armes et des munitions de style soviétique qu’ils utilisent et connaissent déjà.

La première livraison, 50 tonnes de munitions et de grenades propulsées par fusée, est arrivée en octobre 2015, juste un mois après le changement de politique. Les munitions ont été envoyées à la coalition dominée par les Kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes qui se sont engagées à combattre à Raqqa.

De nombreuses autres expéditions ont suivi.

En mai 2017 – la dernière date pour laquelle les données sont disponibles – SOCOM avait acheté 238,5 millions de dollars d’armes et de munitions en provenance de Bulgarie, de Bosnie-Herzégovine, de République tchèque, du Kazakhstan, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et d’Ukraine, après l’analyse de milliers de contrats de transport par le BIRN et l’OCCRP. Avant le début du programme, les dépenses du Pentagone en armes venant d’Europe de l’Est étaient négligeables.

SOCOM achètera des armes pour un montant supplémentaire de 172 millions de dollars cette année financière. La liste d’achats comprend des dizaines de milliers d’AK-47 et de RPG et des centaines de millions de munitions, selon les demandes du Pentagone. Un montant supplémentaire de 412 millions de dollars a été demandé par l’administration Trump ou budgétisé pour 2018.

SOCOM n’a, jusque là, pas reconnu son rôle dans le programme Train and Equip. Dans une déclaration écrite adressée à BIRN et à l’OCCRP, le Pentagone a confirmé que l’unité secrète était chargée d’obtenir des armes et des munitions pour les rebelles syriens. SOCOM est également connu pour fournir secrètement d’autres partenaires américains, dans d’autres conflits.

Picatinny : une nouvelle ligne d’approvisionnement révélée

SOCOM n’est pas la seule unité du Pentagone ayant procuré des armes et des munitions au programme Train and Equip.

Le reste de l’approvisionnement est géré par le Picatinny Arsenal, une émanation de l’armée américaine installée dans le New Jersey. Picatinny a déjà l’expérience d’acheter de grandes quantités d’armes de style soviétique (mentionnées dans les documents d’approvisionnement comme « armes et munitions non standard ») pour les forces partenaires en Irak et en Afghanistan. Ces achats sont toujours clairement étiquetés avec la destination finale.

Mais un mystérieux groupe d’achats – totalisant 479,6 millions de dollars – ne contient aucune destination finale. Une analyse de ces documents d’approvisionnement par le BIRN et l’OCCRP révèle qu’il est probable que beaucoup, sinon toutes les armes en question se dirigent vers la Syrie.

Un indice important se trouve dans sept des contrats, signés en septembre 2016 et d’une valeur de 71,6 millions de dollars, qui ont cité la Syrie soit par son nom, soit par le code interne du Pentagone – V7 – pour le programme Train and Equip. Ces références ont été supprimées du dossier public, après que le BIRN et l’OCCRP aient questionné le Pentagone à propos de ces livraisons du mois de mars.

Les journalistes ont fait des copies des documents avant qu’ils soient supprimés. Le Pentagone a refusé d’expliquer ces modifications.

Picatinny est discret quant à son rôle dans l’approvisionnement des rebelles syriens compte tenu de la nature délicate du conflit. En plus de pousser un éventail de milices contre les forces gouvernementales syriennes, les combats sont décrits par les experts comme étant une guerre complexe par procuration impliquant l’Arabie saoudite, l’Iran, la Turquie et la Russie.

Il y a d’autres preuves du rôle croissant de Picatinny dans le programme Train and Equip du Pentagone.

Une vidéo de relations publiques publiée sur son site web en décembre 2016 célébrait un prix interne du Pentagone pour, entre autres succès, l’achat de « quantités importantes » de munitions non standard pour la Syrie, ainsi que pour l’Irak et l’Afghanistan.

Une présentation de Picatinny datant de mars 2017 révèle qu’elle va reprendre à SOCOM le rôle de fournisseur de munitions pour le programme syrien. SOCOM continuera à fournir les armes.

Plus de la moitié des 2,2 milliards de dollars identifiés par le BIRN et l’OCCRP n’ont pas encore été dépensés.

