February 20, 2018
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Opinion. Les ONG : des employeurs néocolonialistes

Salaires, primes, avantages divers et variés : beaucoup d’organisations humanitaires traitent nettement mieux leurs expats que leurs employés locaux. Témoignage d’un de ces locaux… qui a voulu rester anonyme.

On peut supposer que les locaux sont essentiellement embauchés pour mettre en œuvre les programmes d’aide et qu’ils sont considérés comme ne possédant pas l’expertise nécessaire pour prendre les décisions importantes. Or le personnel local possède des connaissances qu’aucune formation ne permet d’acquérir. Nombre d’entre eux sont très instruits et comptent plusieurs années d’expérience dans leur domaine. Pourquoi, dans ce cas, ne touchent-ils pas un salaire qui correspond à leurs compétences ?

Un tiers du salaire d’un expat

Je travaille auprès d’une ONG internationale humanitaire dans un pays d’Afrique de l’Est. Mon salaire mensuel, qui s’élève à plus de 1 500 dollars [1 320 euros], fait de moi l’un des employés locaux les mieux rémunérés. Or pour l’obtenir j’ai dû négocier ferme, et ce malgré la formation que j’ai acquise à l’étranger. En moyenne, un employé local perçoit le tiers de ce salaire (s’il a de la chance). L’organisation pour laquelle je travaille n’hésite pas à me le rappeler lorsque j’ose exprimer le fond de ma pensée.

Dans le monde des ONG internationales (ONGI), il n’est pas rare qu’un employé expatrié touche entre 3 000 et 8 000 dollars [de 2 650 à 7 050 euros] par mois. En fait, dans un programme des Nations unies particulièrement reconnu, l’employé local le mieux rémunéré reçoit moins que le stagiaire international.

Dans la plupart des entreprises, un tel écart de salaire entre deux personnes jouant le même rôle et possédant la même expérience professionnelle provoquerait un véritable tollé. Pas dans le monde desONG. Récemment, j’ai demandé à des amis travailleurs humanitaires de me parler des inégalités dont ils avaient été témoins sur leur lieu de travail. L’un d’eux m’a raconté que l’employée locale embauchée pour remplacer son directeur de programme – un expatrié – lorsque celui-ci a quitté son poste était payée la moitié de son salaire. Elle possédait pourtant une expérience et des qualifications universitaires supérieures.

Ni logement ni voiture

En plus de toucher des salaires qui représentent souvent plusieurs fois ceux de leurs compatriotes locaux, les expatriés qui travaillent pour des ONGI ont souvent droit à certains avantages : une belle maison dans le quartier le mieux sécurisé et le plus luxueux de la ville, un véhicule 4 roues motrices, l’essence pour les déplacements professionnels, etc. Certaines organisations paient même les frais de scolarité des enfants de leurs employés jusqu’à l’université.

Dois-je en conclure que je ne mérite pas d’avoir le même niveau de vie ? Je paie moi-même le loyer de mon logement, situé dans l’une des banlieues les plus abordables de la ville. J’aimerais beaucoup avoir une voiture pour pouvoir explorer mon pays et voir ses célèbres attractions touristiques, comme les travailleurs expatriés peuvent le faire.

Pour arriver à temps au travail, je dois me lever très tôt chaque matin et prendre un minibus plein à craquer. Je dois payer de ma poche le prix du billet. Avoir mon propre véhicule serait un grand privilège. Alors que les enfants de mes collègues expatriés fréquentent les meilleures écoles du pays, j’ai du mal à assurer une éducation convenable à mes enfants. Je suppose que ce déséquilibre économique se perpétuera et qu’il affectera la prochaine génération…”

Mes collègues expatriés méritent-ils plus ces privilèges que moi ? Dois-je accepter un traitement inégal parce qu’ils amènent au pays des biens et des services qui ne seraient pas disponibles autrement ? Je ne dis pas qu’on devrait fournir une maison et une voiture à tous les employés des ONG, au contraire. Ce serait là un pur gaspillage de fonds – des fonds qui devraient plutôt être mis au service de la communauté. Je crois plutôt que personne ne devrait pouvoir bénéficier d’un tel traitement royal.

Un “deux poids, deux mesures” systématique

Le principe du “deux poids, deux mesures” prévaut également en ce qui concerne les indemnités journalières, les jours de repos et de récupération et les conditions d’embauche des consultants. Lorsqu’un employé étranger se déplace dans le pays, il touche le double de ce qu’un employé local perçoit lorsqu’il voyage à l’intérieur du pays. Cela entraîne généralement une séparation du groupe au moment des repas : les expatriés se rendent dans un bon restaurant, tandis que les locaux s’achètent quelque chose au boui-boui du coin.

Les employés étrangers envoyés en mission dans des endroits considérés comme difficiles se voient par ailleurs offrir une prime de sujétion et des journées de congé supplémentaires chaque mois pour rentrer chez eux, frais de voyage payés. En règle générale, les employés locaux n’ont même pas droit à des journées de repos et de récupération. Les consultants internationaux vivent quant à eux sur une autre planète : la rémunération maximale est généralement fixée à 800 dollars [700 euros] par jour, mais j’ai rencontré des consultants à court terme qui touchaient jusqu’à 3 000 dollars [2 650 euros] quotidiennement. Un consultant étranger de ma connaissance a été rémunéré 36 000 dollars [31 800 euros] pour douze jours, soit six fois le salaire annuel moyen d’un employé local.

Un héritage néocolonialiste

Les écarts que l’on constate dans les salaires et les avantages offerts au personnel local et aux employés expatriés montrent qu’on n’accorde pas la même valeur aux besoins, mais aussi aux capacités de ces deux groupes. On suppose ainsi que les “experts” étrangers savent mieux que les locaux eux-mêmes comment améliorer la vie des habitants. Les postes les plus élevés sont dès lors presque tous détenus par des étrangers originaires du pays dans lequel l’ONGI a son siège.

Les étrangers continuent de détenir le pouvoir et l’argent, perpétuant ainsi l’héritage néocolonialiste. Les locaux qui, comme moi, ont la chance d’être employés par des ONGI se mordent la langue et acceptent leur position relativement privilégiée par rapport à leurs compatriotes. Ils n’osent pas contester les inégalités qui subsistent sur leur lieu de travail par crainte de perdre leur emploi.

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