NECROLOGIE-La réalisatrice de Une fenêtre ouverte n’est plus : Khady Sylla s’est éternellement tue!

La réalisatrice de Une fenêtre ouverte n’est plus : Khady Sylla s’est éternellement tue!
La réalisatrice de Une fenêtre ouverte n’est plus : Khady Sylla s’est éternellement tue!
La réalisatrice de Une fenêtre ouverte n’est plus : Khady Sylla s’est éternellement tue!

Elle a longtemps mené le combat contre la maladie qui la rongeait. Hier, la réalisatrice Khady Sylla a rendu l’âme. L’auteur de Une fenêtre ouverte, son film sur la folie, laisse à la postérité une filmographie qui en dit long sur ses combats et sa participation à l’édification d’une société meilleure. La défunte a été inhumée à Touba.

«Tu te regardes dans un miroir brisé. Tu vois des morceaux de ton visage. Ton visage est en miettes. Et celui qui te regarde dans le miroir brisé, il voit des morceaux d’images de ton visage. Lequel d’entre vous arrivera à reconstituer le puzzle ?

Peut-être n’êtes-vous pas du même côté du miroir ? C’était le vide. Je délirais, je monologuais à haute voix, je n’avais aucune idée du monde qui m’entourait. Je me sentais me dissoudre dans la lumière,  elle me paraissait trop vive. Elle me pénétrait par tous mes pores. Je ne me sentais plus entière. J’étais des fragments de Khady. Je basculais dans la folie…». Ainsi parlait la réalisatrice Khady Sylla dans Une fenêtre ouverte, son film qui a le plus fait parler d’elle par la critique.

Cette réalisatrice sénégalaise qui, en 2005, avait marqué les cinéphiles avec cette réalisation d’une émotion poignante et touchante s’est tue à jamais. Malade depuis plusieurs années, Khady a finalement rendu l’âme hier et a été inhumée à Touba. A ce jour, elle restera la seule réalisatrice à pouvoir, après avoir sombré dans une phase de folie, partager, image à l’appui, avec les cinéphiles, ce que l’on ressent quand on passe de «l’autre côté» de la barrière mentale.

«Comment dire la folie ? Comment exprimer la souffrance qui l’accompagne ?», s’interrogeait Khady Sylla dont l’œuvre restera sûrement gravée en lettres capitales dans les anales de la cinématographie africaine.En effet en 1994, alors qu’elle basculait dans la maladie, la défunte réalisatrice, Khady Sylla, avait rencontré Aminta Ngom qui exhibait alors sa folie librement sans craindre la provocation.

Pendant les années de souffrance de Khady, Aminta fut sa fenêtre sur le monde. C’est leur histoire commune. Une histoire de deux déséquilibrées mentales, de deux folles,  mais aussi une histoire de deux braves dames très lucides et complices, que la réalisatrice née à Dakar en 1963 a léguée à la postérité.

Son œuvre n’a d’ailleurs pas manqué d’attirer l’attention de plusieurs jurys dans les festivals à travers le monde. Outre le prix du meilleur documentaire de la 6e édition du Festival Image et Vie à Dakar, ce film a obtenu le Premier Prix au Festival International du Documentaire de Marseille en 2005, Idfa Amsterdam 2005, Prix Bruno Mersch, Filmer à tout prix à Bruxelles en 2006. Il avait également été sélectionné à Gap, Milan, Florence.

Une filmographie élogieuse

Après des études de philosophie à l’Université de Paris V, Khady Sylla, (sœur de la réalisatrice Mariama Sylla), enseigna l’alphabétisation aux populations migrantes à Paris. Elle se consacra ensuite à l’écriture et compte plusieurs romans dont Le Jeu de la mer (L’Harmattan 1992) et des nouvelles. La défunte est aussi auteur d’un court métrage, Les Bijoux (1997) et de trois documentaires, Colobane Express (2000), Une fenêtre ouverte (2005) qui lui a valu le prix de la Meilleure première œuvre au Festival International du Documentaire de Marseille (Fid) et Le Monologue de la muette.

Elle a, informe-t-on, écrit par ailleurs des scénarios et fait des adaptations de plusieurs autres productions. De sa filmographie, l’on ne retient que des histoires poignantes qui dénoncent des tares de la société. Dans Le Monologue de la muette, réalisé en 2008, elle évoque le problème des bonnes à Dakar.

«La muette, c’est la bonne, personnage nouveau à Dakar. Corvéable et révocable à merci, souffre-douleur de patrons capricieux, soumise à toutes les pressions, à toutes les menaces, à tous les arbitraires, sans défense, sans droits, condamnée à obtempérer et à se taire, la bonne cristallise les aberrations de la transformation de la société sénégalaise, les contradictions de la mondialisation : la chosification de l’être humain, une précarité d’emploi source d’angoisse et de douleur, des villages qui se dépeuplent de leur jeunesse, des femmes qui travaillent à la place d’hommes devenus incapables de nourrir leur famille, une croissance exemplaire et une population qui ne cesse de s’appauvrir», décrit le synopsis. A travers ce chef d’œuvre, Khady Sylla lance en réalité un crie du cœur à la société pour dire : «Ce que je ne fais pas à autrui, je ne veux pas qu’on me le fasse.»

Dans son autre production, Colobane Express, la défunte réalisatrice a mis en lumière d’autres déboires sociétaux  à travers «les cars rapides au Sénégal». En 52 mn, elle montre en effet que «les cars rapides, aux aspects «folkloriques», sont une survivance des anciens taxis-brousse transportant toutes les couches sociales de la population, mais aussi diverses marchandises telles que fruits, légumes, poulets, etc., de la périphérie au centre de Dakar…».

Ce film, c’est aussi l’histoire de Pape Touré et N’Diassé N’Doye respectivement chauffeur et apprenti de car rapide. «Sur la piste, les incidents sont leur lot quotidien. Ils doivent constamment être sur la brèche, prêts à gérer n’importe quelle situation conflictuelle pour que roule et continue de rouler, toujours, le car», livre le résumé du récit. Pour la réalisatrice décédée, au-delà de l’histoire de ce documentaire, «ces cars rapides sont les fenêtres dérobées sur Dakar, les baromètres de la société sénégalaise». Comme ses autres réalisations, ce film a fait plusieurs festivals dont le Festival de films des autres mondes.

En somme, Khady Sylla a vécu comme un témoin de son temps, une combattante des causes perdues, une voix des «sans-voix». Et au terme de sa vie, ses œuvres resteront sûrement comme un appel au changement dans la société sénégalaise.

arsene@lequotidien.sn

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