Marie Hydara, fille aînée du journaliste gambien assassiné, Deyda Hydara : «Dix ans après, ce que je retiens des derniers instants de mon père…»

Marie Hydara, fille aînée du journaliste gambien assassiné, Deyda Hydara
Marie Hydara, fille aînée du journaliste gambien assassiné, Deyda Hydara
Marie Hydara, fille aînée du journaliste gambien assassiné, Deyda Hydara

Elle porte encore le deuil de son père avec son ensemble tailleur noir et un Haut blanc, Marie Hydara est la fille aînée du journaliste gambien, Deyda Hydara, criblé de balles un triste jeudi de mémoire. Présente au Sénégal, dans le cadre de la Commémoration des 10 ans de l’assassinat de son père, Marie Hydara retrace, le cœur étreint par l’émotion, les mots perdus entre deux sanglots, les deniers instants de son père. Au siège de la représentation Ouest-africaine de l’Ong Article 19, Marie, accompagnée de son petit frère Ismaïla, raconte tout à L’Observateur.

Ce 16 décembre, c’est l’anniversaire des 10 ans de l’assassinat de votre père, Deyda Hydara. Vous rappelez-vous des circonstances de son décès ?

Je me rappelle de tout. Ce jour-là, mon père fêtait les 13 ans de son journal «The Point (Le Point)», une date qui coïncidait avec l’anniversaire de ma mère. C’était une idée de mon père qui avait choisi le jour de naissance de ma mère pour lancer son journal. Mon père, c’était quelqu’un qui avait donné sa force, son argent, son temps dans ce journal. Ce jour-là, il était très content, parce qu’il fêtait son journal et son épouse à la fois. Je me rappelle, j’étais en Angleterre en compagnie de ma mère. On avait même échangé assez longuement au téléphone avec mon père. Car, lui aimait bien bavarder au téléphone. Ce jeudi-là, vers 21 heures, alors que je sortais de l’hôpital où je travaille, j’ai parlé avec lui pour la dernière fois. Il m’a alors dit qu’il ne fêtait pas l’anniversaire du journal, mais qu’il le faisait pour sa famille, Parce qu’il était journaliste à l’Agence France Presse (Afp) et à Reporters Sans Frontières (Rsf), et qu’il pouvait se contenter de ça, mais il disait qu’il ne pensait que, par ses écrits, il pouvait faire l’objet de menaces de mort, d’interdits…A l’époque, on lui disait sans cesse d’arrêter parce qu’il prenait l’argent qu’il gagnait des médias étrangers pour l’investir dans son journal qui ne lui rapportait pas grand-chose. La raison : il n’avait pas de publicité du gouvernement et les rares personnes qui l’achetaient se cachaient pour s’en procurer. Mais lui disait à chaque fois qu’il se faisait un devoir d’informer les gens. Qu’il faisait son métier et que s’il fallait y laisser sa vie, il le ferait. A chaque fois, je lui disais que ça ne valait pas la peine, parce qu’il était dans la liste noire du pouvoir. Et il ironisait en disant que si les gens venaient avec leurs armes, il leur dirait de le tuer en premier et de laisser tranquille sa famille. Il répétait cela sans cesse.

Dans ces discussions avec lui, aviez-vous le pressentiment qu’il avait vu sa mort venir ?

Tous ces proches vous le diront, à chaque fois, il répétait sans cesse que s’il lui arrivait de recevoir des balles, il serait mort et puis c’est tout. Mais pour rien au monde, il n’allait laisser son métier pour faire plaisir à des gens. «La seule manière de me faire cesser le journalisme, c’est qu’ils me tirent des balles de pistolet jusqu’à ce que je n’aie plus la force de me relever.» Il n’avait pas peur de la mort et il pensait que la liberté de la presse et le respect du droit à l’expression en valaient la peine..

Comment avez-vous appris la mort de votre père ?

Très tôt le matin, alors que je sortais de l’hôpital, j’ai reçu un appel téléphonique sur mon portable, j’ai vu afficher le numéro de mon père. J’ai dit : «Papa !», mais c’est la voix de ma tante qui me répond, alors j’ai aussitôt compris qu’il se passait quelque chose de grave. «Mon père est mort», ai-je dit à ma tante (elle fond en larmes pendant des minutes), mais ma tante tente de me rassurer en me disant qu’il avait juste reçu une balle sur la jambe. Mais je savais qu’elle me cachait la vérité, car elle n’a pas voulu me passer mon père au téléphone. Ce qui me troublait, c’est comment j’allais annoncer la nouvelle à ma mère. Mais c’est une de mes tantes qui a eu le courage de nous confirmer la nouvelle.

Donc c’est le lendemain que vous avez été informées ?

En fait, il a été abattu froidement vers 1 heure du matin. Après, les gens l’ont laissé pour mort. Les autres personnes qui étaient à bord de son véhicule ont été évacués à l’hôpital, et lui, on l’a laissé sur place 1 ou 2 heures (elle sanglote de plus belle, son frère Ismaïla Hydara, assis à ses côtés, tente de la réconforter)…

Que vous ont dit les enquêteurs sur les gens qui ont tiré sur lui ?

On nous a juste dit qu’il s’agissait de personnes qui étaient à bord d’un taxi. Mon père avait, à bord de son véhicule, certains de ses collaborateurs qu’il aidait à regagner leur domicile. Ces gens ont dit dans leur témoignage qu’ils avaient aperçu le taxi filait à vive allure sur eux et mon père avait ralenti sa course pour laisser le passage, mais le taxi s’est arrêté à leur hauteur et des personnes à bord ont commencé à rosser de tirs le véhicule de mon père. Certains de ses collaborateurs ont été atteints à la jambe, les gens sont descendus pour lui tirer une balle au ventre, sur le cœur et sur la tête.

Est-ce qu’il y a des personnes qui ont été arrêtés à la suite de l’enquête ?

Il n’y a aucune enquête sérieuse qui a été faite sur la mort de mon père. Il y a quelques personnes qui ont été arrêtées pour calmer les ardeurs des défenseurs des droits de l’Homme, mais ça s’est arrêté là. Ces personnes ont été libérées deux ou trois jours plus tard.

«Dix ans après, Yahya ne nous a jamais présenté ses condoléances»

Est-ce qu’au sein de votre famille, vous pensez que c’est Yahya Jammeh qui est le commanditaire du meurtre de votre père ?

(Son petit frère Ismaïla Hydara qui assistait à l’interview intervient subitement par l’affirmative : «Oui, Yahya a tué mon père.» Marie souffle un coup, puis répond) On est en droit de dire aujourd’hui que s’il ne l’a pas tué, il est mêlé de près ou de loin à l’assassinat de mon père. Car, il y a beaucoup de questions qui restent sans réponses. Il y a dix ans, on ne sait rien du rapport, jusqu’à présent l’Etat gambien refuse de mettre à disposition de la famille le rapport d’autopsie. A chaque fois qu’on a demandé après le rapport d’autopsie, on nous a dit que ça a été envoyé au Palais présidentiel et on ne sait pas ce que le rapport d’autopsie de mon père fait au Palais de Jammeh.

Est-ce que Yahya Jammeh vous a présenté ses condoléances à la suite du décès de votre père ?

Il ne nous a même pas présenté de condoléances et cela fait dix ans. Mais nous ne voulons même pas de ses condoléances.

MOR TALLA GAYE

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