NDongo D, membre du groupe de rap Daara J Family : «La faim gagne du terrain à Dakar»

Ndongo on vous a surpris aujourd’hui dans un registre différent de ceux sur lesquels vous intervenez souvent. Pourquoi ?

On intervient sur un registre qui nous interpelle parce que tout le monde sait que les rappeurs sont en général très engagés. Et qui connaît Daara-J sait qu’on a toujours prôné le consommer local parce que c’est un concept qui nous intéresse beaucoup vu que l’Afrique a, on peut dire, été laissée pour compte. Et il y a eu un gap entre les dirigeants africains et les Africains eux-mêmes, mais aussi toute l’histoire de l’Afrique qui fait que les Africains sont un peu considérés comme les parias de ce monde. Je pense qu’on arrive à un moment de ce siècle où les Africains doivent se rendre compte de ce qui se passe mais aussi prendre leur destin en main. Cela veut dire que personne ne va nous aider.

Aujourd’hui il y a beaucoup de gens qui font la politique de la main tendue. Nous, on a été toujours engagés sur ce terrain-là et justement le concept de «Où sont nos 10% ?» a réuni tous les artistes grâce à Oxfam et certaines organisations de la société civile qui nous ont permis de nous rassembler. Tout ce monde d’artistes a toujours défendu ce même message. Je peux citer Baba Maal, Ceepee de la Mauritanie. Depuis très longtemps, c’est le même engagement qui a été martelé plusieurs fois. Maintenant on arrive à un moment où, il faut taper sur la table pour le respect des accords. En 2003, nous avons sorti l’album Boomerang pour dire qu’il fallait le retour de la culture africaine en Afrique parce que le hip-hop est né en Afrique, a grandi aux Etats-Unis. Les Africains sont à un moment où ils doivent prendre leur destin en main et personne ne va le faire à leur place.

En ce qui concerne Daara-J, comment en êtes-vous arrivés à intégrer ce processus participatif ?

J’ai l’habitude de dire que mon père est cultivateur, moi je suis du Saloum (au centre du pays). Je sais que je suis un produit de l’exode rural. De temps en temps je vais dans les villages, je vois que beaucoup de mes cousins ont migré en ville parce qu’ils n’ont plus les moyens de cultiver. Ils croient qu’en venant à Dakar, on peut avoir de l’argent facilement avec de petits boulots et envoyer cet argent à la famille restée au village. Mais cela a mis toute l’économie à terre. Autant les Présidents africains ont une responsabilité autant les populations ont aussi une grosse part de responsabilité. Je me rends compte qu’il y a de plus en plus la main tendue et les gens sont de plus en plus pauvres. Les enfants et les femmes sont de plus en plus touchés et on ne peut plus fermer les yeux. Il n’est pas normal qu’à chaque fois que nos dirigeants fassent des promesses, les gens oublient. Les accords de Maputo ont été un déclic en 2003 et aujourd’hui, dix ans après, il faut que l’on marque le coup. C’est un problème qu’il faut régler à la racine. Je lance un appel à tous les jeunes. Il faut que chacun soit conscient de ce problème.

On retrouve là une autre facette de l’artiste avant-gardiste. Comment est-ce que vous vivez ça au quotidien ?

On est fiers de participer à ce mouvement. S’il n’y avait pas ce morceau-là, s’il n’y avait pas ce combat, peut-être qu’on n’aurait jamais réalisé ça avec 2Face, Lami Phillips. Tout le monde sait qu’en matière de musique, le Nigeria est en train d’exploser et l’Afrique de l’Ouest est un peu en reste. Donc grâce à ce morceau-là, on a pu faire le featuring avec ces gens du Nigeria et c’est une vraie connexion. Ce n’est pas une connexion juste pour chanter et s’en aller. C’est un combat. On a toujours voulu faire quelque chose avec Baba Maal mais c’était impossible parce qu’il est très occupé. C’est un artiste international autant que nous. Grâce à ce morceau, nous avons pu nous donner la main. C’est historique de retrouver la Mauritanie, le Nigeria, le Niger, le Burkina, le Sénégal dans un même morceau en train de dire la même chose : «Où sont nos 10% ?»

Donc dans la pratique, vous avez réellement conçu ce projet ensemble ou bien cela s’est fait de façon séparée ?

Il y avait des artistes dans le morceau qui étaient déjà engagés. Nous, on a rejoint le combat parce qu’il était important pour nous de participer. A chaque fois que je sors dans Dakar, je vois les signes de la pauvreté, de la mondialisation qui avance à grands pas. Je vois que les femmes et les enfants sont de plus en plus touchés. Je vois que la faim gagne du terrain de plus en plus. Quand vous écoutez l’album School of life, on parle de la corruption, de tous ces maux qui gangrènent l’Afrique. On a l’impression que rien n’a changé que rien n’avance. Les artistes sont les porte-parole de la société. C’est un devoir de le faire.
«Je dirai à Macky Sall…»

Qu’est-ce que vous escomptez après la vulgarisation de cette chanson ?

On espère qu’on nous entende. On va insister et je lance un appel aux jeunes, il faut qu’on entende notre voix, qu’on entende la voix de l’Afrique, du Sahel, des enfants, des femmes. Que les gens sachent qu’on a atteint le rouge, la limite. Qu’ils sachent que le temps est en train de passer. Il faut qu’on ait une économie qui permette à toutes les couches sociales de manger à leur faim. On a beau nous faire croire à la crise, je crois que quand on voit les ressources et les terres que l’Afrique a, il faut juste une volonté politique. Le premier programme doit être l’agriculture en appui à la campagne Cultivons.

Pensez-vous qu’à la suite de cette chanson, les Etats vont respecter ce pourcentage des 10% ?

C’est notre souhait. C’est ce qu’on veut et je pense que les dirigeants africains ont tous intérêt à revenir à la raison parce qu’on ne peut pas faire une promesse et puis l’oublier. Il faut qu’ils pensent à notre futur parce que demain les prochaines générations vont en parler. Sur les accords de Maputo, il n’y a eu que huit pays qui ont respecté leurs engagements. On garde l’espoir et on sait que notre voix sera entendue. Les dirigeants devraient rester à l’écoute et faire des efforts pour combattre la faim. Un de mes marabouts disait que la faim était l’une des pires calamités et qu’elle est même pire que la guerre. Quand on a faim on ne peut rien faire, ni travailler ni réfléchir. Nous on les oblige, on frappe sur la table. Si un jour je suis en face du Président Macky Sall, je lui dirai : «Monsieur le Président vous avez tout intérêt à investir dans l’agriculture. Faites-le.»

  • Écrit par  Arona BASSE

abasse@lequotidien.sn

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