Le prix de l’humanité …ou l’histoire de “El Negro”, le nègre empaillé.

2839Le 17 février 2002, La chaîne ARTE a diffusé un documentaire allemand intitulé : el negro, le Noir empaillé. Ce documentaire retraçait 4 siècles de classifications et de hiérarchisations de l’espèce humaine en Occident, de la célèbre controverse de Valladolid en 1550, durant laquelle le Saint-siège avait débattu de la ” nature” des Nègres d’Afrique et des Indiens du Nouveau Monde, aux expositions universelles et coloniales de la première moitié du 20ième siècle.

Le récit avait pour toile de fond, le parcours du corps d’un jeune chasseur koi-san originaire du Botswana, où il avait été déterré et naturalisé par deux aventuriers français, afin d’être exposé dans des foires et des musées européens au milieu du 19ième siècle. Le ” Nègre empaillé ” a fait la fierté du musée de Darder de Banyoles, où il a été exposé pendant 80 ans. L’Espagne l’a restitué à contre-cœur à son pays d’origine en 1996, suite aux protestations répétées de l’OUA et de l’ONU. Ce n’est pas tant le propos de ce documentaire qui paraissait surprenant, mais plutôt sa rareté, en particulier sur une chaîne publique et à une heure de grande écoute.

S’il ne fait aucun doute que la notion de ” devoir de mémoire ” s’impose plus qu’elle ne se cultive au sein de la société française de ces vingt dernières années, en particulier en matière de crime contre l’humanité, force est de constater qu’elle reste encore très sélective. Les médias privilégient généralement l’histoire récente, car celle-ci bénéficie dans son traitement du support et du poids des images.

Il semble, en effet, de plus en plus difficile de concevoir un crime contre l’humanité sans images, il semble même impossible de le condamner sans l’avoir, au préalable, matérialisé, visualisé, et l’actuelle prolifération des images des sévices infligés aux détenus irakiens par les soldats américains en témoigne. La principale conséquence de cette médiatisation des crimes et des conflits dans un monde où de plus en plus, n’existe que ce que l’on voit, est que l’absence d’images, même lorsque celles-ci existent, signifie l’absence des faits. Ce qui signifie pour beaucoup, que l’absence d’images sur l’esclavage et le colonialisme garanti leur oubli, et rend obsolète un quelconque ” devoir de mémoire ”

Pourtant, comme l’illustre très bien l’histoire du ” Nègre empaillé “, le colonialisme et plus précisément l’impérialisme occidental en Afrique et en Asie, figurent au nombre des crimes contre l’humanité les plus abondamment mis en images, pour ne pas dire ” mis en scène “. La culture coloniale et ses corollaires (exotisme, expansion territoriale, mission civilisatrice, etc.) a même été en France l’une des premières, sinon la première, véritables cultures de consommation de masse du début du 20ième siècle, aussi bien à travers le cinéma, la publicité, la littérature, la presse, les arts et les sciences. Ce passé, pourtant récent, a quasiment disparu de l’histoire “populaire” de la France et même de sa mémoire collective, et l’attitude des médias reflète ce phénomène d’occultation, autant qu’elle y participe.

Lors de la célébration du nouveau millénaire en l’an 2000, il suffisait de feuilleter les innombrables éditions spéciales et autres hors-séries des magazines d’actualités consacrés à la rétrospective des 20 siècles de l’histoire de la France, pour savoir quelle place près de 4 siècles d’esclavage et près d’un siècle de colonialisme occupaient dans le passé de ce pays. Un seul de ces magazines avait mentionné l’esclavage ou plutôt son abolition dans les Antilles françaises en 1848, nous rappelant ainsi que pour l’historiographie française, c’est Victor Schoelcher qui appartient à l’histoire de la France et non les 3 siècles et demi d’esclavage qui l’ont précédé.

