LIBRE PAROLE AVEC ABDOUL AZIZ DIOP: Peut-on encore parler de "retrouvailles libérales" ?

Abdou Aziz Diop PolitiqueCONTRIBUTION – Le président Macky Sall serait un libéral. Idrissa Seck serait, lui, un libéral intraitable.

Le coordonnateur du Parti démocratique sénégalais (Pds), Oumar Sarr, et le député Modou Diagne Fada seraient des libéraux. Jean Paul Diaz serait aussi un libéral.

Des “retrouvailles libérales” s’imposent donc à ce beau monde. Avec, à la clé, le pouvoir expurgé des “socialo-communistes” qui sont les seuls obstacles à la reconstitution de la “famille libérale”.

Plus inventif que ses “frères” du Pds, l’ancien député Ibra Diouf Niokhobaye pense qu”’on ne peut pas comprendre que des libéraux gouvernent et d’autres libéraux s’opposent”.

Maître Ousmane Sèye rue, lui, dans les brancards pour obtenir du Président qu’il se sépare de ses alliés de Benno Bokk Yakaar.

Pourtant, le libéralisme, censé soulager la fratrie saccagée par son géniteur, opère une fracture, qui, dans une large mesure, explique l’actuelle composition de la majorité présidentielle.

A son premier congrès tenu à Kaolack du 30 janvier au 1er février 1976, le Parti démocratique sénégalais s’attribue la doctrine du “socialisme travailliste”.

Au deuxième congrès du parti, les 30 et 31 décembre 1977, le Pds préféra la réaffirmation de la doctrine du travaillisme à la référence au libéralisme démocratique, enfreignant ainsi la règle des quatre courants décrétée par le président Senghor.

L’opposant Abdoulaye Wade revendiqua pour la première fois le “social-travaillisme” au congrès extraordinaire d’investiture des 25, 26 et 27 novembre 1982. Le professeur de droit public Jacques Mariel Nzouankeu y voit une “formulation différente du socialisme démocratique”.

Son collègue Serigne Diop confirme l’analyse en accolant l’étiquette social-démocrate au Pds-Rénovation dissident. Plus tard, Abdoulaye Wade situe son parti au “centre” en invoquant l’adhésion du Pds à l’Internationale Libérale. La mutation du Pds en Parti démocratique sénégalais – libéral (Pds-l) matérialisa une reconversion (voulue) comparable à l’avènement de l’ultralibéralisme comme substitut radical au néolibéralisme. Mais procédons par étape !

Le libéralisme démocratique (ou libéralisme tout court), prôné sur le papier par le Pds, correspond à la conjonction d’un système économique favorable à la déréglementation et d’une doctrine politique qui ne voit dans la démocratie qu’un moyen d’asseoir des contre-pouvoirs censés limiter le pouvoir politique.

Dans la France du début du XIXe siècle, la prépondérance de l’aspect politique du libéralisme visait la sauvegarde des libertés nées de la Révolution. Face à la montée du socialisme, les libéraux français deviennent des conservateurs opposés à l’égalité matérielle et au droit au travail qui ne pouvaient, à leurs yeux, dériver que d’un État marchand.

Le libéralisme se fait appeler néolibéralisme lorsqu’il revint en force en France à la faveur de la crise économique des années 1970 qui mit en évidence les limites de l’État-providence. Le néolibéralisme manifeste alors son opposition au radicalisme français et à la social-démocratie allemande soucieux, l’un et l’autre, d’adjoindre la justice sociale aux libertés politiques

Au terme d’un long cheminement philosophique – de John Locke (1632- 1704), grand inspirateur des “Pères fondateurs” de la Constitution américaine, à Tocqueville (1805-1859), qui distingua la liberté politique de la liberté civile sans renoncer à aucune des deux -, il y eut un véritable paradoxe.

C’est que la liberté civile dont jouit l’individu dans sa sphère privée signifie moins d’État tandis que la liberté politique de chacun ne peut être réalisée sans le concours de l’État, premier responsable de la préparation de l’individu à la citoyenneté active par l’instruction publique gratuite.

Le néolibéralisme contemporain apparaît comme un ultralibéralisme dès lors qu’il récuse tout interventionnisme. Le très influent auteur autrichien Friedrich August Von Hayek (1899-1992) assigne à l’État un rôle minimal qui consiste à assurer le respect par la personne des règles édictées pour la conduite libre des affaires par des hommes libres quels qu’en soient les résultats (bons ou mauvais).

Il suffit d’enlever les règles à l’individualisme absolu de Hayek pour donner libre cours au déchaînement, parrainé par le libéral Wade, auquel on assista dès après sa réélection en février 2007.

