Mamadou Diop dit Decroix : Facettes d’un récalcitrant

Profession : protestataire. Signe particulier : teigneux. De manière prosaïque, cependant non réductrice, on serait tenté de résumer ainsi Mamadou Diop dit Decroix. Car ce sexagénaire, visage familier du paysage politique sénégalais, authentique soixante-huitard, adepte de la jacquerie, a quasiment, jusqu’ici, consommé son existence en remettant en cause les ordres établis.

Une des figures dirigeantes du mouvement élève et étudiant – il avait dix huit ans en 1968 –, il obligera le Président Léopold Sédar Senghor à user de moyens radicaux pour le neutraliser : exclusion de l’Université de Dakar par décret pour fait de grève ; enrôlement de force dans l’Armée.

Toutes choses qui n’émousseront pas l’ardeur d’une teigne dont les menées politiques sous Senghor, ensuite le Président Abdou Diouf, seront sanctionnées par huit arrestations et cinq séjours carcéraux.

Homme à plusieurs facettes, volontiers et souvent facétieux face à ses contradicteurs, Decroix fut dirigeant syndicaliste, lorsqu’après le chaudron universitaire il entre, comme informaticien – sa véritable profession qui le mènera plus tard au ministère des Finances – au sein du plus puissant établissement public en charge de la commercialisation de l’arachide, la première richesse du pays : l’Office national de coopération et d’assistance au développement (Oncad).

Alors, à l’aube de ces années 70, l’Oncad naissant et ses cinq mille travailleurs, furent un formidable vivier, du pain béni pour ce récalcitrant, perturbateur inné qui allait causer des boutons d’urticaire aux dirigeants de cette entité passée à la postérité comme le symbole accompli de la mal gouvernance.

Une œuvre syndicaliste de déstabilisation que Decroix mènera parallèlement à un engagement politique, dans les conditions de la clandestinité, en fondant And-Jëf/Xaree-bi, en 1973, avec son «jumeau», Landing Savané.

Homme à facettes, car syndicaliste, politique clandestin, informaticien amoureux des mathématiques jusqu’à s’approprier le nom d’un de ses professeurs dans cette matière – Decroix –, il se signale aussi par un fort attrait pour la culture, un amour qui fera de lui l’initiateur, toujours dans la clandestinité, du «Caada gi», qui ambitionnait de porter le mouvement culturel patriotique sénégalais.

C’était l’autre Decroix, méconnu ou peu connu des Sénégalais qui le découvrent à l’aube du magistère d’Abdou Diouf, lorsqu’en duo avec Landing Savané dont il est frais n°2, les deux hommes rompent d’avec «Xaree-bi» (le combat armé) et la clandestinité, légalisent et rebaptisent leur parti Aj/Mrdn (And Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle).

Onze ans plus tard, en 1992, il deviendra définitivement Aj/Pads (And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme), le duo menant, aux côtés d’autres grands noms du monde du travail et de la politique, les premières protestations contre les conséquences sociales des politiques d’ajustement dictées par le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale.

Pour Decroix, c’était bien avant l’entame d’une longue et riche carrière politique : plusieurs fois député, à partir de 1998, et ministre, de 2000 à 2012, de la survenue à la fin de la première alternance ; bien avant la rupture d’avec son «jumeau», en 2009 ; bien avant son positionnement, une fois la survenue de la deuxième alternance, en mars 2012, comme fédérateur d’une opposition fréquemment en panne de repères, avec sa casquette de Coordonnateur du Front patriotique pour la défense de la République (Fpdr), ensuite de la « Coalition du non – Gor ca wax ja », au référendum du 20 mars 2016.

Last but not least, chez Decroix, l’homme à facettes rompu au maniement des langues française et woloff – en bon Cayorien –, le politique éclipse le scribe qui a, à son actif, des œuvres conséquentes : «Les transitions démocratiques en Afrique» ; «La dialectique de la violence politique au Sénégal» ; «Omc et Ape : ne faut-il pas un plan B pour l’Afrique ?» ; «Lamine Senghor – vie et œuvre : version wolof» ; «La cause du peuple» (livre d’entretien avec Elhadj Kassé) ; «Réformes constitutionnelles ou révolution républicaine ?»

Auteur: Babacar Dione et Yakham C.N. Mbaye – Le Soleil

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