Il n’y avait rien sur la traite négrière, qui comme peu de gens, hormis les spécialistes, le savent, est un fait historique différent de celui de l’esclavage. Quant au colonialisme, lorsque ce mot était cité, c’était en référence à la compétition que se sont livrées, en arrière-cour, les puissances européennes dans leur course à l’hégémonie mondiale. A aucun moment cette vision de l’esclavage ou du colonialisme, n’a intègré la notion d’humanité, il n’est jamais question d’individus, de populations ou de cultures. A ce jour, la traite négrière et l’esclavage n’occupent pas plus d’un paragraphe dans les manuels scolaires d’histoire qui les mentionnent sans, bien entendu, les définir ni les décrire. Mais nous n’en sommes pas à la première contradiction idéologique du “pays des droits de l’homme”.

La France a pourtant maintenu son rang parmi les plus grandes nations esclavagistes de son temps. La plupart des chroniqueurs de l’époque s’accordaient même à décerner aux esclavagistes français des Antilles, la palme de la barbarie dans le traitement des esclaves. L’enfer des plantations de Saint-domingue n’avait, paraît-il, rien à envier à celui des plantations de la Virginie. La possession d’actions sur des bateaux négriers étant parmi les plus rentables durant cette période, de nombreux ” esprits des Lumières”, ont personnellement investit dans ce commerce.

D’autres, comme Montesquieu, Raynal, Condorcet, Grégoire, Tocqueville ont eu a cœur de justifier l’esclavage, du moins suffisamment pour s’en accommoder, alors que Rousseau lui l’a magnifiquement ignoré. Sans oublier le fameux Code Noir, dont la lecture, insoutenable mais salutaire, nous rappelle que la France du Siècle des Lumières fut la première puissance coloniale des temps modernes à avoir codifier l’esclavage des Noirs. Selon Louis Sala-Molins* : « le Code Noir règle le génocide utilitariste le plus glacé de la modernité » Il n’en faut pour preuve que cette assertion fondamentale, extraite de l’article 44 du dit Code : « Déclarons les esclaves être meubles » Toujours selon le professeur sala-molins, ce crime contre l’humanité, ce génocide : « La France intelligente a choisi, depuis longtemps, de l’ignorer pour ne pas même devoir peiner à l’oublier. »

Il est vrai que l’éloignement géographique, plus que l’éloignement chronologique, facilite cette distanciation avec le passé. Pour le citoyen lambda, l’esclavage appartient à l’histoire des Antilles, le colonialisme à celle de l’Afrique. Mais ne faut-il pas également chercher dans la corrélation entre les notions de crime et de culpabilité, les véritables raisons de cette dissociation ?

Au regard des évènements et des conflits mondiaux récents, Il semble que la notion de “crime contre l’humanité”, telle que l’a défini l’article 6 C de la Charte du tribunal militaire de Nuremberg en 1964, à savoir : “l’Assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre des populations civiles”, ne s’inscrive que dans une vision manichéenne, voir américaine du monde. En d’autres termes le crime contre l’humanité n’est facilement reconnu que lorsqu’il met en scène la lutte du bien contre le mal, et n’a de sens que s’il y a des bons et des méchants. Il n’est validé que lorsqu’il met aux prises deux formes de pouvoir et d’idéologie opposées, ex : La coalition anglo-américaine contre Saddam Hussein.

Si la traite négrière, l’esclavage et le colonialisme ont mis tant de temps à être reconnus, du bout des lèvres, comme des crimes contre l’humanité, c’est bien parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans ce schéma conceptuel et historique. Il s’agit ici d’une culpabilité collective, d’une brutalité commise par une civilisation à l’égard d’autres peuples au prétexte unique de leur infériorité, et ce, dans un contexte pacifique.

Comment, en effet, considérer comme crime un système de pensée mondial, si économiquement, socialement, scientifiquement et religieusement justifié, sans remettre en cause les fondements mêmes de la civilisation occidentale. Pour cette dernière, le commerce triangulaire, l’esclavage et le colonialisme, ne peuvent donc être perçus comme des crimes contre l’humanité, mais tout juste comme de regrettables “dommages collatéraux “, liés à son expansion. A ce propos, la délégation canadienne à la conférence de Durban en Afrique du sud en août 2001, s’est bien montrée la plus pragmatique. D’après elle, on ne pouvait considérer comme crimes contre l’humanité, des faits qui n’étaient pas considérés comme tels à l’époque où ils ont été perpétrés.