En mars 2016, Picatinny a chargé deux géants militaires – Chemring, une société britannique et Alliant Techsystems Operations, basée aux États-Unis (maintenant partie d’Orbital ATK) – de lui fournir 750 millions de dollars de munitions au cours des cinq années suivantes, dont $372 millions n’ont pas encore été dépensés. Un autre contrat de 500 millions de dollars a été attribué à Chemring, Alliant et à deux autres sociétés en août. Sur le site web de Picatinny, ce dernier contrat est spécifiquement décrit comme destiné à lutter contre EI en Syrie et en Irak.

Avec au moins 50 000 rebelles soutenus par les États-Unis engagés dans un combat actif, la Syrie est susceptible d’absorber une grande partie des munitions contractées dans les années à venir, mais certaines peuvent être consacrées à d’autres zones de conflit où des armes de style soviétique sont utilisées.

Gratter le fond du tonneau

Ce nouveau canal d’approvisionnement de 2,2 milliards de dollars financé par les États-Unis, ainsi que celui d’environ 1,2 milliard d’euros financé par l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Turquie et les Émirats arabes unis (EAU), est une aubaine pour les producteurs d’armes en Europe centrale et orientale.

VMZ Sopot, une usine de munitions d’État bulgare, l’un des principaux fournisseurs de Picatinny, a annoncé, début 2016, qu’elle prévoyait  d’embaucher 1 000 employés cette année-là. Au cours des trois mois précédents, elle avait déjà embauché 500 nouveaux employés.

Les usines en Serbie, telles que Krusik, un fabricant de missiles, ont également considérablement augmenté leur production. Aleksandar Vucic, alors Premier ministre de la Serbie, s’est vanté l’année dernière que la Serbie pourrait augmenter sa production d’un facteur 5 et ne toujours pas satisfaire la demande.

À mesure que la soif d’armes de style soviétique augmente, la concurrence devient de plus en plus intense.

Les États-Unis se sont traditionnellement tournés vers la Roumanie et la Bulgarie pour des armements non standard, mais la poussée de la demande a obligé les entrepreneurs à se tourner vers la République tchèque, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et maintenant l’Ukraine, la Géorgie, la Pologne, le Kazakhstan, l’Afghanistan et la Croatie, selon les documents d’approvisionnement des États-Unis.

Des ruptures d’approvisionnements ont également forcé le Pentagone à abaisser ses normes en matière d’armes et de munitions. Auparavant, il exigeait des équipements de moins de cinq ans, mais en février il a supprimé cette exigence pour certains types d’armes et de munitions, selon les documents officiels obtenus par le BIRN et l’OCCRP.

Les munitions stockées dans de mauvaises conditions se dégradent, devenant parfois inutilisables ou même dangereuses. Un entrepreneur du Pentagone en train de former des rebelles syriens est mort en juin 2015 lorsqu’un RPG de plusieurs décennies qu’il manipulait a éclaté dans une zone de tir en Bulgarie. Néanmoins, le Pentagone a continué à utiliser l’entrepreneur qui a fourni les armes défectueuses.

Il y a aussi d’autres problèmes. Les journalistes ont constaté que les administrateurs de trois sous-traitants qu’ils utilisent et le président d’un sous-traitant important émettent de sérieux doutes sur leur intégrité, dont celui qui se vantait de payer des « commissions » à des agents étrangers pour sécuriser les transactions. Un autre sous-traitant a employé une entreprise ayant des liens avec le crime organisé.

Une faiblesse dans le système de contrôle des armements

Pour fournir les rebelles syriens, le Pentagone a utilisé des documents juridiques très inhabituels et trompeurs qui exploitent une faiblesse dans le système visant à empêcher les détournements d’armes à des terroristes, des groupes sous embargo ou des criminels de guerre.

Pour obtenir une licence d’exportation d’armes, les acheteurs doivent fournir un certificat d’utilisateur final valide garantissant la destination finale des armes.

Mais un certificat demandé par SOCOM dans le cadre du programme syrien et vu par les journalistes ne mentionne pas la Syrie comme destination finale. Au lieu de cela, il mentionne SOCOM comme utilisateur final.

Le document indique que « le matériel sera utilisé à des fins de défense et d’usage direct par le gouvernement des États-Unis, transféré comme subvention aux programmes d’éducation, de formation militaire ou d’aide à la sécurité ».

