Le Sénégal, un pays en voie de « défrancophonisation »

dakar_marche_pintonC’est au Sénégal, il y a juste deux cents ans, qu’est née l’école publique et laïque en langue française en terre africaine. L’établissement n’avait évidemment pas pour vocation de former des élites et il fallut plus d’un siècle pour que l’école française produise son premier bachelier sénégalais. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’autorité coloniale n’encouragera pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les jeunes africains à accéder à l’université ; comme l’illustrent les parcours chaotiques d’un Mamadou Dia, d’un Assane Seck ou d’un Amadou Mahtar Mbow… Néanmoins le français avait pris racine au Sénégal, il était parlé notamment dans les « Quatre Communes », c’était la langue des assemblées ou des conseils locaux .De David Boilat à Ousmane Socé Diop en passant par Mapathé Diagne, les Sénégalais seront parmi les premiers africains à traduire en langue française leurs rêves ou leur imagination…

C’est au Sénégal que furent implantés le premier lycée assurant l’enseignement en français et le premier établissement à caractère fédéral pour la formation de cadres dans des domaines aussi essentiels que l’enseignement ou la santé…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain agrégé en grammaire française, c’est un Sénégalais qui fut le premier africain titulaire d’un doctorat d’état, en histoire, dans une université française…

C’est un Sénégalais qui « porta en ses mains périssables » le sort de ce qui devait devenir la Francophonie, qui  fut l’artisan le plus engagé et l’avocat le plus constant de l’union des pays ayant le français en partage…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain admis à l’Académie Française…

Enfin on pourrait clore cette énumération des lettres acquises par notre pays dans la défense et l’illustration de la langue française en rappelant que le Sénégal a été le premier pays africain à accueillir un sommet de la Francophonie, et le seul à en avoir abrité deux.

Où sont les francophones ?

Tout cet héritage semble menacé aujourd’hui, et l’on peut dire que si la langue française ne meurt pas au Sénégal, elle y est en ruines. Notre pays se « défrancophonise » lentement et doublement. Quantitativement, si on peut dire, parce que l’usage de la langue française s’y réduit comme peau de chagrin, qu’elle déserte la rue, et qu’en  matière d’alphabétisation nous sommes à la traine par rapport aux autre pays francophones d’Afrique de l’Ouest et surtout du Centre. Qualitativement parce qu’une partie des élites sénégalaises ne se soucie plus de la parler avec l’harmonie, la clarté et la rigueur que cultivait Senghor, qui doit se retourner dans sa tombe de Bel Air.

Le voyageur qui débarque à l’aéroport qui porte le nom de l’ancien président est frappé par le fait qu’une fois franchi le contrôle de police, il doit affronter une faune de cokseurs et d’intermédiaires en tous genres dont aucun ne maîtrise ce qui reste pourtant la langue officielle du pays dont il foule le sol.

Le touriste qui fréquente nos hôtels, fait ses courses dans nos taxis, visite nos marchés, rencontre les mêmes difficultés, et à Sandaga il a plus de chance de trouver des interlocuteurs qui parlent italien, voire russe, que de croiser des partenaires qui maîtrisent la langue de Molière.

La vérité, c’est qu’aujourd’hui nos étudiants, nos hommes politiques, un bon nombre de nos enseignants, quelquefois à un niveau très élevé, s’expriment en français avec moins d’aisance que les balayeuses de rues d’Abidjan ! La réalité c’est que, souvent, nos « libraires par terre », qui n’ont jamais été à l’école, ont plus de culture française que beaucoup parmi nos bacheliers.

Comment expliquer que RFI, autoproclamée « radio mondiale », puisse interroger les poissonnières du marché de Libreville, les marchandes de cacahuètes de Grand-Bassam, les camionneurs du Burkina, les paysans camerounais ou les réfugiés centrafricains et qu’elle obtienne d’eux des réponses dans un français fluide, alors qu’à chaque fois qu’elle se livre au même exercice dans les rues de Dakar, elle doit se résoudre à user des services d’un interprète ! Ce n’est donc pas un hasard si les festivals africains du rire, en langue française, se tiennent à Abidjan ou Libreville plutôt qu’à Dakar…

Assis entre deux langues

Si la rue ivoirienne s’est faite inventive, si elle s’est appropriée la langue française comme on prend possession d’un « butin de guerre », si elle l’ a enrichie d’images et d’expressions dont l’Académie Française devra bien tenir compte un jour ou l’autre, au Sénégal le greffon s’étiole au point qu’on ne semble même plus savoir quelle place accorder à un instrument dont on use depuis deux siècles. Les Sénégalais donnent l’impression d’être assis entre deux langues, ce qui n’est jamais confortable, et s’expriment en ignorant le génie de l’une et de l’autre. On passe de l’une, ou des unes, à l’autre dans les instances les plus officielles, le discours tourne au charivari, il s’allonge mais il se disperse, s’abâtardit et se dissout.