On comprend mieux alors que le mea culpa occidental ait ses limites, et ceci d’autant qu’il court depuis une vingtaine d’années environ, l’idée que le crime contre l’humanité serait “dé dommageable”, “monnayable”. Or si l’humanité a un prix, alors sa destruction, au propre comme au figuré, n’est plus un crime, tout au plus un délit. Si l’humanité ou plutôt la dignité humaine n’est plus un principe, si elle peut être chiffrée, négociée, marchandée, alors la traite et l’esclavage étaient légitimes, et leur reconnaissance comme crime contre l’humanité porte en elle-même sa propre contradiction.

A combien les pays occidentaux, anciennes nations esclavagistes, sont-ils prêts à racheter ces hommes, femmes et enfants, vendus en ” lot promotionnel ” entre des meubles, des animaux domestiques, des fruits et des légumes, dans les petits bazars des rues de Rio de Janeiro aux 19ième siècle ? A combien estime-t-on les millions de mains coupées par le roi des belges Léopold II à ses “sujets” du Congo belge entre le début et le milieu du 20ième siècle ? Quel est le prix du déracinement, de la désocialisation, de la déshumanisation et quel est le prix du traumatisme, de l’aliénation qu’ils ont engendré ?

De combien dédommagera-t-on ces parents et grands-parents antillais qui, pour ” sauver ” leurs enfants, prient pour qu’ils naissent clairs de peau et compriment leurs nez dans une pince à linge afin de leur ôter tout trait négroïde ? Un siècle après l’abolition totale de l’esclavage, la marque du fer rouge reste toujours aussi ancrée, toujours aussi vive et difficile à supporter, et ce d’autant que les victimes de ce système ont fini par être considérées par leurs descendants, et par défaut, comme les seules coupables de leur déchéance.

L’une des meilleures définitions du crime contre l’humanité, et celle qui s’appliquerait certainement le mieux à la traite, à l’esclavage et au colonialisme, est sans aucun doute celle de Pierre Truche** : « Le crime contre l’humanité est la négation de l’humanité chez des membres d’un groupe d’hommes en application d’une doctrine. Ce n’est pas un crime commis d’homme à homme mais la mise en exécution d’un plan concerté pour écarter des hommes de la communauté des hommes. » A ce titre l’esclavage et le colonialisme sont des crimes contre l’humanité, et ils peuvent être ” réparés “.

Pour que les peuples noirs reprennent leur place dans la communauté des hommes, il faut que les faits qui les en ont chassé soient connus et reconnus. Je ne parle pas ici de ce texte de loi, préalablement vidé de sa substance, adopté par le parlement et le sénat français en mai 2001, et qui condamne un crime contre l’humanité sans coupable***. Je ne parle pas non plus des 3 malheureuses lignes si douloureusement enfantées par l’ONU lors de la 3ième conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance, qui s’est tenue du 31 août au 7 septembre 2001 à Durban, condamnant l’esclavage tout en évitant soigneusement de mentionner le terme de “réparation”, alors que cette même organisation a adopté en 1968, une convention sur l’imprescriptibilité des crimes de guerres et des crimes contre l’humanité****.

La condamnation du crime contre l’humanité doit avant tout servir à réaffirmer le principe d’humanité. Elle ne doit parler que des hommes, elle ne doit s’intéresser qu’à el negro le Noir empaillé, à Saartje Bartman la Vénus Hottentot, et à des milliers d’individus comme eux, promenés à travers l’Europe et l’Amérique pour être exhibés dans des spectacles, des foires et des musées.

Mais également à d’autres, anonymes, arrachés par millions à leur terre natale, déportés et exploités dans des conditions qui nous paraissent aujourd’hui surréalistes. Et c’est peut-être là que se situe la réelle difficulté de juger ” ce ” crime contre l’humanité. La réparation pécuniaire présente l’avantage de “régler “, de “solder ” symboliquement et matériellement un problème, tout en soulageant sa conscience et en gardant l’illusion que le principe d’humanité est préservé. Alors que la connaissance et la reconnaissance, par le menu, de 4 siècles d’exploitation de l’homme par l’homme nous fait courir, à tous, le risque de douter définitivement de la notion même d’humanité.

Par Belinda Tshibwabwa Mwa Bay

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