Misères de journalistes en mal de liberté : Sénégal terre de Gambiens

Yaya Jammeh FouAu pays de Yahya Jammeh, il ne fait pas bon d’être journaliste. La liberté d’expression se paye cash dans ce pays où les journalistes sont menacés, emprisonnés, voire tués dans des conditions nébuleuses comme celles de Deyda Haidara.

Plus chanceux que ce défunt journaliste, certains de ses jeunes confrères ont fui leur pays pour se réfugier au Sénégal. Un exil difficile faute de statut régulier. Rencontre avec certains qui ont partagé quelques unes de leurs misères.

Ils sont tous des journalistes. Ils ont tous fui la Gambie pour sauver leur vie. Ils ont trouvé refuge au pays de la teranga où leur exil n’est toutefois pas une vie en rose.

Le dernier à avoir traversé en clandestinité les frontières sénégalaises s’appelle Fabakary Ceesay. Reporter au journal gambien Foroyaa newspaper, Fabakary Ceesay menacé de mort à Banjul, était «entré au Sénégal de façon illégale» via «la forêt de Bara pour contourner la police surtout gambienne», confiait-il au mois de mars dernier.

Fabakary Cessay qui cherchait protection à Dakar avait été accueilli par un de ces compatriotes et confrère Lamin Faty. M. Faty, qui occupe un modeste appartement à Grand Yoff, est un ancien reporter du journal gambien Independant. Il survit au Sénégal depuis mars 2006 après un séjour dans les prisons gambiennes. Depuis, il vit de petits métiers à Dakar s’il n’a pas quelques piges avec des organes de presse anglophones.

La communauté de journalistes gambiens vivant au Sénégal compte près d’une vingtaine de confrères dans les différents quartiers de Dakar. Aux Parcelles Assainies, c’est un bout d’homme qui reçoit à l’angle d’une école très populaire.

Quelques salamalecs échangés, il guide dans les rues de ce quartier qui l’a adopté. Il répond au nom de Buya Jammeh. Ancien membre exécutif du syndicat des journalistes gambien (Gpu). Lui aussi a payé de son corps sa liberté d’expression. «J’ai été arrêté avec mon directeur de publication Musa Sady Kan et notre manager Mody Cissé pour avoir écrit un article sur de présumés putshistes qui ont été arrêtés et détenus.»

Condamné et ensuite libéré en appel, sous caution, il a continué en tant que syndicaliste à demander des explications à l’Etat gambien sur le meurtre de Deyda Haidara. Depuis il n’était plus en sécurité. Alerté assez tôt, il a «pu se cacher du 10 au 15 juin 2009 dans un village gambien». «Mais j’étais en contact régulier avec des membres de ma rédaction qui ont fini par me convaincre de quitter le pays si je ne voulais pas mourir.»

Difficile d’avoir un statut de réfugié

Sur ses conditions de séjour au Sénégal, Buya rétorque : «Je n’ai pas besoin de dire que c’est difficile.» Lamin Faty acquiesce de la tête alors que Fabakary Cessay ajoute : «Nous partageons tous le même sort. Il y a même des confrères qui vivent à Keur Massar mais il n’est point besoin de dire que c’est difficile de vivre loin de sa famille.» De ces trois, Buya semble le plus heureux dans sa petite chambre des Parcelles Assainies qui lui sert de dortoir, de salon, de cuisine et en même temps de «bureau».

En effet, il vit avec sa femme qui est salariée et qui l’aide à vivre cette étape délicate. En plus, il collabore avec des médias anglophones, ce qui lui permet parfois d’arrondir ses fins de mois. Ce qui ne lui ôte pas toutefois ses soucis : «Au moment où je vous parle, je suis en train de finir mes mois de caution. Il me faut 100 mille francs pour payer deux mois d’arriérés de loyer, sinon je serai expulsé à la fin de ce mois.»

«Lui au moins peut se contenter d’avoir sa femme à ses côtés et comme soutien. Moi mes jumelles de 6 ans me manquent tellement. Je ne les ai pas revues depuis 2009, ni ma femme. Mon fils aîné a maintenant 10 ans», confie Lamin, sur un ton pathétique.

Après une profonde inspiration, il continue d’une voix qui trahit une forte émotion : «Mes enfants sont restés avec mon frère. De temps en temps, je leur envoie quelque chose, mais mon souci principal c’est leur sécurité.» «Je ne peux pas les entretenir à Dakar. Cela allait plus ou moins, mais ces deux dernières années, c’est vraiment pire.»

Une situation difficile pour ces trois confrères qui regrettent cependant la dispersion de leur communauté au Sénégal. «Chacun vit son exil avec ses hauts et ses bas, mais il n’y a pas de communion entre nous, alors que nous sommes assez nombreux au Sénégal.»

Un seul éclairci sur le plan financier, l’aide qu’ils reçoivent de la Fédération internationale des journalistes (Fij). Chacun d’entre eux a eu à recevoir 1000 euros (650 mille francs Cfa) qui ont permis juste de dépanner un instant, car c’est une aide ponctuelle qu’ils peuvent aussi parfois avoir de Pen international.

L’idéal pour ces confrères, serait d’avoir un statut de réfugié au Sénégal. Mais déjà «c’est la croix et la bannière pour nous faire recevoir à l’Unhcr. C’est toujours le statu quo et on nous fait valser à la Com­mission nationale d’éligibilité des réfugiés», expliquent nos interlocuteurs. «Il n’est pas facile d’avoir un statut de réfugié pour les Gambiens au Sénégal», indique Buya Jammeh qui clame : «Je suis frustré.»

Plus chanceux, son compatriote Cessay a obtenu un visa pour voyager la semaine dernière. «Je vais tenter ma chance» confie-t-il avant de quitter l’Afrique pour l’Europe où il espère «mieux rebondir pour sa femme et sa fille » qui sont retournés en Gambie la veille de son voyage.

Appel à l’amnistie et au retour

Toutefois d’autres de leur compatriote ont pu trouver une réinsertion dans des organes de presse audio ou dans des agences de presse basées à Dakar. Aujourd’hui, ils conviennent de la nécessité de s’organiser en mouvement ou structure pour mieux défendre leur intérêt.

En effet, ils désolent de leur dispersion et se consolent de leur foi en Dieu et de (leur) confiance (en eux). Une désolation partagée par un de leur confrère Madi Njie toujours en service à Banjul. Rencontré à Accra, M. Njie est tout aussi affecté des misères de ses confrères obligés de quitter leur terre pour l’amour de leur métier.

«Voir mes confrères vivre en exil au Sénégal me fend le cœur. Et je pense que c’est un souci partagé par tous les journalistes de Gambie et d’ailleurs». Avec un débit posé, Madi estime que ses confrères doivent toutefois s’unir dans le combat.

«Ils doivent s’unir et trouver une structure qui les regrouperait autour d’une même cause : le journaliste gambien.» Aussi en appelle-t-il au gouvernement gambien «pour un environnement favorable à liberté d’expression et à la pratique du journalisme».

«Je demande aussi au gouvernement gambien d’accorder l’amnistie à tous les journalistes gambiens en exil et leur donner l’opportunité de rentrer libre à leur terre natale.»

Ce désir est encore plus brûlant chez les victimes qui ne désespèrent pas. «Nous pensons tous retourner en Gambie un jour» disent-ils en chœur.

Écrit par Aminatou Mohamed DIOP amdiop@lequotidien.sn

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