Mamadou Diop Decroix : «Il faut construire un nouveau rapport de forces entre l’Exécutif et le Législatif»

Mamadou Diop Decroix, député non-inscrit et coordonnateur du Front patriotique pour la défense de la République (Fpdr)
Mamadou Diop Decroix, député non-inscrit et coordonnateur du Front patriotique pour la défense de la République (Fpdr)

Son souhait de mettre sur pied un groupe parlementaire ne s’est pas réalisé. Mamadou Diop Decroix, député non-inscrit et coordonnateur du Front patriotique pour la défense de la République (Fpdr), qui regroupe la majeure partie de l’opposition, accompagné d’une dizaine d’autres députés, a voulu créer un nouveau groupe parlementaire lors du renouvellement du bureau de l’Assemblée nationale. Il explique dans cet entretien ses motivations.

Vous avez tenté de mettre en place un groupe parlementaire lors du renouvellement du bureau de l’Assemblée nationale, qu’est-ce qui vous a poussé à poser un tel acte ?

C’est une initiative qui n’est pas tombée du ciel, nous discutons au sein de l’opposition depuis un certain temps. Deux idées fortes se dégagent de ces concertations. La première chose, c’est que le régime en place n’est pas prêt d’opérer les ruptures qui sont nécessaires pour le Sénégal d’aujourd’hui, notamment dans le domaine du rééquilibrage des institutions. Ensuite, concernant l’Assemblée nationale, son indépendance et sa dignité ne seront recouvrées que sur la base d’un nouveau rapport de forces qu’il faut construire entre l’Exécutif et le Législatif. Le Parlement a perdu son autorité, sa dignité et son indépendance depuis la crise de 1962 entre Senghor et Mamadou Dia, l’Assemblée a perdu son aura depuis lors. On ne peut pas s’attendre à ce que l’Exécutif concède ses pouvoirs au Parlement. Sous ce rapport, il nous est apparu que cette future Assemblée qui doit opérer les ruptures doit être configurée à partir d’aujourd’hui, à partir d’une plateforme politique et de mesures conjoncturelles qu’il faut mettre en avant. Mais il faut que cette plateforme soit partagée par l’essentiel des forces politiques et sociales qui sont d’accord qu’aujourd’hui, on ne peut s’attendre à des ruptures avec le régime actuel. Donc avec les leaders de l’opposition, nous discutons et nous nous sommes dit qu’il faut commencer par l’Assemblée nationale d’aujourd’hui pour avoir celle de demain. On a d’abord pensé à un groupe unique de l’opposition, et j’étais favorable à cette option. Mais finalement, on a décidé que deux groupes, ce serait mieux parce que cela permettrait à l’opposition d’avoir deux présidents de groupe, deux Vice-présidents, deux Commissions… On a donc décidé qu’il fallait avoir deux groupes de l’opposition et établir un intergroupe pour harmoniser les positions des deux. C’est ça l’origine du groupe parlementaire qu’on a voulu former.

Mais la tentative a échoué à cause du retrait d’Omar Sarr de Rewmi et de Ndèye Dieynaba Ndiaye du Fsd/Bj, que s’est-il réellement passé ?

Je respecte leurs positions, je ne fais pas de commentaire par rapport à cela. Je m’en tiens aux faits, tout le monde avait signé la veille, mais Omar Sarr n’était pas présent à la réunion. Et quand on est venus à l’Assemblée hier (mardi), il a estimé que Rewmi pouvait ne pas avoir la présidence du groupe, mais devait absolument avoir la vice-présidence, et que dans le cas contraire,il ne serait pas partant. Mais les réglages avaient déjà été faits la veille, et s’il fallait tout reprendre… je ne veux pas entrer dans les détails, mais c’est comme ça que le groupe est tombé à l’eau.

Apparemment, plusieurs députés de Rewmi devaient faire partie de ce groupe, pourquoi ne pas avoir accepté que la vice-présidence leur revienne ?

On aurait pu le faire la veille, mais je pense que cela n’a pas été suffisamment cuisiné. La prochaine fois, ça marchera.

Vous n’êtes pas déçu ?

Non, je prends cela très sereinement et sportivement, nous avons été battus. La prochaine fois, nous aurons la victoire. Nous cherchons à construire une force dans l’opposition, le pouvoir aussi fait tout pour nous affaiblir, c’est ça la vie. Nous avons perdu cette fois-ci, mais la prochaine fois nous gagnerons.

Vous comptez tenter encore le coup au prochain renouvellement du Bureau ?

Oui absolument, si le Seigneur nous prête vie jusque-là, on se retrouvera et on les battra. Nous ne nous sommes pas suffisamment préparés cette fois, mais la prochaine fois, nous les battrons à plate couture.

Mais qui vous a battus exactement ? Est-ce le pouvoir ou c’est parce que vous n’étiez pas suffisamment préparés ?

Je pense que c’est les deux. Je ne peux pas être catégorique, mais je pense qu’il y a ces deux raisons.

D’aucuns disent que la formation de ce groupe est une idée d’Idrissa Seck pour permettre à Rewmi d’avoir son groupe parlementaire, qu’en est-il ?

C’est normal qu’Idrissa Seck veuille avoir un groupe parlementaire, mais il n’a pas l’effectif qui le permet. Nous estimons tous que nous devons travailler ensemble, l’approche est commune et partagée, c’est ce qu’il faut comprendre. Je considère que toute l’opposition doit rester unie dans la diversité. Nous devons tous rester en ordre de bataille et ne pas donner l’occasion à d’autres de nous diviser en suscitant des rivalités, nous ne devons pas l’accepter. Si nous combattons le même adversaire, nous devons être des alliés, il faut cultiver la sincérité dans le système des alliances.