Mais le plus grave, ce n’est pas que le français soit chassé des cours de nos écoles, de nos bureaux, de nos réunions, y compris souvent au niveau le plus élevé. Le plus grave, c’est que ceux qui s’en servent, non contents de l’écorcher (après tout on peut pardonner des fautes d’orthographe !), n’en comprennent pas le sens au point de ne pouvoir exposer clairement leurs idées ou de saisir le sens des discours qu’on leur tient. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » et ce qui est mal compris s’exprime avec difficulté, c’est donc faute de bien comprendre la langue dans laquelle ils sont formulés que les mots manquent à nos élèves pour disserter sur un sujet de philosophie ou résoudre une équation mathématique.

Tout  le dilemme se résume en quelques mots.

Tant qu’il restera notre langue officielle, et même lorsqu’il ne sera plus que notre langue de communication internationale, nous devons faire mieux qu’enseigner le français. Nous devons apprendre à le comprendre et nous évertuer à le parler, dans sa richesse et dans ses nuances.

Mais nous pouvons estimer que notre pays ne peut se contenter de reposer son système éducatif sur une langue dont l’état-civil même est sous le contrôle exclusif d’une puissance étrangère. On ne peut toutefois pas la jeter par-dessus l’Atlantique sans avoir pris la précaution de combler le vide, sans armer nos langues dites nationales, sans les rendre utiles et efficaces, sans forger des outils didactiques, former des maîtres, entreprendre un vrai travail de recherche et de modernisation.

Ce chantier là est presque vierge. En tout cas, il dépasse largement la seule « codification » de nos langues qui semble être la seule préoccupation de nos  services éducatifs. Mais, au-delà de l’enjeu scientifique, il y a un choix politique qui doit être conduit avec exigence et justice.

C’est au Sénégal, il y a juste deux cents ans, qu’est née l’école publique et laïque en langue française en terre africaine. L’établissement n’avait évidemment pas pour vocation de former des élites et il fallut plus d’un siècle pour que l’école française produise son premier bachelier sénégalais. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’autorité coloniale n’encouragera pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les jeunes africains à accéder à l’université ; comme l’illustrent les parcours chaotiques d’un Mamadou Dia, d’un Assane Seck ou d’un Amadou Mahtar Mbow… Néanmoins le français avait pris racine au Sénégal, il était parlé notamment dans les « Quatre Communes », c’était la langue des assemblées ou des conseils locaux .De David Boilat à Ousmane Socé Diop en passant par Mapathé Diagne, les Sénégalais seront parmi les premiers africains à traduire en langue française leurs rêves ou leur imagination…

C’est au Sénégal que furent implantés le premier lycée assurant l’enseignement en français et le premier établissement à caractère fédéral pour la formation de cadres dans des domaines aussi essentiels que l’enseignement ou la santé…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain agrégé en grammaire française, c’est un Sénégalais qui fut le premier africain titulaire d’un doctorat d’état, en histoire, dans une université française…

C’est un Sénégalais qui « porta en ses mains périssables » le sort de ce qui devait devenir la Francophonie, qui  fut l’artisan le plus engagé et l’avocat le plus constant de l’union des pays ayant le français en partage…

C’est un Sénégalais qui fut le premier africain admis à l’Académie Française…

Enfin on pourrait clore cette énumération des lettres acquises par notre pays dans la défense et l’illustration de la langue française en rappelant que le Sénégal a été le premier pays africain à accueillir un sommet de la Francophonie, et le seul à en avoir abrité deux.

Où sont les francophones ?

Tout cet héritage semble menacé aujourd’hui, et l’on peut dire que si la langue française ne meurt pas au Sénégal, elle y est en ruines. Notre pays se « défrancophonise » lentement et doublement. Quantitativement, si on peut dire, parce que l’usage de la langue française s’y réduit comme peau de chagrin, qu’elle déserte la rue, et qu’en  matière d’alphabétisation nous sommes à la traine par rapport aux autre pays francophones d’Afrique de l’Ouest et surtout du Centre. Qualitativement parce qu’une partie des élites sénégalaises ne se soucie plus de la parler avec l’harmonie, la clarté et la rigueur que cultivait Senghor, qui doit se retourner dans sa tombe de Bel Air.

