Les desseins inavoués d’un grand groupe pétrolier

 

Ameth GUISSELe marché de l’Afrique Sub-Saharienne des hydrocarbures a fait l’expérience d’une transformation profonde durant la dernière décennie, caractérisé par une évolution rapide de la consommation et des importations. Cela va s’accentuer dans le futur proche avec le développement des nouvelles infrastructures si bien que les experts estiment que la consommation des produits pétroliers va évoluer notablement dans le même sillage que durant la dernière décennie avec une croissance de 4,5%/an en moyenne, et que cette tendance sera soutenue jusqu’en 2020 et même au-delà.
Toutefois et malgré cette croissance de la consommation, la production des sociétés de raffinages elle, a très faiblement avancé durant la même période a cause du manque de compétitivité de la plupart des raffineries existantes du fait de non renouvellement des installations.
Dans ce contexte et dans la perspective des années 2020 et au-delà et les projections établissent la demande d’importation de l’ordre d’1,4 mmb/d contre 200 mmb/d en 2001 et 1.000 mmb /d actuellement (sources Bulletin PFC Energy – Downstream Africa Services – Avril 2014)
Ainsi, la zone va devenir de plus en plus importante en terme de volumes et, conséquemment, attirer un assez important nombre de nouveaux investisseurs, conscients de cela et intéressés par le potentiel de la région et plus particulièrement les traders. Déjà Oryx Energies, Puma Energy, Vivo Energy….développent des partenariats / acquisitions avec des Marketers pour s’implanter davantage dans le marché.
A cela s’ajoute le retrait de grands groupes tels Shell, BP, ExxonMobil, qui, pour des raisons de considérations stratégiques ont pratiquement désinvesti le Downstream de la zone depuis 2005 en cédant par étapes successives à des groupes ou aux sociétés locales de la région et, depuis 2010 a des traders et quasi-traders(marketers qui ont des traders en majorité dans leur actionnariat). L’analyse des perspectives du secteur, élaborée par PFC Energy est plus que pertinente.
Le renforcement de la position dominante de TOTAL dans nos pays participe à cette guerre de positionnement face aux enjeux ci-dessus décrits et notamment le potentiel du marché des importations. L’absorption ou la reprise de certaines sociétés indépendantes et l’extension de son réseau à fonds perdus s’inscrivent dans cette logique, celle d’atteindre une taille critique pouvant à elle seule justifier ses importations et ainsi engranger des bénéfices aussi bien en amont qu’en aval. Que sont lamentables les arguments avancés par le Directeur Marketing de l’Afrique et du Moyen Orient, à savoir que les Indépendants, à défaut d’un maillage complet du territoire pour leurs activités « Cartes » ont décidé de leur transférer leur réseau !!! Alors pourquoi une société comme Touba Oil continue-t-elle d’ouvrir des stations sous son propre brand… Les limites de l’analyse du Directeur Marketing de l’Afrique et du Moyen Orient sont vite atteintes !!!
Ceci étant et dans la perspective déjà décrite, aussi pernicieusement qu’elle soit, des idées sont développées, un lapsus révélateur : « comment sauver la SAR en cas de fermeture ». Qui a besoin d’un médecin après la mort ? Ici, leurs intentions sont déclinées, à savoir laisser la SAR mourir de sa mort et la reprendre ensuite en vue d’en faire un dépôt pour les importations de produits finis. Insidieusement, les autorités pourraient être orientés vers cette perspective avec des éléments de benchmarking qui n’intègrent pas les limites de leurs théories ni les scénarii développés par le DUS des Cadres de la Raffinerie ni le rapport du cabinet CITAC sur la question.
TOTAL, de par son implantation au Sénégal depuis plus de 60 ans, de par sa position dans le secteur énergétique au Sénégal et principalement dans la SAR, a un rôle autre que celui de précipiter sa mort même si depuis 20 ans il n’a pas reçu de dividendes. Que faisait ce groupe quand il en recevait ? A-t-il réinvesti quand la SAR était bénéficiaire et qu’il en recevait à l’époque où il était même actionnaire majoritaire après sa fusion avec Elf ?
Les perspectives de découvertes de pétrole brut dans notre zone ne sont pas intégrées dans la prospective de TOTAL ou si, peut être que la taille des gisements ne répond pas à leurs critères capitalistiques. Alors, le seul projet industriel qu’il entrevoit est la construction d’un sea line pour pouvoir réceptionner des quantités suffisantes de produits blancs i.e raffinées à stocker dans les dépôts y compris à la SAR pour le marché local et malien.
Notre autonomie énergétique doit-elle être arrimée aux intérêts d’un groupe capitaliste qui conditionne son approche par le profit et uniquement par le profit ? L’économie d’échelle que génère une telle approche vaut-elle l’indépendance énergétique que tout peuple souverain doit coûte que coûte sauvegarder ? Pour rappel, Elf a été créée sous l’inspiration du Général de Gaulle aux lendemains de la décolonisation pour assurer l’indépendance énergétique de la France. Sommes-nous moins dignes qu’eux pour hypothéquer la nôtre et la laisser entre les mains d’un groupe qui se soucie peu des règles d’indépendance et de dignité des peuples ? Rappelons-nous sa controverse en Birmanie…..
Cette stratégie de phagocyter le secteur des hydrocarbures participe à un plan murement réfléchi. David Ly d’Ecofin reprenant le quotidien français Libération de la semaine dernière , nous apprenait que le géant pétrolier Total a annoncé vouloir réduire ses coûts et ses investissements d’ici à 2017 de manière à maintenir son objectif de trésorerie, dans le cadre d’une stratégie revue et corrigée qui lui permettra de compenser une croissance plus faible que prévue de sa production. Une panoplie de mesures doit aussi lui permettre d’atteindre une trésorerie disponible de 15 milliards de dollars avant dividendes en 2017. On comprend maintenant ce qui se passe à Dakar, écrivait-il.
Voilà le dessein de ce grand groupe qui, au lieu d’aider le Sénégal à émerger par une participation efficiente au redéploiement industriel de la seule raffinerie de la sous-région, se préoccupe plutôt de renforcer sa position pour capter le maximum de trésorerie et rentabiliser ses investissements le plus rapidement possible car n’oublions pas que l’Afrique est et demeure un centre de profit juteux où le groupe TOTAL réalise la moitié de ses résultats.
Les articles de presse et interviews à allure de publi-reportage qui pullulent dans les médias locaux ne sauront masquer cette volonté pernicieuse que révèlent les mots dont ils usent dans leur communication. D’ailleurs, les responsables de ce groupe ne se rendent même pas compte de la portée de leurs propos. Un exemple significatif est celui-ci : « le dominant paye plus d’impôts DONC l’Etat du Sénégal doit lui être reconnaissant ». On est revenu à la vieille mission civilisatrice de la colonisation !!!
Dans un Manifeste, un grand penseur avertissait l’Europe. Pour le paraphraser, nous dirons : un sceptre hante l’Afrique, le sceptre du TOTALitarisme.

Ameth GUISSE
Président
Association Sénégalaise des Pétroliers
A.S.P

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