C’est vous qui aviez été désigné pour présider le groupe en gestation ?

Oui, mais je dois dire que lorsqu’ils l’ont décidé, je n’étais pas présent.

Quels sont les autres députés qui devaient faire partie du groupe ?

Je ne peux pas répondre à cette question parce que je considère qu’il est plus difficile de construire que de détruire. Nous avons des adversaires très puissants, nous devons donc prendre le maximum de précautions pour construire quelque chose de solide et durable. Il n’est pas nécessaire de revenir sur les détails, ce n’est pas important. Le plus important pour nous, c’est d’évaluer très rapidement cette nouvelle situation et de repartir sur de bonnes bases qui puissent nous permettre d’enregistrer des victoires au cours des prochaines échéances.

Mais, est-ce que vous pouvez nous dire combien de députés vous aviez ?

Nous étions juste dix.

D’aucuns disent qu’Abdoulaye Baldé devait faire partie du groupe, mais qu’il s’est finalement désisté ?

Je ne peux pas vous en dire plus.

Vous ne pouvez pas confirmer ou infirmer ?

Non, c’est tout ce que je peux dire.

Comment avez-vous vécu le renouvellement du bureau de l’Assemblée et la réélection de Moustapha Niasse ?

Ce sont les choix du chef de l’Etat d’après ce qu’on dit. Et, apparemment ils ont appliqué mécaniquement ce qui a été décidé par lui. C’est comme cela que ça marche, je le constate simplement.

A vous entendre, vous n’avez pas voté pour Niasse ?

Le vote est secret, je ne peux pas vous dire si j’ai voté pour ou contre. Mais pour moi, cela n’est pas le plus important, parce que ce n’est pas une affaire de Moustapha Niasse, mais une affaire d’institution. L’Assemblée telle qu’elle est, avec les lois et règles du pays, ne peut pas opérer les ruptures auxquelles les Sénégalais s’attendent. C’est une volonté politique qui permet d’y arriver. Mais, je pense qu’il s’agit d’une incongruité que le président de l’Assemblée nationale soit élu tous les ans. On attendait Macky Sall sur cette rupture, ça devrait être sa première réforme, ramener le mandat à cinq ans. Mais, il ne l’a pas fait.

Que faudrait-il faire à votre avis pour redorer le blason du Parlement ?

Il faut construire un nouveau rapport de forces entre l’Exécutif et le Législatif, et cela partira forcément d’un grand mouvement populaire qui soutiendrait cette initiative. Il s’agit de construire à partir de maintenant les futures listes départementales et nationales aux Législatives, capables de battre les listes du pouvoir. Ces listes seraient construites sur la base de la plateforme politique qui va contenir les ruptures souhaitées.

Est-ce qu’il sera possible de créer ce rapport de forces sachant que nous sommes dans un régime présidentiel ?

Mais il faut y arriver, c’est pour cela qu’il faut un large front. Et quand on aura l’écrasante majorité du peuple avec nous, les choses changeront. Nous devons construire cette majorité.

On a remarqué qu’il n’y a eu aucun changement dans la composition du bureau de l’Assemblée, quelle lecture en faites-vous ?

Je ne peux pas en dire grand-chose, je note simplement qu’il y a de l’immobilisme. Avant, on parlait de changement des institutions, des hommes et des politiques pour sauver le Sénégal. Mais ici, on ne change pas les institutions, ni les hommes ni les politiques. Je sais que dans le groupe de la majorité, il y a des hommes compétents, qui ont des convictions et qui connaissent les intérêts du pays, mais il semble qu’ils ne soient pas associés ou qu’ils soient même écartés. Rien ne bouge dans l’espace politique. Par exemple, le projet de loi pour le budget 2015 qui nous a été remis va quitter l’Assemblée sans que les députés ne puissent y changer une seule virgule, rien ne sera changé parce que ce n’est pas permis.

Le président de l’Assemblée a annoncé la tenue de séances plénières avec les ministres, désormais tous les quinze jours, que pensez-vous de cela ?

C’est important, l’ancien Premier ministre Aminata Touré avait pris cet engagement pour le compte de son gouvernement, mais les ministres ne sont jamais venus. Si Moustapha Niasse l’a dit, je pense que c’est parce qu’il en a discuté avec le Président Macky Sall, c’est une bonne chose, de même que la présence des députés sur le terrain, il faut souhaiter que ça aille au-delà des déclarations et que ça se concrétise. Mais cela ne changera pas le fond du problème, c’est-à-dire le rôle et la place véritables de l’institution parlementaire dans la République du Sénégal.

Quel bilan tirez-vous des 26 mois de législature déjà écoulés ?

Il n’y a pas eu de questions orales ou d’actualité, pas de commissions d’enquête, pas de propositions de loi… On n’a pas eu les ruptures qu’on attendait. Mais je félicite quand même les Présidents Niasse et Sall, pour le système de traduction simultanée, qui permet aux députés qui ne maîtrisent pas le Français de s’exprimer dans leur langue et d’être compris. C’est une bataille que je mène depuis 1999.

Quelles sont vos ambitions politiques aujourd’hui ?

Mon vœu le plus cher c’est que toute l’opposition se retrouve. Le Sénégal est dans un contexte particulier parce qu’il y a beaucoup de déçus, des gens qui pensaient que le Président Sall serait en ligne de front sur les politiques de rupture et de changement. Mais ils se rendent compte que non seulement il n’y a pas de rupture, mais le régime est en train de faire moins bien. Personnellement, je considère que nous reculons. Le problème c’est qu’ils se rendent compte qu’on n’avance pas, on ne veut plus du régime actuel, mais on ne veut pas non plus travailler avec ceux qui étaient aux affaires avant. Et si nous continuons comme ça, on fait du tort au pays.

ADAMA DIENG

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