Le voyageur qui débarque à l’aéroport qui porte le nom de l’ancien président est frappé par le fait qu’une fois franchi le contrôle de police, il doit affronter une faune de cokseurs et d’intermédiaires en tous genres dont aucun ne maîtrise ce qui reste pourtant la langue officielle du pays dont il foule le sol.

Le touriste qui fréquente nos hôtels, fait ses courses dans nos taxis, visite nos marchés, rencontre les mêmes difficultés, et à Sandaga il a plus de chance de trouver des interlocuteurs qui parlent italien, voire russe, que de croiser des partenaires qui maîtrisent la langue de Molière.

La vérité, c’est qu’aujourd’hui nos étudiants, nos hommes politiques, un bon nombre de nos enseignants, quelquefois à un niveau très élevé, s’expriment en français avec moins d’aisance que les balayeuses de rues d’Abidjan ! La réalité c’est que, souvent, nos « libraires par terre », qui n’ont jamais été à l’école, ont plus de culture française que beaucoup parmi nos bacheliers.

Comment expliquer que RFI, autoproclamée « radio mondiale », puisse interroger les poissonnières du marché de Libreville, les marchandes de cacahuètes de Grand-Bassam, les camionneurs du Burkina, les paysans camerounais ou les réfugiés centrafricains et qu’elle obtienne d’eux des réponses dans un français fluide, alors qu’à chaque fois qu’elle se livre au même exercice dans les rues de Dakar, elle doit se résoudre à user des services d’un interprète ! Ce n’est donc pas un hasard si les festivals africains du rire, en langue française, se tiennent à Abidjan ou Libreville plutôt qu’à Dakar…

Assis entre deux langues

Si la rue ivoirienne s’est faite inventive, si elle s’est appropriée la langue française comme on prend possession d’un « butin de guerre », si elle l’ a enrichie d’images et d’expressions dont l’Académie Française devra bien tenir compte un jour ou l’autre, au Sénégal le greffon s’étiole au point qu’on ne semble même plus savoir quelle place accorder à un instrument dont on use depuis deux siècles. Les Sénégalais donnent l’impression d’être assis entre deux langues, ce qui n’est jamais confortable, et s’expriment en ignorant le génie de l’une et de l’autre. On passe de l’une, ou des unes, à l’autre dans les instances les plus officielles, le discours tourne au charivari, il s’allonge mais il se disperse, s’abâtardit et se dissout.

Mais le plus grave, ce n’est pas que le français soit chassé des cours de nos écoles, de nos bureaux, de nos réunions, y compris souvent au niveau le plus élevé. Le plus grave, c’est que ceux qui s’en servent, non contents de l’écorcher (après tout on peut pardonner des fautes d’orthographe !), n’en comprennent pas le sens au point de ne pouvoir exposer clairement leurs idées ou de saisir le sens des discours qu’on leur tient. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » et ce qui est mal compris s’exprime avec difficulté, c’est donc faute de bien comprendre la langue dans laquelle ils sont formulés que les mots manquent à nos élèves pour disserter sur un sujet de philosophie ou résoudre une équation mathématique.

Tout  le dilemme se résume en quelques mots.

Tant qu’il restera notre langue officielle, et même lorsqu’il ne sera plus que notre langue de communication internationale, nous devons faire mieux qu’enseigner le français. Nous devons apprendre à le comprendre et nous évertuer à le parler, dans sa richesse et dans ses nuances.

Mais nous pouvons estimer que notre pays ne peut se contenter de reposer son système éducatif sur une langue dont l’état-civil même est sous le contrôle exclusif d’une puissance étrangère. On ne peut toutefois pas la jeter par-dessus l’Atlantique sans avoir pris la précaution de combler le vide, sans armer nos langues dites nationales, sans les rendre utiles et efficaces, sans forger des outils didactiques, former des maîtres, entreprendre un vrai travail de recherche et de modernisation.

Ce chantier là est presque vierge. En tout cas, il dépasse largement la seule « codification » de nos langues qui semble être la seule préoccupation de nos  services éducatifs. Mais, au-delà de l’enjeu scientifique, il y a un choix politique qui doit être conduit avec exigence et justice.

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