Une terreur s’installa – sur fond de violence perpétrée contre les malpensants – avec comme mode opératoire l’acquisition, sur le territoire ou hors de nos frontières, de biens par la voie illégale. Libota (la famille en lingala) est à cet effet mêlée à toutes les transactions délictueuses.

Le libéralisme tropical imaginé par Abdoulaye Wade se mue alors en libotisme. Plutôt que de donner libre cours aux affaires des gens libres, le libotisme place sous tutelle les transactions officielles quand il ne concocte pas des arrangements officieux pour assurer au clan le captage de toute la rente.

Son rapport à la culture et au patrimoine – perceptible à travers l’érection controversée de la statue de la Renaissance africaine et l’acquisition non moins controversée de la résidence du président Senghor – est des plus grotesque.

Le libéralisme sert naturellement de paravent idéologique au libotisme depuis la défaite du 25 mars 2012. Mais l’insuccès est manifeste, qui trouve non seulement ses origines dans la “gouvernance sobre et vertueuse”, credo irrévocable du président Macky Sall, mais aussi et surtout dans les politiques volontaristes définies par le nouvel élu. Ces politiques montrent la persistance des analyses néo-classique et keynésienne de l’économie en général.

L’une des manières les plus commodes de distinguer l’analyse néo-classique de l’analyse keynésienne et d’associer l’actuel patron de l’Alliance Pour la République (Apr) à une doctrine politique est de se remémorer l’idée que les deux méthodes d’analyse se font du chômage dont l’évocation est opportune au moment où les jeunes tapent aux portes des entreprises qui ne s’ouvrent pas.

Selon la théorie néoclassique, il n’y a de chômage que volontaire, puisque si les demandeurs d’emploi acceptaient un bas salaire d’équilibre du marché du travail, ils trouveraient tous un emploi. Universitaire, haut fonctionnaire et négociateur anglais des accords de Bretton Woods, John Maynard Keynes “met en évidence l’existence d’un chômage involontaire, c’est-à-dire qui peut subsister même si l’on réduit les salaires”.

En les augmentant dès janvier 2013, le président Macky Sall donna un coup de pouce au pouvoir d’achat et à la consommation sur laquelle compte les entreprises pour faire de la croissance et créer des emplois. C’est donc sur le principe de la demande effective, chère à Keynes, que repose la politique économique du chef de l’État.

Cette politique hardie de relance économique par la consommation est aux antipodes de la théorie néo-classique du libre fonctionnement du marché du travail et de l’inefficacité de l’action de l’État.

L’augmentation de la quantité de monnaie en circulation attendue de la baisse significative des taux d’intérêt et l’accroissement des dépenses de l’Etat par le truchement des grands travaux d’infrastructures et des investissements constituent des éléments d’anticipation sur le volume de la production et sur celui de l’emploi.

Même si rien n’indique, à court terme, que le volume d’emploi correspondra au plein-emploi, il ne fait aucun doute que les chances de l’actuel régime de tenir la promesse faite aux jeunes en matière d’emploi sont encore grandes. Parce qu’il se refuse à fermer les yeux sur le comportement des entrepreneurs sans céder à la tentation du dirigisme, le keynésien Macky Sall est un libéral au sens anglo-saxon.

En France, on le situerait au centre gauche. En décembre 2012 à Mbodiène où se tenait la deuxième édition de l’Université des jeunesses républicaines, l’étiquette ne déplut pas au Premier ministre, Abdoul Mbaye, qui suggéra aux députés un “pacte de confiance, de croissance et de solidarité” lors de sa déclaration de politique générale.

La même étiquette – que seul le recul critique permet d’appréhender – est pour beaucoup dans la “trêve de contribution” théorisée par Abdoulaye Wade alors qu’il était dans l’opposition et que des personnalités politiques et de la société civile observent aujourd’hui aux côtés du président Sall.

Il y a de fortes chances que les bons résultats économiques des premier et deuxième semestres de l’année 2013 et leurs retombées transforment la trêve en une adhésion pure et simple.

Une question nous vient alors à l’esprit : de quelle compétence économique se prévalent les sondés d’Afro-baromètre qui considèrent que “l’économie sénégalaise est mal gérée” ?

Quid enfin de la reconstitution de la “famille libérale” ?

Ce qui vient d’être rappelé montre qu’il ne suffit pas d’en parler pour la réaliser. Au moment où le président Macky Sall met l’accent sur la lutte contre les injustices sociales – matérialisée par la Bourse de sécurité familiale, la Couverture maladie universelle, la Bonification retraite et le clin d’oeil aux handicapés –, la rupture s’accommode plus du regroupement des familles politiques, constitutives de Benno Bokk Yakaar, autour de l’essentiel que du sectarisme d’une fratrie refermée sur elle-même au nom de “retrouvailles libérales” hors de l’Histoire.

ABDOUL AZIZ DIOP

Conseiller spécial à la Présidence de la République

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