L’impact de la diplomatie russe dans le monde décrypté par Sergueï Lavrov

Allocution et réponses à la presse du Ministre Russe des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence de presse consacrée au bilan de la diplomatie russe en 2017, Moscou, lundi le 15 janvier 2018
Le ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, a parcouru l’actualité internationale, la diplomatie russe pour la résolution des conflits et crises actuels, leur relation avec les Etats-Unis, l’organisation du mondial 2018 entre autres.

Les rapports avec les US

En lui-même, le sondage réalisé en janvier par le centre Levada a constitué une sorte de bilan de l’année, qui montre que 68% des Russes qualifient les États-Unis de “pays hostile”. De l’autre côté, la situation est semblable: entre 64 et 70% des Américains considèrent la Russie comme un ennemi. Pouvez-vous commenter ces chiffres peu réjouissants? Avez-vous essayé de répondre à la question de savoir à cause de qui ou de quoi les Russes voient les USA comme un ennemi et inversement?
Le Président russe Vladimir Poutine s’est déjà exprimé à plusieurs reprises à ce sujet. Ce n’est pas un problème de “l’œuf et de la poule” mais plutôt de vision du monde. Le sentiment de sa propre exclusivité s’est enraciné aux USA. Cela a été ouvertement et directement exprimé à multiples reprises par le Président américain Barack Obama. Le Président américain Donald Trump n’a pas utilisé ce terme mais toutes les actions de l’élite américaine et les démarches concrètes des USA sur la scène internationale indiquent qu’ils continuent d’agir selon cette psychologie. Ce ne serait pas la même chose s’ils promouvaient leur exclusivité par des exemples positifs dans une lutte et une concurrence loyales. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Au fur et à mesure que les USA et tout l’”Occident historique” perdent les positions absolument.

