Les arguments de la Raison

Manisfestation de soutien au PropheteLe samedi dernier, à la Place de l’Obélisque, il était loisible, une fois de plus depuis quelque temps, de se rendre compte et de louer la sagesse et la maturité politique des Sénégalais.

Notre peuple donne tous les jours à la face du monde, l’image d’une Nation qui ne se laisse plus mener à la corde comme des moutons de Panurge. Quand les choses ne sont pas importantes, quand les enjeux ne sont pas d’ordre national, les Sénégalais laissent l’espace aux rentiers de la tension, aux boutefeux professionnels. Mais cela ne veut pas dire qu’ils leur accordent un blanc-seing pour embraser le pays par des paroles inconsidérées.

Ainsi, ce samedi, le petit groupe d’individus qui se sont déplacés à l’appel des organisations islamiques, était venu pour écouter des paroles qui devaient réaffirmer ses convictions et sa croyance dans le dynamisme et la force de sa religion. Ces gens ne voulaient certainement pas se laisser embrigader dans des mouvements dans lesquels ils ne se retrouvaient pas. Quand un groupe d’excités a commencé à brailler : «Je suis Kouachi ! Je suis Kouachi !», en brandissant des pancartes qui reprenaient ces mêmes professions de foi, des personnes responsables leur ont rapidement tourné le dos, et évité de leur donner plus de poids qu’ils n’en avaient.

On a compris que toutes les mobilisations Anti-Charlie qui se font jour depuis quelque temps, n’ont pas de forte résonnance dans la société, si l’on estime que les vrais débats de société ne se résolvent pas spécialement sur les réseaux sociaux ou dans les pages des journaux. La petite frange de gens instruits qui dans ce pays, a accès aux médias électroniques tend à donner l’impression que son opinion est majoritaire, mais quand elle sort dans la rue et tente de mobiliser le peuple, ce dernier la renvoie à son infinité ridicule, comme on l’a remarqué. Parce que dans leur ensemble, les Sénégalais savent faire la part de l’accessoire et de l’utile.

Le débat sur les caricatures de Charlie Hebdo, n’aurait pas dû polluer notre espace public de la manière qu’elle l’a fait, sinon à chercher à faire de la publicité à une feuille de chou obscure, que très peu de Français déjà lisaient, et encore moins de Sénégalais ne connaissaient. Combien savent que c’est moins de 100 numéros de ce canard qui entraient chaque semaine au Sénégal ? Et de ce chiffre, combien étaient effectivement vendus ? Grâce à nos agités professionnels, ce «numéro des Survivants», comme ils ont appelé leur dernière édition, est en passe de dépasser les 8 millions de tirage. Malheureusement, en se focalisant sur la publicité qu’a voulu se faire un journal obscur et en lui donnant plus d’importance qu’il n’en a jamais eue, on évacue mal un véritable débat.

Par ailleurs, même en considérant que les caricatures de Charlie Hebdo étaient d’abord destinées à une consommation française en priorité, on savait déjà que la majorité de la population française ne s’y retrouvait pas et ne partageait pas les opinions de ce journal. S’il n’y avait pas eu les massacres du 7 janvier, rien ne dit que Charlie Hebdo aurait passé 2015, et surtout, qu’il aurait été regretté. Aujourd’hui, il est devenu un symbole. Et c’est la le second point. Autant le Président Macky Sall que nous tous qui avons crié notre indignation face à la tuerie de Charlie Hebdo, avons voulu affirmer que dans les sociétés démocratiques, les contradictions ne se règlent pas à coups de balles de fusil, mais par les arguments de la raison. On a voulu faire de ce massacre une riposte des musulmans contre des insultes proférées par des infidèles, et parler même de nouvelle Croisade ! On ne peut me faire croire que parmi le 1,5 milliard de musulmans de par le monde, il n’y a pas d’intelligence assez fine pour utiliser les mêmes arguments que Charlie pour lui apporter une réplique digne de ses attaques.

Car, en France comme au Sénégal, toutes les opinions peuvent et doivent s’exprimer librement, et dans le respect des convictions des autres. Et cela ne concerne pas que le domaine religieux. Nous les journalistes en savons quelque chose. Nous travaillons dans ce pays, sur un fil rouge, mais il ne nous empêche pas d’évoluer en toute responsabilité. A ce titre, au «Quotidien», nous sommes solidaires de tout combat porté par les médias, et qui vise à renforcer nos espaces de liberté. Nous ne professons ni ne soutenons aucune cause visant à menacer l’intégrité du pays ou à blesser les croyances religieuses de nos compatriotes, ou de qui que ce soit. Mais nous ne pouvons pas non plus tolérer que soit physiquement molestée, une personne qui serait accusée de blasphème ou de tout autre crime ou délit d’opinion. Quand les gens s’indignent au sujet de Charlie, ils oublient vite que les rentiers de la tension avaient dans ce pays, il n’y a pas longtemps, voulu lancer une «fatwa» contre un éminent professeur d’université de ce pays, parce qu’ils n’avaient pas trouvé d’arguments intellectuels à opposer à son livre sur le Coran. A un débat d’intellectuel auquel ils les invitaient, ils ont répliqué par des oukazes, le menaçant de la vindicte de leurs fidèles. De la même manière qu’ils avaient agi avec des organes de presse qui avaient donné la parole à des personnes dont les propos ne leur plaisaient pas. Le journal Le Quotidien a, à une certaine période, bénéficié de la protection de Forces de l’ordre, pour nous prémunir de l’enthousiasme de certains fanatiques. Nous savons à quel point il est pénible de travailler avec le sentiment d’une épée suspendue au-dessus de la tête, et ne le souhaitons à personne. Les Sénégalais, hier, nous ont montré qu’ils comprennent ce sentiment.

mgueye@lequotidien.sn

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*