Cette déclaration permet à SOCOM de détourner l’équipement vers toute armée ou milice à qui il fournit une assistance militaire, même les rebelles syriens, selon les experts en contrôle des armements qui ont examiné les preuves.

Dans une réponse écrite détaillée, le Pentagone n’a pas contesté sa désignation de l’armée américaine en tant qu’utilisateur final, mais a expliqué que les certificats, citant la mention « assistance militaire », couvrent alors les transferts aux combattants étrangers.

« Nous nous attendons à ce que tout partenaire ou bénéficiaire de cette assistance militaire utilise le matériel comme prévu, c’est-à-dire pour la lutte anti-EI, et nous surveillons son utilisation pour nous assurer qu’ils respectent cela », a déclaré un porte-parole du Pentagone.

Mais les experts en armes ont critiqué cette pratique, en la décrivant comme un danger pour le système mondial de contrôle des armements.

Roy Isbister, un expert sur le commerce d’armes à Saferworld − une organisation non gouvernementale qui s’emploie à prévenir les conflits violents − a déclaré : « Ce système [de l’utilisateur final] repose sur la clarté et la diligence. Si les États-Unis manipulent le processus et fournissent une couverture pour que d’autres personnes déclarent ignorer les utilisateurs finaux des armes en question, tout le système de contrôle est à risque. »

Patrick Wilcken, chercheur sur le contrôle des armements et les droits de l’homme à Amnesty International, a décrit le certificat d’utilisateur final de la SOCOM comme « très trompeur ».

« Un certificat d’utilisateur final qui ne contient pas [la destination finale] serait défaillant et très inhabituel, déclare-t-il. Les États-Unis sapent la raison et le but de l’ATT (Traité des Nations Unies sur le commerce des armes). »

Wilcken nous a expliqué que même si Washington n’a pas encore ratifié l’accord et qu’il n’est donc pas légalement lié par celui-ci, en tant que signataire, il est prévu qu’au moins il ne le sape pas.

En tant que membre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Washington a signé une série de mesures pour prévenir le trafic d’armes – y compris une décision contraignante selon laquelle les certificats d’utilisateurs finaux comprennent le pays de destination finale.

Les États exportateurs européens ont ratifié l’ATT et sont également liés par les décisions de l’OSCE et les règles encore plus strictes de l’UE, connue sous le nom de Position commune sur les exportations d’armes. La plupart des membres potentiels ont déjà adopté ces règles.

Les gouvernements roumain, tchèque, bosniaque et serbe ont confirmé qu’ils avaient accordé des licences d’exportation avec les États-Unis, comme destination finale, et non la Syrie.

Le ministère de la Défense géorgien a déclaré qu’un accord d’exportation était en cours de négociation mais qu’il n’avait pas encore reçu de certificat d’utilisateur final du Pentagone et qu’aucun contrat n’avait été signé.

La Pologne et la Croatie ont déclaré n’avoir approuvé aucune exportation vers les rebelles syriens.

Des fonctionnaires d’Ukraine, de Bulgarie, du Kazakhstan et d’Afghanistan n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Dans le cadre de l’ATT et de la position commune de l’UE, les exportateurs doivent prendre des mesures pour empêcher les armes et les munitions d’être détournées et utilisées pour commettre des crimes de guerre ou « compromettre la paix et la sécurité ».

Sans connaître la destination finale, une telle sécurité est impossible.

Wilcken a déclaré qu’Amnesty International était particulièrement préoccupée par le fait que les États-Unis fournissent les forces démocratiques syriennes, étant donné que l’une de ses plus grandes composantes, les unités de protection du peuple kurde (YPG), avait « rasé des villages », un acte qu’Amnesty qualifie de crime de guerre.

Wilcken affirme aussi qu’un tel afflux d’armes suscite des craintes quant à l’avenir du Moyen-Orient.

« Compte tenu de la situation très complexe et changeante en Syrie (…) et de l’existence de nombreux groupes armés accusés d’abus sérieux, déclare-t-il encore, il est difficile de voir comment les États-Unis pourraient garantir que les armes envoyées dans la région ne soient pas mal utilisées. »

Ivan Angelovski et Lawrence Marzouk

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