Sur le brûlant dossier syrien

Le processus d’Astana est couvert de manière assez détaillée. Comme je l’ai déjà dit, nous avons lancé ce processus après que l’administration Obama s’est montrée incapable d’accomplir ses engagements de faire la distinction entre l’opposition qu’elle soutenait, d’une part, et le Front al-Nosra et les autres terroristes de l’autre. L’accord à ce sujet avait été conclu par les présidents Vladimir Poutine et Barack Obama après leur rencontre en Chine en septembre 2016. Ensuite, le Secrétaire d’État américain John Kerry et moi-même l’avions porté sur le papier. Les Américains ont été incapables de l’accomplir car ils n’ont pas pu ou n’ont pas voulu supprimer réellement le Front al-Nosra. Nos suspicions restent toujours vives et obtiennent de plus en plus de confirmations. Parallèlement, on a constaté l’inaction totale de l’Onu. Ainsi, nous avons décidé avec la Turquie et l’Iran de lancer un processus ne se basant pas sur des spéculations mais sur la situation réelle sur le terrain. Nous avons lancé le travail avec l’opposition armée et le gouvernement syrien, qui se sont ensuite réunis à Astana dans le cadre de plusieurs cycles de négociations. Le résultat préliminaire de ces derniers a été la formation de quatre zones de désescalade, dont l’une a été formée avec la participation de la Russie, des États-Unis et de la Jordanie. Ces zones ont connu une chute rapide du niveau des hostilités. Il faut dire que les provocateurs tentent actuellement de déséquilibrer la situation à Idleb et dans la Ghouta orientale. A Idleb, les structures qui ont signé l’accord au nom des opposants et dont sont responsables nos collègues turcs, font visiblement l’objet d’une pression supplémentaire. Ainsi, ils ont récemment lancé plusieurs attaques contre le contingent syrien. On a constaté en même temps des provocations contre notre base de Hmeimim. Il était impossible d’ignorer ces actes, qui constituent des violations directes des accords sur les zones de désescalade. Aujourd’hui, les tentatives de nos collègues occidentaux de présenter la situation de leur propre manière et d’affirmer que c’est la partie syrienne qui viole les accords sont absolument malhonnêtes. C’est tout le contraire. Nous espérons que nos collègues turcs mèneront le plus rapidement possible à son terme le déploiement des postes d’observation restants autour de la zone de désescalade d’Idleb. Les accords prévoient la création de vingt postes et il n’en existe toujours que trois. Cette question a été évoquée lors des contacts de nos dirigeants. On nous a assuré que ce travail serait accéléré. J’espère que cela aidera à stabiliser la situation à Idleb et à éviter de nouveaux échecs. Le Ministère des Affaires Étrangères de la Fédération de Russie Allocution et réponses à la presse du Ministre Russe des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence de presse consacrée au bilan de la diplomatie russe en 2017 12 La situation dans la Ghouta orientale est similaire. Les médias et politiciens occidentaux font beaucoup de bruit en disant que l’armée syrienne poursuit son opération dans la Ghouta orientale malgré les accords sur la zone de désescalade. Mais toutes les actions de l’armée syrienne constituent une riposte aux combattants de la Ghouta orientale qui, à notre connaissance, sont proches du Front al-Nosra et bombardent régulièrement les quartiers résidentiels de Damas, y compris celui où se trouve l’ambassade russe. Il serait donc absolument injuste de faire semblant que rien de sérieux ne se passe et de ne pas tenter de mettre fin à ces actions illégales. Dans tous les cas, le travail se poursuit. Le processus d’Astana a permis d’adopter des accords sur des mesures humanitaires supplémentaires, les échanges de prisonniers et d’autres initiatives permettant de renforcer le soutien sur le terrain et de lancer la réconciliation nationale dans le cadre des zones de désescalade au niveau local. Ces mesures seront bientôt mises en œuvre. Nous avons souligné à plusieurs reprises que le processus d’Astana n’était en aucune façon un rival des efforts de l’Onu. L’Onu participe toujours aux rencontres internationales d’Astana et le Congrès du dialogue national syrien ne vise pas à torpiller les négociations mais à favoriser leur déroulement positif. La résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’Onu indique que les pourparlers doivent réunir les représentants du gouvernement et d’un éventail très large de l’opposition. A Genève, la délégation formée par nos collègues saoudiens avec notre soutien ne représente pas à mon avis un éventail vraiment large de l’opposition. Il s’agit principalement de l’opposition en exil dont les membres habitent à Riyad, à Moscou, au Caire, à Paris, à Londres, aux EAU ou à Istanbul. Le Congrès vise quant à lui à attirer les opposants qui se trouvent sur le territoire syrien, non seulement ceux qui s’opposent directement au Gouvernement mais aussi les représentants des tribus qui vivent calmement et n’ont pas fait face à des hostilités sérieuses. Autrement dit, ces derniers ne font pas partie du conflit mais habitent dans le pays. Il est certainement très important de tenir compte de l’opinion de ces tribus lors de la construction de l’avenir de la Syrie sur la base de sa Constitution ou par d’autres moyens. Question: L’approche qu’a le Président américain Donald Trump de la crise syrienne est-elle différente de celle de son prédécesseur Barack Obama? Sergueï Lavrov: Il n’existe probablement aucune différence radicale. Nous ne constatons malheureusement pas, dans les deux cas, de volonté d’aider à régler le plus rapidement possible le conflit. Au contraire, on note seulement le désir de soutenir ceux qui voudraient lancer des initiatives politiques visant à changer le régime en Syrie.
Même si l’on accepte les propos des USA affirmant que Daech n’a pas été détruit en raison de la persistance de plusieurs foyers, de plusieurs bandes isolées, les actions que nous constatons démontrent que les ÉtatsUnis ne veulent pas, en réalité, maintenir l’intégrité territoriale de la Syrie. Ainsi, on a annoncé hier la nouvelle initiative américaine visant à aider les dites «Forces démocratiques syriennes» à former des zones de sécurité frontalière. Au bout du compte, cela signifie la séparation d’un territoire énorme le long des frontières avec la Turquie et l’Irak, à l’est de l’Euphrate. Ces régions sont actuellement contrôlées par les FDS mais les relations entre les Kurdes et les Arabes y sont très compliquées. Les propos indiquant que cette zone sera contrôlée par les groupes menés par les États-Unis et possédant une force de près de 30 000 hommes sont très sérieux et soulèvent la crainte d’une volonté de partager la Syrie. Qui plus est, on le fait sans se baser sur les résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu ou sur les accords déjà obtenus dans le cadre des négociations de Genève. Tout comme nos collègues de Turquie, d’Iran et, selon moi, de beaucoup d’autres pays, nous attendons des explications détaillées de la part des États-Unis.

