February 18, 2018
News Ticker

Michel Foucault en 1979 : «Les hommes réprimés par la dictature choisiront d’échapper à l’enfer»

michel foucault portraitInterviewé en 1979 par un journal japonais à propos des réfugiés vietnamiens, le philosophe développait une analyse étrangement actuelle de la question des exilés. L’article était alors titré : «Le problème des réfugiés est un présage de la grande migration du XXIe siècle.»

Michel Foucault en 1979 : «Les hommes réprimés par la dictature choisiront d’échapper à l’enfer»

Le 17 août 1979, le magazine japonais Shûkan Posuto publie une interview du philosophe Michel Foucault sur le sort des réfugiés vietnamiens. Par dizaines de milliers, ils fuient leur pays et son régime communiste. Des intellectuels français se mobilisent pour que la France accueille les boat people : Sartre et Aron rencontrent le président Giscard d’Estaing, Michel Foucault soutient le comité Un bateau pour le Vietnam monté par Bernard Kouchner. Cette interview sera publiée plus tard en France dans les Dits et Ecrits (Gallimard, 2001). Libérationa décidé de la republier.

Nombreux sont ceux qui ressentent cette contradiction : naguère, il fallait soutenir l’unification du Vietnam et, maintenant, il faut faire face au problème des réfugiés, qui en est la conséquence.

L’Etat ne doit pas exercer de droit inconditionnel de vie et de mort, tant sur son peuple que sur celui d’un autre pays. Refuser à l’Etat ce droit de vie et de mort revenait à s’opposer aux bombardements du Vietnam par les Etats-Unis et, de nos jours, cela revient à aider les réfugiés.

Il semble que le problème des réfugiés cambodgiens ne présente pas le même caractère que celui des réfugiés vietnamiens. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui s’est passé au Cambodge est tout à fait insolite dans l’histoire moderne : le gouvernement a massacré son peuple à une échelle jusqu’ici jamais atteinte. Et le reste de la population qui a survécu a, certes, été sauvé, mais se trouve sous la domination d’une armée qui use d’un pouvoir destructif et violent. La situation est donc différente de celle du Vietnam. Ce qui est en revanche important est le fait que, dans les mouvements solidaires qui s’organisent partout dans le monde en faveur des réfugiés d’Asie du Sud-Est, on ne tient pas compte de la différence des situations historiques et politiques. Cela ne veut pas dire qu’on puisse rester indifférent aux analyses historiques et politiques du problème des réfugiés, mais ce qu’il faut faire d’urgence, c’est sauver des personnes en danger. Car, en ce moment, 40 000 Vietnamiens dérivent au large de l’Indochine ou bien échouent sur des îles, au seuil de la mort. 40 000 Cambodgiens ont été refoulés de Thaïlande, en danger de mort. Pas moins de 80 000 hommes côtoient la mort, jour après jour. Aucune discussion sur l’équilibre général des pays du monde, ou aucun argument sur les difficultés politiques et économiques qui accompagnent l’aide des réfugiés, ne peut justifier que les Etats abandonnent ces êtres humains aux portes de la mort. En 1938 et 1939, des Juifs ont fui l’Allemagne et l’Europe centrale, mais comme personne ne les a accueillis, certains en sont morts.

Quarante ans ont passé depuis, et peut-on de nouveau envoyer à la mort 100 000 personnes ?

Pour une solution globale du problème, il faudrait que les Etats qui créent des réfugiés, notamment le Vietnam, changent de politique. Mais par quel moyen, selon vous, peut-on obtenir cette solution globale ? Dans le cas du Cambodge, la situation est beaucoup plus dramatique qu’au Vietnam, mais il y a un espoir de solution dans un proche avenir. On peut imaginer que la formation d’un gouvernement acceptable par le peuple cambodgien débouche sur une solution. Mais en ce qui concerne le Vietnam, le problème est plus complexe. Le pouvoir politique a été déjà établi : or ce pouvoir exclut une partie de la population, et de toute façon celle-ci n’en veut pas. L’Etat a créé une situation où ces gens sont obligés de chercher la possibilité aléatoire de survie dans un exode en mer, plutôt que de rester au Vietnam. Il est donc clair qu’il faut faire pression sur le Vietnam pour changer cette situation.

Mais que signifie «faire pression» ?

A Genève, à la conférence de l’ONU sur les réfugiés, les pays participants ont exercé quelque pression sur le Vietnam, qu’il s’agisse de recommandation ou de conseil. Le gouvernement vietnamien a fait alors quelques concessions. Plutôt que d’abandonner ceux qui veulent partir, dans des conditions incertaines, et de plus au risque de leur vie, le gouvernement vietnamien propose de construire des centres de transit pour regrouper ces candidats au départ : ceux-ci y resteront des semaines, des mois ou même des années, jusqu’à ce qu’ils trouvent un pays d’accueil. Mais cette proposition ressemble curieusement aux camps de concentration.

Le problème des réfugiés s’est posé à plusieurs reprises par le passé, mais, s’il y a un nouvel aspect historique dans celui du Vietnam, quel est-il pour vous ?

Au XXe siècle, il y a eu souvent des génocides et des persécutions ethniques. Je pense que, dans un avenir proche, ces problèmes et ces phénomènes se manifesteront de nouveau sous d’autres formes. Car, premièrement, ces dernières années, le nombre d’Etats dictatoriaux augmente plus qu’il ne baisse. Puisque l’expression politique est impossible dans leur pays et qu’ils n’ont pas la force nécessaire à la résistance, les hommes réprimés par la dictature choisiront d’échapper à l’enfer. Deuxièmement, dans les anciennes colonies, on a créé des Etats en respectant telles quelles les frontières de l’époque coloniale, si bien que des ethnies, des langues et des religions sont mêlées. Ce phénomène crée des tensions graves. Dans ces pays, des antagonismes au sein de la population risquent d’exploser et d’entraîner le déplacement massif de la population et l’effondrement de l’appareil d’Etat. Troisièmement, les puissances économiques développées, qui avaient besoin de la main-d’œuvre du tiers-monde et des pays en voie de développement, ont fait venir des immigrés du Portugal, d’Algérie ou d’Afrique. Mais, aujourd’hui, les pays qui n’ont plus besoin de main-d’œuvre en raison de l’évolution technologique cherchent à renvoyer ces émigrés. Tous ces problèmes entraînent celui des migrations de population, impliquant des centaines de milliers et des millions de personnes. Et les migrations de population deviennent nécessairement douloureuses et tragiques, et ne peuvent que s’accompagner de morts et de meurtres. Je crains que ce qui se passe au Vietnam ne soit pas seulement une séquelle du passé, mais que cela constitue un présage de l’avenir.

Michel Foucault

In the Spotlight

Départ de ZUMA ! Par Ibrahima Sene Pit

by James Dillinger in A LA UNE 0

Départ de ZUMA ! Le Vice Président de la République SUD Africaine, devenu récemment Président de l’ANC, parti majoritaire à l’Assemblée nationale, est devenu le remplaçant du Président ZUMA déchu! Paradoxalement, il ne s’est trouvé [...]

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*


Close