L’opinion russe sur le problème des deux Corées

Le dossier nucléaire de la péninsule coréenne est sans doute l’un des plus sérieux de l’agenda international. La Russie et la Chine coopèrent activement dans ce domaine. Comme vous le savez, nous avons lancé avec Pékin une initiative commune pour amorcer la transition de la confrontation vers le règlement politique du problème de la péninsule coréenne. D’abord, nous proposons à tout le monde de se calmer et de geler toutes les actions de confrontation liées notamment aux activités militaires – les tirs de missiles, les tests nucléaires ou les manœuvres de grande envergure que les États-Unis ont organisées et organisent toujours dans la région avec la République de Corée et le Japon. Quand ce gel, ce moratoire sur les actions hostiles et de confrontation entrera en vigueur, nous soutiendrons activement les contacts directs avec les principales parties intéressées. Concernant le dossier nucléaire, il s’agit tout d’abord de Pyongyang Le Ministère des Affaires Étrangères de la Fédération de Russie Allocution et réponses à la presse du Ministre Russe des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence de presse consacrée au bilan de la diplomatie russe en 2017 5 et de Washington. Nous serons néanmoins prêts à favoriser leur dialogue bilatéral dans le cadre du “processus à six” réunissant également la Russie, la Chine, le Japon et la République de Corée. Il s’agit probablement de la partie la plus importante de l’agenda commun russo-chinois. Je voudrais souligner que le travail sur cette question est très compliqué. J’ai déjà mentionné que les États-Unis parlaient presque ouvertement de l’inéluctabilité d’une solution militaire, bien que tout le monde comprenne parfaitement les répercussions catastrophiques que pourrait avoir telle aventure. Alors que les conditions du dialogue commencent à être réunies, on ne constate dans la plupart des cas que des actions provocatrices sous la forme de manœuvres militaires de plus en plus importantes autour de la Corée du Nord, qui ne font que provoquer une nouvelle étape de tensions.
Sur la prétendue campagne de dénigrement par des journalistes britanniques par rapport à l’organisation du mondial 2018
En fin de semaine dernière, le Ministère russe des Affaires étrangères a annoncé avoir appris la préparation dans les médias britanniques d’une campagne pour ternir l’image du Mondial 2018 en Russie. Pouvez-vous en parler plus en détail? Parce que nous, en tant que journalistes britanniques, ne sommes pas au courant.
Je crois qu’aujourd’hui ou hier The Guardian a publié quelque chose sur le Mondial, un article selon lequel à nouveau quelque chose n’allait pas chez nous. La porte-parole du Ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova a parlé de ce que nous avions entendu. Vous aussi, vous écrivez ce que vous avez vu ou entendu. De notre côté, nous avons justement appris l’existence d’une telle consigne donnée aux journalistes britanniques.
Par rapport aux élections présidentielles russes cette année
L’élection présidentielle aura lieu en mars et le gouvernement russe devra donc céder ses pouvoirs. Quels sont vos projets pour l’avenir? Qui pourrait, selon vous, être le nouveau ministre si vous ne poursuiviez pas votre travail à ce poste?
La Constitution de la Fédération de Russie définit clairement l’ordre de formation du Gouvernement. Je vous assure que cet ordre sera complètement maintenu. Quant à moi, j’ai n’ai l’habitude de rien faire d’autre que d’assurer le fonctionnement le plus efficace possible de notre ministère. Aujourd’hui, c’est mon objectif principal

Sur le conflit palestinien

Le Président palestinien Mahmoud Abbas a accusé Israël d’avoir mis un terme aux accords de paix d’Oslo par ses actes et a qualifié la proposition de Donald Trump pour régler le conflit israélo-arabe de “gifle du siècle”. Comment pouvez-vous commenter la situation?
Nous nous sommes déjà exprimés concernant la déclaration de Donald Trump relative au transfert de l’Ambassade des USA de Tel-Aviv à Jérusalem. Encore plus souvent et plus longuement, nous avons commenté la nuisance et les risques représentés par cette impasse dans le processus de paix israélo-palestinien. Nous comprenons parfaitement les émotions éprouvées actuellement par les Palestiniens. Pendant de longues années, pas à pas, ils ont fait des concessions unilatérales sans rien obtenir en retour. Et j’ai déjà dit qu’ils étaient prêts aux négociations directes avec les Israéliens sans conditions préalables. Nous étions prêts à les accueillir sur le territoire russe pour cela, à mettre notre plate-forme à leur disposition. Mais ce contact direct sans conditions préalables n’a pas eu lieu. Je pense que dans la situation actuelle, les chances que cela se produise tendent vers zéro – c’est regrettable. Dans le même temps, nous entendons constamment ces derniers mois que les USA publieront sous peu un “grand accord” qui remettra tous les problèmes à leur place et contentera tout le monde. Nous n’avons ni vu ni entendu parler d’un tel document. Aucune déclaration n’a été faite non plus. Je répète que le non-règlement du problème palestinien est l’un des plus importants facteurs permettant aux radicaux de recruter de nouvelles générations de terroristes.
Mes collègues israéliens m’en ont voulu pour cela, mais c’est une réalité objective. Tous les analystes sérieux de cette région voient les statistiques. En disant cela, je souligne qu’il ne faut pas baisser les bras. Nous ne voulons pas admettre une rupture totale dans les contacts entre les parties. Il ne faut pas laisser aller la situation. Je sais qu’en Palestine, certains prônent la dissolution de l’administration nationale pour proclamer la Palestine “territoire occupé” et rejeter sur Israël toute la responsabilité de son existence et de son fonctionnement, de la garantie de la viabilité de tous les systèmes, de la vie des gens. J’espère que nous pourrons tout de même sortir de cette situation de crise. Je répète que nous aurons des consultations avec les partenaires du Quartet. Nous avons notamment prévu des contacts bilatéraux avec les USA.

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